Sports

Le patinage finit toujours par déraper

Yannick Cochennec, mis à jour le 22.02.2010 à 4 h 54

L'histoire de ce sport désuet est jalonnée par des scandales en tous genres.

Pour moi, le patinage artistique restera à jamais lié au souvenir de Léon Zitrone et à ses silences d'outre-tombe accompagnant chaque chute. Aujourd'hui, nous avons droit aux gémissements forcés de Nelson Monfort et nous avons clairement perdu au change. Deux styles et deux époques, mais pour un sport resté figé, ou plutôt gelé, dans le temps à l'image des mêmes vieilles musiques (ah l'inusable rengaine de Love Story!) qui rythment les performances des patineurs depuis l'ère glaciaire.

Au fil des époques, les stylistes n'ont pas fait non plus de vrais et grands progrès. Les tenues frisent souvent le plus mauvais goût quand elles n'atteignent pas le sommet du ridicule ou ne suscitent pas la polémique, comme récemment avec l'Américain Johnny Weir obligé de troquer la fourrure de son bustier pour de l'acrylique après avoir reçu des... menaces de mot émanant de quelques illuminés défenseurs de la cause animale. Les danseurs russes, Oksana Dominina et Maxim Shabalin, viennent, eux, de carrément créer le scandale à des milliers de kilomètres de chez eux, en Australie, en ayant voulu rendre hommage à la communauté aborigène dans un costume sorti de l'imagination d'un esprit (au moins) dérangé.

Vraiment un sport?

Il est facile de se moquer du patinage artistique, désuet sous bien des aspects, mais relativement populaire en raison du goût des femmes pour ce sport alors qu'elles désertent les écrans pour bon nombre de compétitions. Sport? Oui, car quiconque s'est trouvé sur des patins sait à quel point cela peut faire mal aux chevilles. Réaliser des triples axels, des triples salkos, des triples boucles piquées et des triples flips relève du tour de force, même si l'on continue d'ignorer quelle est la différence entre un axel, un salko, une boucle piquée ou un flip. Sport? Non, disent ses pourfendeurs dans la mesure où la part accordée à l'artistique dans le système de notation est trop importante. Les patineurs «sauteurs» et athlétiques, comme Brian Joubert, sont ainsi parfois dominés par des esthètes comme Johnny Weir qui ont pourtant du mal à s'envoler dans les airs. Avant d'être enfermée dans une ferme africaine, Surya Bonaly avait souvent crié sa rage au cours de sa carrière, s'estimant lésée par des juges insensibles à ses acrobaties. «Mais elle ne patine pas, elle scie la glac », m'avait expliqué, à l'époque, Cécile Soler, spécialiste du patinage au Figaro et défenseuse de la ligne classique de la discipline.

Le patinage artistique est un drôle de monde, un «soap opera permanent» comme l'a défini Christine Brennan, journaliste de USA Today et papesse de la discipline. Un feuilleton rose et noir avec des comédiens aux sourires constipés lorsqu'ils se présentent dans cette zone appelée «kiss and cry» où ils attendent la décision des juges en envoyant des petits baisers nerveux et en gloussant des «Je t'aime» en direction de la caméra.

Icegate

En révélant en 2002, lors des Jeux de Salt Lake City, l'«icegate», l'un des plus grands scandales de l'histoire du sport, Christine Brennan avait dévoilé la face sombre du patinage artistique. Une chute dont il ne s'est jamais vraiment remis. TF1, qui s'était entichée de la discipline à cause de ses grosses audiences potentielles, n'a plus voulu, par exemple, en entendre parler.

Il y a huit ans, donc, une juge française, Marie-Reine Le Gougne, à la rousseur de feu, était sortie de son tranquille anonymat après avoir apparemment commis l'irréparable lors de la compétition de couples. Sous la pression, semble-t-il, de Didier Gailhaguet, le président de la Fédération française des sports de glace, elle avait vendu sa voix à la Russie et, par extension, aux vainqueurs, Yelena Berezhnaya et Anton Sikharulidze, sacrés champions olympiques par cinq voix contre quatre aux dépens des Canadiens Jamie Sale et David Pelletier.

Dans l'échange, le couple français Marina Anissina et Gwendal Peizerat aurait dû bénéficier d'un geste russe dans la compétition de danse. Une fois dénoncée la transaction, Sale et Pelletier finirent par être déclarés vainqueurs à égalité avec les Russes et une autre cérémonie protocolaire fut organisée. Jugés plus tard par leurs pairs guère moins compromis qu'eux, Marie-Reine Le Gougne et Didier Gailhaguet (toujours président de la Fédération française des sports de glace) furent condamnés à trois ans de suspension au terme d'une affaire dont le mérite avait été de lever une hypocrisie et de déboucher sur un système de notations qui, cependant, ne balaye pas tous les doutes puisqu'il s'agit toujours d'un jugement humain.

Longue tradition

Ces méthodes de voyou avaient jalonné, il est vrai, l'histoire de cette discipline. En 1926, à Oslo, la Norvégienne Sonja Henie avait ainsi remporté le titre de championne du monde par trois juges contre deux. Problème: les trois juges en sa faveur étaient... Norvégiens. En 1930, lors des Championnats d'Europe à Prague, l'Autrichien Karl Schäfer, champion en titre, avait été dominé par le Tchèque Josef Silva par trois juges (tchèque, français et yougoslave) contre deux. On s'aperçut après coup que le juge yougoslave avait été en fait remplacé au dernier moment par un juge tchèque qui avait officié sous le patronyme du... Yougoslave. Plus tard, la Guerre Froide perpétua cette façon de faire. Les juges du bloc de l'Est favorisaient clairement leurs patineurs quand ceux de l'Ouest magouillaient pour les leurs.

Vingt ans après la chute du Mur de Berlin, Américains et Russes continuent de se crêper le chignon et de s'affronter comme au bon vieux temps dans une haine réciproque. A Vancouver, avant la compétition, le lobby anglo-saxon s'est ainsi attaqué violemment à Evgeni Plushenko, tenant du titre et catalogué «patineur sauteur», en laissant sous entendre que, cette fois, les juges ne lui feraient aucun cadeau.

Il arrive aussi que le soap opera tourne au film comique, violent ou carrément gore (souvent tout à la fois). En 1936, aux Jeux de Garmisch- Partenkirschen, Sonja Henie avait ainsi débuté son programme libre avec une musique qui n'était pas la sienne. Il sera démontré que c'était une «erreur» commise pour la déstabiliser. En 1994, le sommet fut atteint avec l'agression dont fut victime l'Américaine Nancy Kerrigan à Détroit à la veille des championnats des Etats-Unis qualificatifs pour les Jeux de Lillehammer. Lors d'un entraînement, un homme se jeta sur elle et la frappa violemment avant de réussir à prendre la fuite. Incapable de prendre part à la compétition remportée par sa grande rivale, Tonya Harding, Nancy Kerrigan fut néanmoins déclarée éligible pour les Jeux de Lillehammer. L'enquête démontra que l'entourage de Harding était responsable de l'attaque, mais l'implication de Harding ne fut pas alors complètement démontrée si bien qu'elle put participer aux Jeux, son ex mari, au cœur de l'agression, ayant vendu dans l'intervalle à un magazine à scandales la vidéo de sa nuit de noces avec Tonya.

Ce roman noir déboucha sur des audiences historiques lors des Jeux de Lillehammer, dominés par le match Nancy Kerrigan-Tonya Harding. Le programme court offrit à NBC la plus forte audience de la télévision américaine depuis 11 ans et la sixième de tous les temps. Le programme libre correspondit à la plus forte audience jamais enregistrée un vendredi soir. Kerrigan termina deuxième derrière l'Ukrainienne Oksana Baiul, Harding 8e et bientôt reconnue coupable de conspiration à son retour au pays. Heureusement, Léon Zitrone, retraité et qui mourut un an plus tard, n'avait pas eu à commenter ça. Malheureusement, il semble que Vancouver ne nous promette pas autant de rebondissements.

Yannick Cochennec

Image de Une: Morand chute lors de son programme de patinage artistique en couple, REUTERS/David Gray

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