Monde / Économie

Pour Trump, la main invisible appartient à son gouvernement

Temps de lecture : 9 min

Alors que le président américain exhorte la Chine à moins de dirigisme, le rôle de l’État dans l’économie américaine s’est considérablement accru depuis son arrivée au pouvoir.

Le président américain Donald Trump et le vice-Premier ministre chinois Liu He dans le bureau Oval à la Maison-Blanche à Washington le 4 avril 2019. | Jim Watson / AFP
Le président américain Donald Trump et le vice-Premier ministre chinois Liu He dans le bureau Oval à la Maison-Blanche à Washington le 4 avril 2019. | Jim Watson / AFP

Le président américain Donald Trump a déclaré jeudi que les États-Unis pourraient conclure avec la Chine au cours du mois prochain un accord commercial qui, d’après Washington, pourrait calmer les abus du capitalisme d’État de Pékin et mettre la Chine sur la voie d’une économie plus favorable au marché.

Mais pour en arriver là, les choix économiques de l’administration Trump tournent de plus en plus le dos au libre marché pour accorder au gouvernement un rôle sans cesse plus important dans le fonctionnement de l’économie au quotidien. Une situation qui, d’après certains experts, serait quasiment sans précédent dans l’histoire moderne américaine.

L'État omniprésent

Depuis son arrivée au pouvoir, Trump a imposé unilatéralement des droits de douane très discutables à ses adversaires comme à ses amis, ce qui a engendré des distorsions dans toute l’économie et forcé de nombreuses entreprises à réclamer au gouvernement des exceptions difficiles à obtenir. Lorsque la Chine a riposté contre les tarifs douaniers américains en boycottant les produits agricoles en provenance des États-Unis, Trump s’est servi de l'argent du gouvernement pour sauver les métiers de l'agriculture.

À la manière des mercantilistes des siècles précédents, il a cherché à ce que le commerce se fasse de gouvernement à gouvernement. Une bonne partie de l’accord commercial avec la Chine devrait inclure des engagements des Chinois à acheter des produits américains. Il force des entreprises à revoir entièrement leur chaîne d’approvisionnement et rend la fabrication plus coûteuse. Il a tenté d’intervenir dans le secteur de l’électricité en apportant un soutien gouvernemental à des secteurs politiquement appréciés, comme le charbon.

Plus récemment, il a politisé la Réserve fédérale en essayant d’influencer ses décisions sur les taux d’intérêt et l’économie à des fins partisanes. Il tente également de transformer le célèbre organisme monétaire indépendant en appareil du pouvoir exécutif en nommant au conseil d’administration de la Réserve certains de ses soutiens, très critiques envers la Fed. Il a aussi menacé de fermer totalement la frontière sud du pays, ce qui a fait trembler des milliers d’entreprises américaines dont l’activité repose sur un commerce transfrontalier sans entrave avec le Mexique.

Paradoxal protectionnisme

Ce rôle accru du gouvernement est d’autant plus déconcertant qu’il provient d’un gouvernement républicain, qui plus est particulièrement vindicatif lorsqu’il s’agit de dénoncer les dangers du socialisme supposément défendu par un nombre croissant de membres du Congrès.

«Cela rappelle ce qui s’est passé durant d’autres périodes en Amérique latine, en Inde, ainsi que dans les régimes fascistes européens du XXe siècle.»

Adam Posen, président du Peterson Institute for International Economics

Cela va aussi au-delà des flirts avec le protectionnisme qui ont marqué le passage à la Maison-Blanche de Ronald Reagan ou même des interventions économiques musclées des années Nixon. «Il existe, à vrai dire, peu de précédents de cette approche aux États-Unis, a déclaré Adam Posen, président du Peterson Institute for International Economics. Cette combinaison entre interventionnisme très arbitraire et latitude énorme du président concernant les tarifs douaniers et les pays à frapper en fonction des secteurs ou des entreprises… c’est inédit.»

Adam Posen reconnaît que les États-Unis ont connu des épisodes de protectionnisme et d’investissements dirigés au XIXe siècle, période prospère pour les États-Unis. Mais, selon lui, le nationalisme économique du gouvernement actuel, qui mêle protectionnisme à l’ancienne et «chauvinisme belliqueux en matière de sécurité nationale» permet surtout de faire d’autres rapprochements beaucoup moins flatteurs. «Cela rappelle ce qui s’est passé durant d’autres périodes en Amérique latine, en Inde, ainsi que dans les régimes fascistes européens au début du XXe siècle», explique Posen.

À la suite du désastre provoqué par la crise financière et de la récession d’il y a dix ans, de nombreux pays ont cherché à modérer le rôle du marché dans l’économie, estimant qu’il était source d’inégalités et d’instabilité. Mais, d’après Posen, même dans les pays qui ont souffert de la crise, le retour à l’étatisme n’a pas été aussi prononcé. «Le Mexique, l’Irlande, l’Espagne et le Portugal ont tous connu des crises assez graves, mais aucun de ces pays n’a adopté une attitude interventionniste aussi extrême», explique-t-il.

Le nationalisme économique du président

Il apparaît que la volonté de l’administration Trump de restreindre le libre-échange est à bien des égards une conséquence intrinsèque du nationalisme économique du président. Lorsqu’il en va soi-disant de l’intérêt supérieur de la nation, l’État devient l’instrument, et le marché un obstacle à surmonter.

Traditionnellement adeptes d’une intervention minimale de l’État, les conservateurs, qui ont dominé le Parti républicain ces dernières années, donnent un rôle d’arbitre au marché et laissent aux particuliers et aux entreprises la liberté d’agir à leur guise, l’administration n’étant là que pour faire respecter le code de la route. L’approche de Trump bouleverse l’orthodoxie républicaine.

«Trump veut choisir les gagnants et les perdants.»

Phil Levy, ancien conseiller en économie de George W. Bush

Cela explique en partie pourquoi il a recours aux droits de douane et menace de taxer les importations de voitures alors même que l’industrie qu’il entend protéger supplie qu’on la laisse tranquille. Ou pourquoi il maintient des droits de douane néfastes et coûteux sur les importations d’acier et d’aluminium, ce qui a fait gonfler les coûts pour presque tous les fabricants américains au profit d’une petite poignée de producteurs de métaux. Ou encore pourquoi il essaie de soutenir artificiellement la place du charbon dans le bouquet énergétique, malgré son manque d’attrait économique pour les producteurs d’électricité.

«Un conservateur adepte du marché élaborerait un système permettant d’éviter que ce soit le gouvernement qui choisisse les gagnants et les perdants. Alors que lui [Trump] veut choisir les gagnants et les perdants. Il veut être celui qui pourra direj’ai créé ces emplois ou j’ai sauvé ces emplois”, remarque Phil Levy, chercheur en économie au Chicago Council on Global Affairs et ancien conseiller économique de George W. Bush. Les conservateurs, eux, ne pensent absolument pas comme ça.»

La compétitivité passe par le gouvernement

Mais ce virage vers l’étatisme ne relève pas uniquement d’une particularité de Trump. Il reflète la croyance, par toute l’administration, selon laquelle, dans le monde actuel, la compétitivité économique est une affaire nationale (et pas une simple affaire d’entreprise), qui nécessite l’implication du gouvernement et pas uniquement celle du secteur privé. Prenons, par exemple, la banque d’import-export des États-Unis, une agence dont l’objectif est de promouvoir les exportations américaines à l’étranger. Durant des années, les Républicains ont accusé la banque d’être un fonds d’aide du gouvernement destiné aux grandes entreprises et ont tenté de lui couper les vivres. Durant sa campagne présidentielle, Donald Trump s’est également opposé à cet organisme.

«Sur les marchés mondiaux, la guerre des exportations ne se limite plus à un schéma “entreprise contre entreprise”. Désormais, c'est “pays contre pays”.»

Peter Navarro, conseiller économique et commercial de la Maison-Blanche

Aujourd’hui, pourtant, une banque d’export fédérale plus interventionniste a été intégrée à l’ensemble des instruments du gouvernement afin de s’attaquer à de grandes économies, telles que la Chine, dans lesquelles l’État joue un rôle beaucoup plus important. Le conseiller économique en chef de la Maison-Blanche, Larry Kudlow, a déclaré fin mars qu’il n’approuvait pas les subventions gouvernementales accordées aux entreprises, mais qu’il soutenait l’idée que la banque d’import-export doive jouer un rôle plus important pour faire concurrence à la Chine. Peter Navarro, conseiller économique et commercial de la Maison-Blanche, a également affirmé que le gouvernement devait faire en sorte que les États-Unis restent compétitifs face aux autres grandes économies. «Il faut regarder les choses en face: sur les marchés mondiaux, la guerre des exportations ne se limite plus à un schéma “entreprise contre entreprise”. Désormais, c’est aussi “pays contre pays”», a-t-il écrit dans un récent billet.

Comment Trump est-il parvenu à imposer son approche étatiste de l’économie auprès des Républicains à la tête du Congrès durant les deux premières années de son administration? D’une part, Trump leur a permis de remporter des victoires fortement appréciées sur des sujets fondamentaux à leurs yeux, notamment des réductions d’impôts et des baisses générales des réglementations, et il a nommé deux juges conservateurs à la Cour suprême. Ces victoires républicaines ont éclipsé les distances prises avec l’économie de marché.

En même temps, Trump et d’autres membres de son administration ont souvent laissé entendre qu’ils étaient pour le libre-échange et qu’ils voulaient que l’État joue un rôle moins important dans l’économie. Trump lui-même parle parfois de réduire les droits de douane à zéro si d’autres pays le font et ses représentants continuent de colporter l’idée que Trump est, en fin de compte, pour le libre-échange. Le problème est que ses propres déclarations et, surtout, sa politique, laissent penser tout le contraire. Trump a clairement montré qu’il aime les droits de douane.

Il a, de manière répétée, abusé de dispositions relatives à la sécurité nationale pour imposer des restrictions commerciales et il a refusé de lever les droits de douane imposés à d’autres pays (on pense ici surtout au Canada et au Mexique) même après qu’ils ont fait ce qu’il leur demandait.

D’après Levy ces concessions uniquement rhétoriques à l’orthodoxie économique des Républicains auraient permis d’éviter de voir naître une importante opposition interne au parti durant la majeure partie de ces deux dernières années. «Les gens y croyaient et cela permettait de surmonter leurs différences», explique-t-il. Plus récemment, toutefois, le Congrès a commencé à s’opposer à certaines politiques protectionnistes de Trump, avec un élan grandissant au Sénat pour limiter la capacité du président à imposer unilatéralement des tarifs douaniers pour des motifs spécieux de sécurité nationale.

Un protectionnisme qui a de l'avenir

La grande question est maintenant de savoir comment l’administration espère faire pression sur Pékin pour réduire le rôle de l’État sur l’économie et adopter l’économie de marché alors que Washington va dans la direction opposée. Au lieu de battre la Chine, la politique économique américaine semble la rejoindre. «Les plaintes au sujet du soutien chinois aux entreprises d’État et autres interventions étatiques sont totalement hypocrites», déclare Posen, mais les personnes qui représentent l’administration Trump affirment devoir emprunter aux règles chinoises pour être compétitifs. «Pour les défenseurs de l’administration Trump, les États-Unis sont obligés de rendre la pareille pour faire face» à ce défi posé par l’économie dirigiste chinoise, explique Posen.

«Du début du XIXe siècle jusqu’à Reagan, le Parti républicain était plus protectionniste qu’autre chose.»

Adam Posen, président du Peterson Institute for International Economics

Le Parti républicain de Trump ayant décidé de faire jouer un plus grand rôle au gouvernement dans l’économie aux dépens du marché, à quelles politiques économiques américaines pouvons-nous nous attendre à l’avenir? On trouve des Démocrates, notamment la députée de New York Alexandria Ocasio-Cortez ou des candidats et des candidates à la présidentielle, comme la sénatrice du Massachusetts Elizabeth Warren, qui préconisent déjà, sans scrupules, d’octroyer un plus grand pouvoir au gouvernement pour régler les problèmes économiques.

Posen imagine que les Républicains vont revenir, même après l’ère Trump, à leurs racines, qui n’auront rien à voir avec le libre-échange ou une approche non interventionniste de l’économie. «Du début du XIXe siècle jusqu’à Reagan, le Parti républicain était plus protectionniste qu’autre chose», dit-il. Le virage électoral actuel vers une population rurale plus sceptique à l’égard de la mondialisation et du libre-échange renforcera sans doute cette tendance de l’État à influencer le marché. «Je pense que cela risque de durer un certain temps au sein du Parti républicain», conclut Posen.

Cet article a initialement été publié sur le site Foreign Policy.

Keith Johnson

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