Politique

Vous les élirez, mais savez-vous avec qui siègeront vos eurodéputé·es?

Temps de lecture : 7 min

Le scrutin du 26 mai 2019 va inévitablement modifier les contours des groupes politiques du Parlement européen. L'enjeu est d'autant plus important pour la liste de la majorité présidentielle.

Hémicycle du Parlement européen (Strasbourg) | Diliff via Wikimedia Commons
Hémicycle du Parlement européen (Strasbourg) | Diliff via Wikimedia Commons

François Hollande ne sait pas pour quelle liste il va voter aux élections européennes. Il reste un peu moins de deux mois à l'ancien président de la République pour se décider. «Je vote à toutes les élections. Je voterai pour les socialistes, je vote toujours pour les socialistes, faut-il encore qu'il y en ait», déclarait-il le 2 avril sur France Inter.

L'ex-chef de l'État n'avait pas de doute sur l'affiliation au groupe S&D, celui de l'Alliance progressiste des socialistes et démocrates rassemblant les femmes et les hommes élus sous l'étiquette socialiste au sein du Parti socialiste européen, de ses camarades qui rejoindront éventuellement le Parlement de Strasbourg au terme du scrutin du 26 mai. Hollande semblait en revanche dubitatif quant au comportement du chef de file de leur liste, Raphaël Glucksmann, qui justement n'appartient pas au PS.

Pour la première fois de son histoire, le Parti socialiste a en effet fait le choix d'une personnalité de la société civile comme tête de liste aux européennes, qui plus est non-membre de sa famille. Glucksmann est le cofondateur avec l'écologiste Claire Nouvian et l'économiste hétérodoxe Thomas Porcher de Place publique, un groupe qui est l'ébauche d'un parti politique.

Peut-être pour rassurer Hollande et au-delà de lui l'électorat socialiste un peu dans le brouillard, Olivier Faure, premier secrétaire du PS, a assuré le 7 avril que Glucksmann ira bien avec le groupe S&D en cas d'élection; il était resté flou sur cette question lors du premier débat télévisé sur les européennes.

Aurore Lalucq, économiste de la transition écologique et transfuge de Génération.s, le mouvement fondé par Benoît Hamon, a quant à elle d'ores et déjà fait savoir qu'elle siégerait dans le groupe des Verts si elle était élue –de quoi ajouter à la confusion ambiante, d'autant que l'on trouve des écologistes sur plusieurs listes différentes aux européennes.

Trois pôles pour l'extrême droite

Si elle ne se pose pas forcément en début de mandature, cette question du choix des groupes peut intervenir au fil des années. Un exemple est donné par l'extrême droite.

En 2014, Nigel Farage, qui allait devenir deux ans plus tard l'un des champions britanniques du Brexit et était alors patron du parti anti-immigration UKIP, disputait rudement à la présidente du Front national Marine Le Pen le leadership du souverainisme de droite extrême. Leur rivalité était telle que les deux protagonistes avaient fini par siéger dans deux groupes différents, qui ne nourrissaient pas un amour immodéré l'un pour l'autre.

Après cinq ans de mandat, les vingt-quatre euro-député·es du Front national (FN) ont migré dans trois pôles d'extrême droite distincts. Le gros de la troupe, soit quinze député·es (dont les remplaçantes de Marie Le Pen et Louis Aliot), siège au groupe Europe des nations et des libertés (ENL).

Ce groupe, le plus petit du Parlement européen avec trente-sept eurodéputé·es, accueillent les membres du FN devenu Rassemblement national, de la Ligue du Nord (LN, Italie), du Parti pour la liberté (PVV, Pays-Bas), du Parti de la liberté (FPÖ, Autriche) et du Parti pour l'indépendance du Royaume-Uni (UKIP), dont trois personnalités ont quitté Farage, frère ennemi de Le Pen.

On retrouve tout naturellement Florian Philippot, ex-n°2 du parti d'extrême droite français qui a rompu avec Le Pen, dans le groupe rival co-piloté par Farage, qui a lui-même quitté le parti souverainiste britannique UKIP. Ce groupe s'appelle Europe de la liberté et de la démocratie directe (EFDD) et compte quarante membres.

Philippot y siège avec cinq autres élu·es français·es arborant la casaque du FN en 2014, mais qui ont depuis pris des directions différentes: Florian Philippot et Mireille d'Ornano sont maintenant chez Les Patriotes et se présentent sous cette étiquette au scrutin du 26 mai prochain, deux autres ont rejoint Debout la France de Nicolas Dupont-Aignan, un est dans un groupuscule qu'il a créé, Les Français libres, et la dernière est indépendante.

Le groupe EFDD comprend également des membres du Mouvement 5 étoiles (M5S, Italie), des ex-UKIP et un représentant de l'extrême droite allemande AfD.

Les trois dernières personnalités FN, Jean-Marie Le Pen, Bruno Gollnisch et Sophie Montel, qui a rompu avec Philippot après l'avoir fait avec Le Pen fille, siègent parmi les non-inscrit·es, au nombre de vingt-deux au Parlement européen.

Ces eurodéputé·es viennent de neuf pays de l'Union européenne et appartiennent la plupart du temps –si ce n'est systématiquement– à des partis d'extrême droite, voire classés néo-nazis (à l'image du parti grec Aube dorée), ou europhobes. Il faut souligner que sur des sujets majeurs, il arrive que ces femmes et hommes d'extrême droite émettent des votes opposés en raison de leurs priorités nationales.

Trajectoires individuelles insaisissables

On le voit, une mandature européenne qui débute dans un seul et même groupe pour les personnes élues sur une même liste peut s'achever de façon baroque dans plusieurs groupes ou conglomérats différents.

La question se pose avec plus d'acuité encore pour la consultation de mai 2019, car La République en marche (LREM), qui n'était présente à aucune des élections européennes précédentes et à qui les sondages d'intentions de vote du moment octroient une vingtaine de sièges, pourrait venir troubler l'agencement actuel des groupes.

La coalition présidentielle, qui associe notamment le Mouvement démocrate (MoDem) de François Bayrou à LREM, est malgré tout déjà présente au parlement de Strasbourg. Deux élus centristes du MoDem et un représentant LREM, l'ancien ministre Jean Arthuis (fondateur de l'Alliance centriste, un mouvement associé à l'UDI), siègent dans le groupe Alliance des démocrates et des libéraux pour l'Europe (ALDE), qui compte soixante-huit membres sur les 751 de l'hémicycle.

À cet égard, un autre député européen néo-macroniste, Gilles Pargneaux, membre du PS pendant quarante ans et élu sous cette étiquette en 2014, siège toujours au sein de l'Alliance progressiste des socialistes et démocrates (S&D).

Ce groupe est du reste le témoin vivant de l'éclatement du PS français. Trois autres collègues de Pargneaux –Isabelle Thomas, Guillaume Ballas et Édouard Martin, qui disposaient également de l'étiquette PS en 2014– sont désormais membres de Génération.s, le mouvement fondé par Hamon. Un quatrième, Emmanuel Maurel, ancien frondeur socialiste pendant le quinquennat de François Hollande, figure sur la liste de La France insoumise (LFI) qui sera en lice dans moins de deux mois. Cet émiettement symbolise l'hécatombe socialiste.

Un nouveau groupe pour les macronistes?

Il est écrit que les candidat·es élu·es sur la liste LFI et sur celle d'Europe Écologie-Les Verts (EELV) iront siéger respectivement au groupe de la Gauche unitaire européenne (GUE/NGL, actuellement composé de cinquante-deux membres venant de quatorze États, dont les représentant·es des Partis communistes) et au groupe Verts-Alliance libre européenne (Verts/ALE, cinquante-deux membres également, venant de dix-huit États).

Une incertitude persiste en revanche sur le lieu d'atterrissage des noms présents sur la liste de la majorité présidentielle conduite par l'ancienne ministre des Affaires européennes, Nathalie Loiseau.

Cette dernière a laissé entrevoir sa stratégie dans un entretien au Figaro à la fin mars 2019. Si sa priorité est de «battre le Rassemblement national» –ce qui constituerait pour elle une «première victoire»–, son second objectif est la création d'un nouveau groupe au parlement européen, ce qui permettrait à La République en marche de s'affranchir du groupe ALDE, dont le financement fait l'objet de polémiques.

Naturellement appelé à siéger entre la droite du PPE et la gauche de S&D, le réceptacle logique pour LREM est le groupe centriste ALDE. Au vu des sondages actuels, il est possible que le parti macroniste soit celui qui, parmi tous les États de l'Union, envoie les plus de représentant·es vers ce regroupement.

«Une grande partie de l'ALDE viendra avec nous, et il y en a qui ne sont pas dans l'ALDE qui viendront avec nous aussi»

Nathalie Loiseau, tête de liste LREM

Cette perspective pourrait le conduire à vouloir transformer ce groupe centriste en groupe central ou à en former un autre, en étant l'aimant qui attire à lui d'autres forces actuellement parties prenantes du groupe ALDE et/ou des individualités venues d'autres groupes.

C'est justement ce qu'explique Loiseau dans cet entretien: «Nous avons des contacts très fréquents avec des partis qui sont membres de l'ALDE, mais aussi des partis qui n'en sont pas. Une grande partie de l'ALDE viendra avec nous, et il y en a qui ne sont pas dans l'ALDE qui viendront avec nous aussi.»

En clair, il n'est pas impossible que Macron ait en tête de rééditer son coup de l'élection présidentielle et des législatives qui ont suivi, en 2017: faire exploser le cadre traditionnel gauche-droite de l'ancien monde.

En deux ans, de l'eau a cependant coulé sous les ponts: le pouvoir est confronté à la contestation hebdomadaire des «gilets jaunes» depuis cinq mois, les oppositions parlementaires lui mènent la vie dure depuis l'affaire Benalla à la mi-2018, la population est en attente des annonces présidentielles après le grand débat national ouvert par le chef de l'État au début 2019, le nationalisme monte partout en Europe et le Brexit est une interminable palinodie montrant que ses initiateurs, les conservateurs britanniques anti-européens, n'avaient rien préparé. Le pari pro-européen de Macron est donc serré, mais jouable.

Les conditions pour créer un groupe à Strasbourg ne sont pas inatteignables pour LREM. Il faut au minimum réunir vingt-cinq député·es venant au moins d'un quart des pays de l'Union, c'est-à-dire sept en l'espèce.

Au bout du compte, cela ne serait pas le moindre des paradoxes que Macron, lourdement contesté sur le plan national, parvienne à relancer son quinquennat par le biais européen, en réassurant son assise internationale. On comprend qu'il mise beaucoup sur la consultation du 26 mai et que les oppositions, coalisées, tentent par tous les moyens de l'empêcher d'atteindre cet objectif. Plus que jamais, l'enjeu des européennes est considérable pour la majorité présidentielle et pour son électorat.

Olivier Biffaud Journaliste

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