Monde

Bolsonaro, 100 jours sous le signe de la violence

Temps de lecture : 7 min

Milices, violences, meurtre et corruption: ça fait beaucoup en si peu de temps.

Au carnaval de Rio, cette année, l'école de samba la Mangueira rendait hommage à Mariella Franco, élue du PSOL assassinée il y a un an. Défilé à Rio, le 5 mars 2019. | Carl de Souza / AFP
Au carnaval de Rio, cette année, l'école de samba la Mangueira rendait hommage à Mariella Franco, élue du PSOL assassinée il y a un an. Défilé à Rio, le 5 mars 2019. | Carl de Souza / AFP

Je viens de rentrer du Brésil, pays où je suis née et où j’ai vécu vingt-sept ans: mon séjour aura duré un mois, ce qui est beaucoup et pas assez à la fois.

Je n’y étais pas retournée depuis l’investiture de Jair Bolsonaro, je me demandais si ce gouvernement d’extrême droite, qui place Dieu et la nation sur un même plan, avait déjà trouvé ses marques. Mon premier constat sur place fut amer: il y a quelque chose de pourri au royaume brésilien, nos pires craintes sont en train de se concrétiser. Le manque d’expérience (désormais notoire et assumé) du président, son incapacité à fédérer le Congrès, ainsi que des soupçons des malversations financières concernant son fils, Flavio Bolsonaro, voilà le bilan de ces 100 jours de mandat.

Le président du Brésil fraîchement élu Jair Bolsonaro au Planalto Palace à Brasilia le 1er janvier 2019. | Evaristo Sa / AFP

Hommage à Marielle Franco

Le gouvernement de Jair Bolsonaro a déjà un style bien à lui, un mélange où l’illogique côtoie l’insensé. Où la vulgarité, la bêtise et la haine font équipe et s’épanouissent.

Mon séjour a commencé pile au moment du carnaval, lancé officiellement le 1er mars dernier. Le peuple brésilien reste extrêmement attaché à cette fête populaire célébrée depuis des lustres: le premier bal de carnaval à Rio a eu lieu en 1840. C'est chaque année l’occasion pour les écoles de samba de présenter, lors d'un concours, des thèmes qui résonnent avec l’actualité du pays. Une façon de chanter tout haut ce que l’on pense tout bas.

Cette année, c'est (encore) l’école la Mangueira, l’une des plus prestigieuses de Rio, qui a gagné, avec son hommage à Marielle Franco, 38 ans, jeune élue municipale de gauche et membre du Parti socialisme et liberté (PSOL), assassinée à Rio de Janeiro, il y a tout juste un an, de quatre balles dans la tête.

Particulièrement engagée contre le racisme et pour les droits LGBTQ, Marielle Franco est devenue un symbole de résistance au Brésil, car elle dénonçait la violence policière et les exactions des milices. La conseillère municipale était considérée comme l’une des principales voix en défense des droits humains à Rio; son assassinat brutal a provoqué une vague d’émotion et de contestation dans tout le pays.

Le carnaval de Rio, un outil politique

Le carnaval est un outil politique, une caisse de résonance des maux qui affligent le pays ou la célébration d’événements qui nous emplissent d’espérance, de joie et de fierté.

Une portée politique qui n'a pas échappé au président Bolsonaro. Pour tenter de dénoncer les excès supposés d'un carnaval peu acquis à sa cause, il a décidé de publier sur Twitter une vidéo montant un homme urinant sur un autre, scène qui aurait été filmée dans une rue de Rio pendant les festivités.

«Je me sens mal à l'aise à l'idée de montrer ça, mais il faut que la vérité soit exposée pour que la population en prenne connaissance et puisse définir ses priorités, expliquait-il alors dans un message accompagnant la vidéo. C'est ce que sont devenus de nombreux groupes de carnaval de rue. Commentez et tirez vos conclusions.» Mais ce que le Brésil en tira ne fut qu'une vague de consternation face à ce moment –pour l'instant– le plus gênant de son mandat.

Révélations embarrassantes pour la présidence

Pourtant, certaines personnes sont conquises. Pendant mon séjour, j’ai discuté avec une amie d’enfance –électrice de Bolsonaro, comme toute ma famille et mon entourage. Elle m’a expliqué que «le Brésil n’a plus de repères moraux. Le carnaval et ses corps dénudés en est l’exemple le plus criant. Alors Bolsonaro fait bien de nous rappeler qu’il faut changer cela».

Quelques jours plus tard, le mardi 12 mars, la population brésilienne a appris l’arrestation des assassins de Marielle Franco. Parmi eux, un certain Ronnie Lessa, mercenaire de 48 ans qui logeait dans le même condominium de luxe que le chef de l’État. Une «coïncidence» pour la police. Même si, selon les médias brésiliens, le fils cadet de Bolsonaro, Jair Renan, 20 ans, aurait entretenu une liaison avec la fille du suspect.

Ce n'est pas la première fois que les enfants du président font l'objet de révélations embarrassantes: Flavio Bolsonaro est soupçonné par le Conseil de contrôle des activités financières (COAF) d'être mêlé à des affaires de corruption ainsi que d’avoir des liens avec le «bureau du crime», l’une des principales milices paramilitaires de Rio qui terrorisent la ville avec des méthodes aussi violentes que celles des narcotrafiquants. Sénateur depuis le 1er février 2019 , Flavio Bolsonaro n’a pas hésité à mettre en avant son «immunité parlementaire» et a affirmé «être victime d’une campagne diffamatoire».

Et ça marche. Ce que ces révélations ont provoqué dans mon entourage, c'est de la colère contre les médias: «Les journalistes qui suggèrent un possible lien entre Bolsonaro et ces miliciens doivent être jetés en prison, ils n’ont aucune preuve concrète pour poser de si graves questions.»

Tragédie à Suzano

Le 13 mars, deux semaines après mon arrivée, j'ai découvert à la télé brésilienne des images d’une violence inouïe. Deux adolescents ont tué huit personnes et en ont blessé une quinzaine d'autres avant de se suicider dans un collège proche de la métropole de São Paulo. Ces deux anciens élèves de 17 et 25 ans ont utilisé un revolver 38 et une arme médiévale. Les images du film Elephant de Gus Van Sant hantent mes nuits tropicales. Le pays est en état de choc, je croise dans l’ascenseur de mon immeuble une voisine qui pleure les adolescents abattus.

Ce drame, pas très courant au Brésil, intervient juste après que le président brésilien a tenu une de ses promesses de campagne en facilitant la détention d'armes à feu. Au cours d’un déjeuner familial, un oncle me montre avec amusement une photo de lui prise lors d’une fête donnée au soir de l’élection: il sourit et tient avec fierté une mitraillette. Est-elle vraie? Est-ce une réplique? Je n’ose pas lui demander. J’ai l’impression que malgré la tragédie, le débat sur les armes de feu est clos. Comme si le port d’armes au Brésil était considéré comme un mal nécessaire.

Well done Mr President!

Peu de temps après, du 18 au 22 mars, Jair Bolsonaro fut accueilli à la Maison-Blanche par Donald Trump. Le New York Times soulignait alors que pour le président Trump, recevoir son homologue brésilien était comme «se regarder dans un miroir». Dans le même journal, Bolsonaro est qualifié de «reflet» de Trump: «Un nationaliste osé, dont le caractère populiste s’affiche surtout dans son utilisation de Twitter et ses déclarations offensives contre les femmes, la communauté LGBT, et les groupes indiens.» Le New York Times ne s’est pas trompé. Durant son séjour Jair Bolsonaro a affiché une affinité totale avec la politique conservatrice et autoritaire de Donald Trump. Pourtant, le bilan de ce premier voyage est peu flatteur pour le Brésil: trois accords seulement ont été passés.

Le premier voit les États-Unis soutenir l’intégration du Brésil à l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). En revanche, Donald Trump a exigé que Brasilia quitte la liste des pays les plus favorisés de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Une énorme concession que Bolsonaro a dû faire, puisqu’il s’agit d’un statut qui permet à des nombreuses nations de bénéficier d’avantages, ainsi que des subventions agricoles, des délais plus longs, etc.

Le deuxième accord prévoit la possibilité pour les États-Unis d’utiliser la base spatiale d’Alcântara, dans le Maranhão (au nord est du Brésil) afin d’y lancer satellites et fusées.

Le troisième accord, qui entrera en vigueur le 17 juin prochain et qui a provoqué un certain agacement car il est unilatéral, exempte de visa les touristes des États-Unis –mais aussi du Canada, du Japon et de l’Australie– désirant se rendre au Brésil.

L'homme providentiel

La fin de mon séjour fut marquée par l’arrestation, le 21 mars, de l’ex-président de centre-droit Michel Temer dans le cadre de l’opération Lavage Express. Accusé d’être à la tête d’une organisation criminelle ayant détourné des centaines de millions d’euros, il sortira de prison quatre jours après son arrestation. Son interpellation a provoqué, une fois de plus, choc et consternation, même si des soupçons pesaient sur lui depuis longtemps. Cela renforce la conviction des personnes qui soutiennent Bolsonaro (celles à qui il s’adresse sur ses comptes Twitter, Facebook, YouTube, etc.) Elles continuent plus que jamais à croire que leur poulain est l’homme providentiel, disposé à mettre fin à la corruption (et au communisme qui menace la nation!) Pour elles, le triptyque gagnant est composé de Dieu, la patrie et Bolsonaro: celui qui attaque Bolsonaro est l’ennemi de la patrie et de Dieu.

Le 1er avril 2019, rentrée du Brésil, j’apprends avec tristesse et lassitude que Jair Bolsonaro a demandé que des cérémonies soient organisées dans les casernes du pays en hommage au coup d’État de 1964 –celui qui avait installé une junte militaire qui a duré vingt-et-un ans. De longues années pendant lesquelles un régime pénal d’exception fut mis en place: la police et l’armée pouvaient interférer contre l'opposition sans autre forme de procès.

La proposition a heurté la population comme l'explique Juan Arias, journaliste du quotidien El País: «Les Brésiliens fidèles à la démocratie ont manifesté leur rejet à ladite proposition dans les journaux, réseaux sociaux et dans les manifestations de rues.» Le journaliste note que le président était finalement absent ce jour-là, et évoque «la fuite symbolique de Bolsonaro en Israël durant le cinquante-cinquième anniversaire de la dictature au Brésil». Visite pendant laquelle, lors d'un passage au musée de l’Holocauste, le président s’est dit certain que le nazisme était de gauche.

Le mandat ne fait que commencer…

Dani Legras Journaliste franco-brésilienne

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