Culture

Avec «Dumbo», Tim Burton lâche Walt pour mieux défendre Disney

Temps de lecture : 7 min

Pour la première fois, un film produit par la Walt Disney Company écorne délibérément l’image de son fondateur.

Dreamland, ou bien Disneyland? | Capture écran via YouTube
Dreamland, ou bien Disneyland? | Capture écran via YouTube

À la découverte du Dumbo de Tim Burton, impossible de passer à côté de l’analogie entre Walt Disney en personne et le méchant du film, V.A. Vandevere, riche propriétaire d’un parc d’attractions aux allures de Disneyland. Tout est fait pour que la ressemblance saute aux yeux, jusqu’aux deux V des initiales.

Pour la première fois, un film produit par la Walt Disney Company écorne délibérément l’image de son fondateur: l’événement mérite d’être interrogé.

Version antispéciste

Revisiter Dumbo en 2019 n’avait rien d’évident. Quatrième long-métrage des studios sorti en 1941, le dessin animé réalisé par Ben Sharpsteen s’inscrivait dans un monde où le cirque faisait rêver.

Que l'on se rappelle les animaux qui, presque tous, prenaient place de leur plein gré dans le petit train à bord duquel ils sillonnaient l’Amérique, confortablement installés dans des wagons adaptés à leur physionomie et à leurs modes de vie. Les hippopotames avaient même leur piscine.

Seule une grosse éléphante détonait dans la bonne humeur générale et passait pour la grincheuse de circonstance.

Tout cette poésie n’est plus de mise, alors que l’on dénonce à l’envi le martyre des fauves captifs.

À l’époque, il n’y avait que la mère de Dumbo, condamnée aux fers pour avoir défendu son fils contre les railleries de garnements, pour inspirer de la compassion au public. Aujourd’hui, c’est le cas de tous les personnages.

Les ressorts devaient donc changer pour cette version 2019, et le film de Tim Burton est marqué au sceau de l’antispécisme, que les studios de Burbank défendent depuis quelques années.

C’est du reste sur cette note qu’il s’achève, au lieu des coupures de journaux qui vantaient en 1941 sa gloire hollywoodienne et projetaient même sa participation à la guerre comme bombardier.

Destins miroirs

Il y avait beaucoup de mélancolie, bien sûr, dans le cartoon original. Dumbo y souffrait de l’emprisonnement de sa mère, du rejet de ses semblables et de l’humiliation d’être déguisé en clown, avant de découvrir dans les cinq dernières minutes le don fabuleux qui lui assurait la gloire.

Son destin rejouait celui du Vilain Petit Canard, qui avait fait l’objet de deux «Silly Symphonies», l’une en noir et blanc signée par Wilfred Jackson en 1931, l’autre en couleur réalisée par Jack Cutting en 1939, deux ans et demi avant la sortie du film de Ben Sharpsteen, pour clore la série de ces courts-métrages musicaux.

Si le conte d’Andersen avait ainsi été adapté à deux reprises, c’est qu’il renvoyait assez explicitement à la fabuleuse carrière de Walt Disney, l’enfant de Chicago élevé dans une ferme du Missouri et endurci par la distribution de journaux dans les rues de Kansas City avant de faire fortune dans le cinéma.

Il y avait une dimension introspective dans l’adaptation animée du récit d’Helen Aberson, paru en 1939 avec des illustrations d’Harold Pearl. Les grandes oreilles de l’éléphanteau faisaient penser à celle de Mickey Mouse, auquel Walt prêtait encore sa voix à l’époque.

C’est sur cette lecture du film que rebondit Tim Burton pour mettre au jour la part d’ombre du magnat du divertissement. À la légende dorée, racontée dans les termes de la fable animalière, il oppose une vision crue de l’industrie du spectacle.

V.A. Vandevere n’est pas tout à fait Walt Disney: il n’en arbore pas la moustache. Mais il est fortement identifié à un autre personnage, Batman. Sous les traits de Michael Keaton, il est en tout cas le Batman de Tim Burton, le sombre redresseur de torts. Telle est la fonction de son personnage: dénoncer l’envers capitaliste de l’usine à rêve.

Super-héros à contre-emploi

Avant Dumbo, deux films de 2018, Jean-Christophe et Winnie en août et Le retour de Mary Poppins en décembre, opposaient soigneusement le néolibéralisme impitoyable à un capitalisme attaché au bien-être de tout le monde, à commencer par celui de ses employé·es.

À chaque fois, la distinction reposait sur le clivage de deux générations d’entrepreneurs: les héritiers et les fondateurs. Autant les premiers choquaient par leur inhumanité, autant les seconds venaient au dénouement corriger les méfaits de leurs successeurs et assurer le happy ending.

Dans Dumbo, l’opposition se joue entre V. A. Vandevere et Max Medici, le propriétaire du cirque ambulant dans lequel Jumbo met au monde le héros éponyme. Lui est incarné par Danny DeVito, le Pingouin de Batman Returns, qui pavoisait sur un gigantesque canard en plastique –il n’y a pas de hasard.

Burton met à profit les ambiguïtés, les fragilités qui donnaient leur profondeur aux personnages de son épopée superhéroïque pour les réinvestir à contre-emploi: le justicier masqué se fait crapule démasquée, le monstre contrefait se convertit en sauveur du phénomène de foire.

Au début, Medici n’a rien d’un ange: il n’hésite pas à séparer Dumbo de sa mère pour récupérer une partie du prix qu’elle lui a coûté. Dur en affaires, il traite sans ménagement son personnel et ses animaux.

Il trouve néanmoins son maître en V. A. Vandevere, qui lui achète le bébé difforme pour capitaliser sur un numéro d’éléphant volant. Car le don de Dumbo n’est pas ici le clou du film, mais celui du spectacle imaginé par un entrepreneur qui se révèle sans scrupule et sans cœur.

À côté de Vandevere, Max Medici n’est qu’un super-vilain amateur, qui bientôt s’attendrit et passe du bon côté en découvrant à quelles extrêmes mène la passion du gain. En quelque sorte, il fait figure de capitaliste rédimé face à un néolibéral irrécupérable, qui finit bien sûr châtié en tant que tel.

On retrouve donc, à charge contre Walt Disney, l’opposition déclinée dans Jean‑Christophe et Winnie et Le retour de Mary Poppins. Ces films ne faisaient certes aucune allusion directe à Disney, mais le paradigme vertueux des pères fondateurs sous-entendu dans les films semblait fait pour l’accueillir.

Une clé et une souris

Casse-Noisette et les quatre royaumes, sorti au mois d’octobre 2018 entre ces deux poids lourds, avait déjà de quoi faire réfléchir. La guerre y faisait rage dans les Royaumes de l’imaginaire.

On y découvrait les visées impérialistes de la fée Dragée (Sugar Plum), après en avoir soupçonné la Mère Gingembre (Mother Ginger), régente du Pays du divertissement (Land of Amusement). L’armée de soldats de plomb de Sugar Plum évoquait ceux de Babes in Toyland (1961) chers à Walt Disney et habitués des parades sur Main Street.

L’entertainment en sortait réhabilité, mais on découvrait que les apparences sont parfois trompeuses; on comprenait que les meilleures sucreries peuvent déguiser de sinistres intentions.

Dumbo, six mois plus tard, apparaît comme une forme de mise au point, levant les ambivalences ou les pudeurs du propos. Le rapprochement n’est pas arbitraire.

Les petites héroïnes de l’un et l’autre film, toutes deux passionnées de science, suivent des parcours symétriques. Au début de Casse-Noisette, Clara Stahlbaum se voit offrir à Noël, de la part de sa défunte mère, un coffret en forme d’œuf dont il manque la clé. Milly Farrier a également perdu sa mère lorsque s’ouvre Dumbo, et elle en conserve une clé en souvenir, sans savoir ce qu’elle ouvre.

Leurs aventures prouvent à l’une et à l’autre que leurs meilleures ressources sont en elles-mêmes. Et toutes deux, en chemin, nouent une relation privilégiée avec... une souris. Elles incarnent l’avenir de Disney.

Autocritique plutôt que reniement

De Casse-Noisette et les quatre royaumes à Dumbo, l’avènement des valeurs illustrées par les jeunes héroïnes exige d’examiner sans concession le passé de la firme. Il était assez naturel que cet aveu douloureux soit confié à Tim Burton, sorte d’enfant prodigue des studios, formé à leur école mais parti forger sa réputation chez Warner Bros., avant de revenir de loin en loin dans leur giron.

Burton, c’est à la fois un artiste Disney à part entière et un modèle d’indépendance esthétique; c’est l’homme qui, non sans difficulté, a restauré les droits d’Halloween dans l’empire du père Noël. Il fallait un rebelle de sa trempe pour porter pareil message de contrition.

Quant au choix de Dumbo, il s’explique sans doute par les événements qui ont marqué l’histoire de la firme et celle des syndicats à Hollywood peu avant la sortie de l’œuvre originale, le 23 octobre 1941.

Cette année-là, du 29 mai au 29 juillet, les studios ont subi une grève historique dont la résolution est passée par l’éloignement du patron, qui s’est vu confier une vague mission diplomatique en Amérique du Sud.

Quand V.A. Vandevere méprise ses artistes, quand il licencie la troupe de Medici après avoir promis de la recruter pour pouvoir acheter Dumbo, sa brutalité rappelle celle dont Walt faisait preuve dans la gestion de son personnel.

Ces événements sont largement connus; le nouveau Dumbo est là pour les reconnaître au nom de la Walt Disney Company. Le film, à ce titre, tient moins du remake que du repentir.

Mais pour Disney, Dumbo est aussi et surtout un film patrimonial. En le mettant à profit pour admettre des fautes historiques, la Company prend soin d’établir qu’elle se redresse de l’intérieur.

C’est au nom de son actualité (les adaptations en live action, ou prises de vue réelles) et en vertu des causes qu’elle défend depuis l’origine (à commencer par celle des exclus, des parias dans le dessin animé de Ben Sharpsteen) qu’elle entreprend son autocritique.

Le film de Tim Burton ne dénonce les travers de Walt que pour mieux mettre en avant l’éthique du corpus Disney. Le scénario d’Ehren Kruger joue le legs artistique de Walt Disney contre sa personnalité controversée de capitaine d’industrie.

Au dénouement, le Medici Family Circus, débarrassé de sa ménagerie, reprend le flambeau du divertissement grand public sur des bases assainies: sa pratique du capitalisme s’est renouvelée en prenant conscience des dérives d’antan. Tel est, au fond, l’enjeu du film, sa portée culturelle. Elle ne s’apprécie bien qu’à l’échelle du Disneyverse.

Pour la Company, le procès de Walt n’a rien d’un reniement: c’est une aspiration à la renaissance et l’expression d’une totale confiance dans son portefeuille de propriétés intellectuelles.

Avec ce Dumbo, Disney affirme sa détermination et démontre sa capacité à se délester d’un passé encombrant pour s’envoler vers de nouveaux sommets de popularité –vers l’infini, et au-delà!

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

The Conversation

Christian Chelebourg Professeur d'université

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