Société / Culture

Suffit-il de parler la même langue (le français) pour se comprendre?

Temps de lecture : 8 min

Slate publie les bonnes feuilles du revivifiant «Le français est à nous! Petit manuel d’émancipation linguistique».

Le Petit Larousse de 2015, dans lequel 150 nouveaux mots avaient fait leur apparition | Eric Feferberg / AFP
Le Petit Larousse de 2015, dans lequel 150 nouveaux mots avaient fait leur apparition | Eric Feferberg / AFP

La langue française est-elle vraiment en péril, comme on l'entend si souvent? Qu'est-ce qu'aimer le français? Quels sont les liens entre langue, politique et société? Ces questions et bien d'autres sont explorées par Laélia Véron, docteure en langue et littérature françaises, et Maria Candea, docteure en linguistique française, dans Le français est à nous! Petit manuel d’émancipation linguistique, qui paraît ce 9 avril 2019 aux Éditions La Découverte.

Nous en publions des extraits.

On entend souvent s’exprimer l’inquiétude selon laquelle si nous laissions la langue évoluer librement, elle changerait très vite et nous aurions rapidement du mal à comprendre ce que disaient ou écrivaient par exemple nos arrière-grands-parents. Cela est assez exact: en l’absence d’un enseignement homogène et en l’absence d’outils linguistiques largement distribués et largement utilisés, ou bien tout simplement en l’absence de codification écrite, une langue évolue très vite. La langue est soumise à des modes, comme d’autres pratiques sociales. En effet, les êtres humains fonctionnent beaucoup par mimétisme, à l’intérieur de leurs réseaux de relations. Si on y réfléchit, il est facile de se rendre compte que nous imitons beaucoup, que nous reprenons les façons de parler, les expressions des gens que nous fréquentons ou que nous avons l’habitude d’écouter. En outre, comme tous les êtres humains parlant a priori la même langue ne sont pas en contact les uns avec les autres, les réseaux isolés qui se forment ont rapidement tendance à suivre des évolutions différentes. Cela explique la créolisation et la diversification des langues et des dialectes. Le processus est à peu près mécanique: plus une langue est parlée par un grand nombre de gens et sur un vaste territoire qui les empêche d’avoir des contacts réguliers, plus elle est susceptible de connaître de la diversification.

Mais l’argument de l’intercompréhension recèle aussi une part de mythe: dans les faits, nous n’avons pas besoin de voyager dans le temps pour expérimenter l’absence de compréhension. Lorsque nous avons grandi sur le territoire hexagonal de la France, nous avons du mal à comprendre le français vernaculaire parlé à la même époque en Ontario (Canada), malgré le grand nombre d’institutions francophones qui veillent à freiner l’évolution du français. De même, personne ne comprend tous les discours techniques, juridiques, scientifiques, médicaux… Si nous travaillons dans un de ces domaines, nous comprenons uniquement le jargon réduit de notre environnement professionnel. Face à un bref extrait comme celui reproduit ici, issu du Courrier du CERN, Revue internationale de la physique des hautes énergies, nous sommes parfaitement capables de reconnaître qu’il s’agit d’un texte en français mais nous ne le comprenons pas, et le fait de ne pas le comprendre nous semble normal et acceptable: «Il existe des différences de détail dans les caractéristiques principales des trois types de sources à spallation. Les SIC utilisent des sources d’ions hydrogène négatifs (H–), un linac et une injection avec épluchage dans un anneau de stockage; le linac porte les ions à l’énergie finale ou peut être remplacé par un synchrotron à cyclage rapide (SCR).»

Qui rédige les manuels et les dictionnaires? Le rapport entre nos pratiques langagières et ce qui y figure n’a quasiment rien d’automatique.

Les outils dont on va doter une langue comme le français (dictionnaires, guides, glossaires…) servent non seulement à l’apprentissage par les enfants ou les adultes de niveau débutant, mais aussi, précisément, à augmenter les possibilités d’intercompréhension entre communautés de pratiques diverses au sein de la grande communauté d’une langue composée, rappelons-le, de gens qui vivent à la même époque ou dans des siècles différents. Ainsi, pour une personne qui évolue toute sa vie au sein de la même communauté et qui ne s’intéresse pas à d’autres communautés, un dictionnaire peut se révéler de peu d’utilité. En revanche, pour une personne qui circule entre plusieurs communautés professionnelles, sociales, idéologiques, régionales ou qui s’intéresse à des productions d’une autre époque que la sienne, ou qui a une pratique de lecture assez diversifiée, ces outils seront indispensables. Ils seront également indispensables pour l’enseignement, car ils constitueront des bases de données communes qui permettront de ralentir l’évolution des pratiques et qui conserveront mieux, et plus longtemps, une certaine intercompréhension. Leur rôle est très important dans une société où l’enseignement est obligatoire et où les compétences langagières conditionnent en partie la réussite sociale des individus. Bien qu’il soit impossible à quiconque de contrôler toutes les pratiques linguistiques qui relèvent du français, les manuels et les dictionnaires peuvent avoir une grande influence symbolique (et idéologique). C’est donc un enjeu citoyen de permettre à tout le monde d’avoir une idée sur les tenants et les aboutissants de ce processus. Qui rédige les manuels et les dictionnaires et comment sont sélectionnés les échantillons de langues qui y figurent? Le rapport entre nos pratiques langagières et ce qui figure dans ces ouvrages normatifs n’a quasiment rien d’automatique. Par exemple, le Dictionnaire de l’Académie française n’admet pas le mot «chirurgienne». Peut-on pour autant dire qu’il n’existe pas en français, alors qu’il est attesté depuis le XVe siècle, qu’il est admis dans l’usage courant, et qu’il apparait sous la plume de Balzac ou encore de Malraux?

Comment les mots deviennent-ils français?

Quand il s’agit d’admettre de nouveaux mots en langue française (qu’il s’agisse d’une traduction ou d’un mot nouvellement créé), plusieurs institutions peuvent faire des choix différents. Par exemple, tout récemment en France, pendant que la Commission d’enrichissement de la langue française débattait de la traduction du mot anglais «vegan» et finissait par proposer en 2015 «végétalien intégral, végétalienne intégrale», qui n’a pas eu de succès, les personnes directement concernées par ce mouvement politique et philosophique débattaient pour décider s’il fallait écrire «végan», «végane» ou bien «végane», invariable en genre. Peu avant l’avis de la Commission, en 2013, l’équipe du dictionnaire Hachette optait pour le doublet variable en genre (tout comme allait le faire plus tard le Larousse), tandis que l’équipe du dictionnaire Le Petit Robert décidait en 2014, sur la base d’une enquête de fréquence, de choisir la forme invariable. C’est la forme invariable qui a été retenue par les journaux Le Monde et Le Monde diplomatique, entre autres, mais le débat pourra se poursuivre encore, avant qu’un consensus n’émerge.

Les dictionnaires peuvent faire des choix différents lorsqu’il s’agit de fixer une forme écrite nouvelle d’un mot qui est apparu dans la langue française orale. Le mot argotique «boloss» ou «bolos», qui s’est diffusé au début des années 2000 à partir des banlieues de l’est de Paris et qui désigne une personne naïve, imbécile ou ridicule, nous fournit un bon exemple: Le Grand Robert a décidé de l’inclure dans son édition de 2013 avec l’orthographe «boloss», tandis que le Larousse l’incluait dans son édition de 2015 avec l’orthographe «bolos». Le premier justifiait son choix par la fréquence: la graphie avec «-ss» était la plus courante dans les échantillons analysés et permettait de signaler la prononciation de la consonne finale. Le second justifiait son choix par le souci de cohérence avec d’autres graphies attestées en français: le «-ss» final serait une graphie exceptionnelle, tandis que la finale en «-os» permettrait de rattacher ce mot à une série argotique composée de «craignos», «gratos», «calmos», «chicos», «matos» avec prononciation de la consonne finale, même s’il n’y a pas le moindre lien morphologique entre «bolos» et l’ancien suffixe argotique «-os». Les deux justifications se défendent d’un point de vue linguistique et les graphies sont pour le moment en concurrence; par la suite, il est possible que l’usage tranche, ou qu’il reste variable ou bien que le mot ne soit plus usité. Les dictionnaires peuvent donc intégrer des mots dont l’usage reste incertain. Si tous les dictionnaires attendaient systématiquement que les usages se stabilisent, il y aurait encore plus de mots couramment employés mais absents des dictionnaires pendant une longue période. On voit bien que le recours au dictionnaire ne peut être un argument d’autorité magique qui mettrait fin à toute réflexion, puisque toute décision sur l’intégration d’un nouveau mot en usage ne peut être que le résultat d’un compromis.

Pourquoi a-t‑on peur de faire des fautes?

Les discours normatifs entretiennent un sentiment général d’insécurité linguistique, en construisant des discours autour de la notion centrale de faute, mot qui implique une connotation morale. La faute est l’alpha et l’oméga des discours normatifs, sans que la notion de faute soit définie ou mise en perspective historique: on fait des fautes sans le savoir, les fautes sont un fléau, nous n’accordons jamais assez d’importance aux fautes, et améliorer sa maîtrise du français revient à faire moins de fautes… Ces discours sont si répandus qu’on en arrive souvent à se laisser convaincre que le français est de toute façon une langue difficile et à se consoler avec le cliché selon lequel sa beauté viendrait en grande partie des difficultés de sa grammaire ou de son orthographe.

Une faute que tout le monde adopte cesse d’être une faute.

Il convient de souligner que ce que nous considérons comme faute est très relatif. Le linguiste Henri Frei a proposé dès les années 1920 une Grammaire des fautes, en partant du constat qu’un grand nombre de mots, d’expressions ou de constructions se sont imposées dans la langue à la suite d’une coexistence en concurrence avec des variantes, et que, dans de nombreux cas, c’est la variante considérée comme erronée qui a fini par s’imposer comme correcte. Frei tente de décrire les principaux mécanismes d’évolution de la langue à partir de différents besoins universels qui entrent parfois en conflit. Par exemple, le besoin d’assimilation qui pousse à l’analogie («émergent, ça émerge» -> « urgent, ça urge», jugé incorrect; «la moitié s’en va» -> « la plupart s’en va», jugé incorrect), le besoin de différenciation qui pousse à éviter les homophones ou les mots devenus trop brefs («choir, chu» -> « tomber, tombé», devenu la norme), le besoin inverse de brièveté, qui pousse à raccourcir les mots ou les expressions («apéritif», «autobus» -> « apéro», «bus», entrés dans la norme), etc.

Derrière chaque faute courante, il y a une histoire. Une faute que tout le monde adopte cesse d’être une faute. Ce que nous considérons maintenant comme correct pouvait auparavant être considéré comme fautif et vice versa. Connaître l’histoire de la langue peut nous donner les clés pour comprendre pourquoi certaines tournures cessent d’être considérées comme fautives et pourquoi au contraire d’autres tournures érigées par la norme n’ont aucune chance de s’imposer dans le langage courant. Ensemble, nous continuons à écrire l’histoire du français.

Laélia Véron

Maria Candea

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