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Les élections en Israël pourraient signer la fin de la solution à deux États

Temps de lecture : 7 min

Si Netanyahou remporte les élections du 9 avril 2019, son partenariat avec l’extrême droite pourrait annihiler tout espoir d’État palestinien.

Dans un bureau de vote de Tayibe, au nord d'Israël, le 9 avril 2019 | Ahmad Gharabli / AFP
Dans un bureau de vote de Tayibe, au nord d'Israël, le 9 avril 2019 | Ahmad Gharabli / AFP

L'électorat israélien se rend aux urnes ce mardi 9 avril 2019, mettant un terme à une campagne électorale des plus déprimantes.

En fonction du résultat, ces élections pourraient entraîner l’annexion de la Cisjordanie et avoir d’autres profondes implications pour l’avenir du conflit israélo-palestinien, notamment la fin de la solution à deux États.

Ce sujet n'a pourtant pas eu une place prépondérante dans la campagne. La période préélectorale a plutôt été marquée par les accusations de corruption du Premier ministre Benyamin Netanyahou et des attaques personnelles jaillissant de toutes parts.

Campagne électorale offensive

Fin février 2019, on aurait dit que Netanyahou s’apprêtait à mener le combat politique le plus rude de sa vie. Il était sous le choc de la décision du procureur général israélien de le mettre en examen dans trois affaires de corruption.

Il se retrouvait de surcroît confronté à une formidable opposition dirigée par Benny Gantz, un ancien chef d’état-major de Tsahal qui s’est joint au parti centriste Yesh Atid de Yaïr Lapid et a rallié deux autres anciens chefs d’état-major, Gabi Ashkenazi et Moshe Ya’alon.

Six semaines plus tard, la situation semble bien plus rose pour le Premier ministre. Les sondages se sont mis à pencher en faveur de Netanyahou à mesure qu’il se posait en homme le plus apte à représenter les intérêts d’Israël sur la scène mondiale –avec à son actif un passage dans le bureau Ovale, l’accueil du nouveau président brésilien Jair Bolsonaro et un voyage à Moscou pour rencontrer Vladimir Poutine, cinq jours seulement avant les élections.

Netanyahou a associé cette approche diplomatique à des attaques personnelles redoutables contre Gantz. Son gouvernement a en particulier fait fuiter que le téléphone de son adversaire avait été piraté par les renseignements iraniens et insinué que ceux-ci disposaient d’informations compromettantes sur Gantz, parmi lesquelles des allégations d’adultère.

Affiches électorales à Tel-Aviv, le 3 avril 2019 | Jack Guez / AFP

Gantz a été lent à cultiver son image publique et il n’a pas donné d’interviews télévisées pendant les premières semaines de campagne en février et début mars, laissant Netanyahou donner le ton.

Ses compatriotes et lui ont fini par réagir avec des attaques cinglantes contre Netanyahou, visé par plusieurs scandales de corruption, et notamment une demande que Bibi aurait faite au gouvernement américain d’accorder un visa de longue durée à l'un de ses associés, après que celui-ci lui avait offert pour des milliers de dollars de champagne et de cigares.

Autre scandale, plus préjudiciable: la décision d’Israël d’acheter un nombre étonnamment élevé de sous-marins, malgré les objections de l’armée, à une entreprise allemande dans laquelle le Premier ministre et plusieurs de ses proches semblent avoir eu des intérêts, ainsi que la décision de Netanyahou de ne pas s’opposer à la vente de sous-marins de cette même entreprise allemande à l’Égypte. Netanyahou n’a pas été mis en examen pour cette affaire, mais un certain nombre de personnes de son entourage l’ont été.

Arrêt de mort de la solution à deux États

Avec ces élections, Israël se retrouve face à trois scénarios possibles. Le premier, et le plus probable selon les sondages, est une victoire de Netanyahou et la formation d’un gouvernement de droite radicale. La composition de ce gouvernement ne serait pas si différente de la coalition actuelle du Premier ministre, mais elle pourrait s’engager dans une voie extrêmement dangereuse en optant pour l’annexion de certaines parties de la Cisjordanie.

Une telle décision conduirait à des démarches irréversibles qui condamneraient la possibilité de formation d’un futur État palestinien contigu et viable et pourraient déboucher sur la dissolution de l’Autorité palestinienne, établie pour créer une voie vers la création d’un État palestinien. En bref, ce résultat pourrait signer l’arrêt de mort de la possibilité d’une solution à deux États.

L’idée de l’annexion de parties de la Cisjordanie est extrêmement populaire au sein du Likoud, le parti de Netanyahou. Mais jusqu’à présent, Bibi avait eu la présence d’esprit de s’y opposer, reconnaissant que cette mesure pourrait avoir de profondes implications pour le standing mondial d’Israël. Le pays s'exposerait à une condamnation internationale sévère, qui l’isolerait même de ses partenaires les plus proches et mettrait en péril toute possibilité de réchauffer ses relations avec ses voisins arabes.

Cependant, deux choses ont changé. Tout d’abord, la principale motivation de Netanyahou dans la formation d’une coalition sera de se protéger lui-même de tout problème judiciaire. Ce qu’il veut avant tout, c’est former un gouvernement de droite qui votera une nouvelle législation permettant de d'empêcher toute poursuite contre le Premier ministre en exercice.

En échange d’une telle promesse, il serait prêt à accorder quasiment n’importe quoi à ses partenaires de coalition, notamment à céder aux exigences de l’extrême droite d’annexer des parties de la Cisjordanie. Et justement, le 6 avril, c’est exactement ce qu'il a annoncé qu'il ferait s’il était élu.

Ensuite, la peur de porter préjudice à la relation entre Israël et les États-Unis a toujours été un frein à la poursuite d’un objectif aussi extrême. Mais à présent que le président Donald Trump est à la Maison-Blanche, ce frein a disparu. Trump est plus que ravi de soutenir Netanyahou. Le 21 mars, le président américain a annoncé via Twitter que les États-Unis reconnaîtraient l’annexion par Israël du plateau du Golan.

«Après cinquante-deux ans, il est temps pour les États-Unis de reconnaître pleinement la souveraineté d'Israël sur le plateau du Golan, qui est d'une importance stratégique et sécuritaire critique pour l'État d'Israël et la stabilité de la région!»

Le moment choisi pour cette annonce était clairement destiné à fournir un petit coup de pouce politique à Bibi, l’annexion du Golan étant incroyablement populaire et Trump fantastiquement apprécié en Israël. Cette initiative a également signalé aux peuples israélien et palestinien que les États-Unis pourraient être ouverts à l’idée de soutenir l’annexion de la Cisjordanie.

L’administration Trump a fait savoir qu’elle pourrait diffuser un plan de paix après les élections –ou plus probablement après la formation du gouvernement israélien en juin. Ce plan penchera sans doute lourdement en faveur d’Israël et sera rejeté sur le champ par le camp palestinien. Et lorsque cela adviendra, il pourrait servir de prétexte au gouvernement de droite dirigée par Netanyahou pour déclarer qu’il n’a pas de partenaire pour négocier et pour commencer à annexer certaines parties de la Cisjordanie, avec le soutien implicite des États-Unis.

Si l’administration Trump veut vraiment que des progrès soient faits vers la paix, ce qui est loin d’être une évidence, elle ferait bien d’éviter de faire capoter un plan de paix si un gouvernement d’extrême droite est élu, et elle devrait prendre position clairement et publiquement contre toute annexion en Cisjordanie.

Résultats et coalition imprévisibles

Mais ce scénario n’est qu’un seul des trois possibles. Une solide coalition de droite est loin d’être assurée. Les sondages électoraux israéliens sont notoirement peu fiables, et si tous favorisent Netanyahou, les écarts ne sont pas assez conséquents pour rendre impossible une petite erreur de statistiques.

La loi israélienne interdit les sondages pendant les cinq jours qui précèdent les élections, ce qui empêche de repérer les retournements de dernière minute et le vote des personnes indécises, qui selon un sondage récent représenteraient près de 15% de l’électorat.

Et il existe un facteur imprévisible encore plus important: dans le système parlementaire israélien, la constitution d'une coalition repose lourdement sur un certain nombre de petits partis, à la fois de gauche et de droite.

Selon les intentions de vote, nombre d’entre eux frôlent le seuil parlementaire de 3,25% [nécessaire pour être représenté, ndt]. De si modestes pourcentages rendent difficile à prédire précisément lesquels de ces partis siègeront à la prochaine Knesset. Si une poignée de partis, de droite ou de gauche, tombent sous la barre des 3,25% et n’obtiennent aucun siège, cela pourrait fondamentalement chambouler les scénarios de formation d'une coalition, à la fois pour Gantz et pour Netanyahou.

Si Gantz engrange plus de sièges et a l’occasion de former une coalition pour gouverner, le premier qu’il appellera sera sans doute le Likoud de Netanyahou, car il tentera de former un gouvernement d’unité nationale. Mais Gantz insistera probablement pour que, en tant que partie prenante d’un tel gouvernement, Netanyahou abandonne son poste de chef du Likoud.

Politiquement, il n’est pas très simple de savoir ce que ce genre de coalition au pouvoir donnerait, notamment parce que Gantz n’en a pas parlé du tout pendant sa campagne.

Il est peu probable qu’Israël et l'Autorité palestinienne se précipitent pour reprendre les négociations de paix ou que le plan de paix de Trump soit soudain accepté par l'ensemble des protagonistes. Mais cette coalition signerait sûrement la fin de l’idée d’annexion de la Cisjordanie, et nous pourrions au moins espérer une approche israélienne cherchant à préserver la possibilité d’une solution à deux États.

Une étape vers un Israël sans Bibi

Dernière possibilité: que Netanyahou puisse former une coalition de droite, mais qu’il ne parvienne pas à faire voter une loi le protégeant de ses problèmes judiciaires.

Certains des partis les plus modérés du bloc de droite de Netanyahou, comme le parti Koulanou de Moshe Kahlon, devraient en principe hésiter à lui octroyer une immunité pour le mettre l’abri des poursuites. Et quand Netanyahou a essayé il y a quelques mois de faire passer sa législation, les gens sont descendus dans la rue pour s’y opposer. D’autres radicaux de droite, comme Naftali Bennett, entretiennent des relations notoirement exécrables avec Netanyahou et pourraient souhaiter le voir partir.

Dans ce troisième scénario, les élections permettraient à Netanyahou de rester Premier ministre, mais cela serait certainement son dernier mandat. En l’espace de dix-huit mois, il pourrait tout à fait être mis en examen et destitué, ce qui terminerait dans l’infamie la carrière du Premier ministre à la plus grande longévité d’Israël.

Si ce scénario se réalise, ces élections ne seraient considérées avec le recul que comme un incident –une étape vers un choix bien plus fondamental auquel la population israélienne pourrait être confrontée lorsqu’au bout de douze ans, elle devrait enfin avoir à envisager la réalité d’un Israël sans Bibi Netanyahou.

Ilan Goldenberg

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