Monde

Genèse et jeunesse de l'Ifri, le premier think tank français

Temps de lecture : 17 min

Comment, depuis 1979, l’Institut français des relations internationales a-t-il révolutionné le rapport de la société civile aux relations internationales?

Thierry de Montbrial, l'un des créateurs de l'Ifri, à Évian (France), le 6 octobre 2010. | Jean-Pierre Clatot / AFP
Thierry de Montbrial, l'un des créateurs de l'Ifri, à Évian (France), le 6 octobre 2010. | Jean-Pierre Clatot / AFP

À l'occasion de ses 40 ans, ce 10 avril 2019, l'Institut français des relations internationales publie Une histoire du monde, 40 ans de relations internationales chez Dunod sous la direction de Dominique David. Des pages qui offrent un regard, fait d'observations de terrain, d'analyses et de débats. Et qui tente de saisir les bouleversements du monde pour en résoudre les problèmes internationaux de plus en plus complexes. Slate.fr en publie en avant-première un extrait racontant la genèse de l'Institut (les intertitres sont de la rédaction).

Installé dans le paysage français depuis quarante ans, l’Institut français des relations internationales (Ifri) fait figure d’acteur familier des relations internationales. Comment même s’étonner de son existence tant elle semble naturelle? Tout comme celle des think tanks ou «réservoirs à idées» nés aux États-Unis et dont on évalue aujourd’hui le nombre global en France à près de 200.

Pourtant l’histoire de cette association spécialisée dans les questions internationales, qui débute officiellement le 12 mars 1979, démontre qu’une telle entreprise, dans un cadre hexagonal dominé par la figure de l’État et celle de ses grands commis experts, ne doit rien à la sérendipité. Elle est le fruit d’une gestation complexe, doublée d’une bataille de haute lutte, engagée par Thierry de Montbrial, alors chef du Centre d’analyse et de prévision (CAP) du ministère des Affaires étrangères. Certes, dès 1935, une première association, le Centre d’études de politique étrangère (CEPE), s’était fixée pour mission d’étudier les relations internationales, mais il faut attendre la fin des années 1970 pour que s’impose, avec l’Ifri qui lui succède, l’équivalent des think tanks anglo-américains.

Ni centre universitaire, ni parti, ni lobby, ni entreprise commerciale –même si, d’une certaine façon, il vend des services–, le think tank, dont le statut juridique peut varier, est un lieu de débat, d’information et de production de concepts et de discours. Il participe à cette diplomatie non gouvernementale, ou paradiplomatie, qui repose sur la fonction d’expertise et sur des capacités d’action transnationales. C’est un instrument d’influence, un des éléments du soft power théorisé par Joseph Nye, qui s’exerce à l’extérieur, par le biais de contacts et d’échanges internationaux mais aussi, à l’intérieur, dans le cadre de l’aide à la décision. La justification même des think tanks repose sur leur capacité à produire de l’expertise, i.e. à rendre un avis «sur un sujet précis qui s’appuie sur un corpus de connaissances préexistantes chez l’expert avant l’action d’expertise, sur des observations ou des connaissances acquises sur l’objet de l’expertise lui-même, et sur une analyse rationnelle, l’ensemble ayant pour objectif de servir de guide à la décision».

Comment l’Ifri est-il né? Comment s’est-il imposé dans le domaine régalien des affaires étrangères, et comment a-t-il révolutionné à sa manière le rapport de la société civile aux questions internationales?

Une idée et des hommes

Au plus haut niveau de l’État, depuis les années 1960, des observateurs avisés déplorent les lacunes françaises en matière d’expertise internationale, notamment dans la réflexion et l’anticipation pointées par Pierre Massé, Commissaire général au Plan, dans le rapport «Réflexions pour 1985», réalisé à la demande du Premier ministre Georges Pompidou en 1962[1]. Il faut attendre 1973 pour que soit créé l’équivalent d’un Policy Planning Staff, le CAP[2]. Rattaché directement au ministre des Affaires étrangères, il répond à plusieurs besoins, qui vont compter dans la gestation de l’Ifri[3]: celui d’une réflexion à long terme nourrie d’analyses approfondies; celui d’études d’anticipation et d’élaboration de scénarios pour répondre aux crises; celui de l’association d’experts extérieurs au Quai, dont les agents peu nombreux sont accaparés par le court terme et les tâches de gestion. Le premier chef du CAP et son adjoint sont deux polytechniciens, respectivement Thierry de Montbrial et Jean-Louis Gergorin, qui connaissent bien les États-Unis et vont s’en inspirer. Ingénieur du corps des Mines, économiste, chargé de mission au Commissariat général au Plan depuis 1970 après avoir soutenu un Ph. D en économie mathématique à Berkeley, Thierry de Montbrial enseigne aussi à l’X, où il est nommé professeur titulaire en septembre 1973. Jean-Louis Gergorin, qui a travaillé sur «l’analyse de système» au Centre de prospective et d’évaluation (CPE) du ministère des Armées, s’est rendu à Harvard puis à la Rand Corporation, puissant think tank spécialisé dans les questions de défense et de stratégie, avant de rejoindre le Groupe Prospective du Plan.

Marquée par de grandes négociations (plan Werner, Tokyo Round, Conférence pour la sécurité et la coopération en Europe) et les secousses causées par la fin de la convertibilité or du dollar puis la guerre du Kippour et la première crise pétrolière, la conjoncture est propice à la jeune task force voulue par Michel Jobert.

Les deux camarades proposent un renouvellement des méthodes d’analyse et de prévision des questions extérieures, ainsi que la création d’un organe dédié à la planification internationale. Il s’agit de rompre avec les études classiques produites par l’administration, pour privilégier l’analyse stratégique et ses deux fonctions: l’aide à la décision immédiate et l’anticipation. La mission du CAP est d’«améliorer l’information du ministre et des responsables du département en recueillant et en traitant des données qui normalement échappent à l’attention des circuits purement diplomatiques». Pour y parvenir, la nouvelle cellule multiplie les contacts, avec ses homologues étrangers, mais aussi avec des think tanks et des personnalités, comme Zbigniew Brzezinski, professeur à l’université Columbia, membre du Council on Foreign Relations (le principal think tank américain de relations internationales) et futur conseiller de Jimmy Carter, que Thierry de Montbrial est le premier à inviter officiellement en France, le 14 novembre 1974[4]. De nombreuses entrevues sont aussi organisées avec des chercheurs et des journalistes français et étrangers, permettant ainsi l’intégration d’analyses et de points de vue extérieurs au Quai et donnant corps à cette «diplomatie intellectuelle», dont Thierry de Montbrial invente le terme.

Le chef du CAP défend une vision pluraliste, n’hésitant pas à convier à des séances de travail des hommes politiques de gauche tels Jacques Delors, Claude Cheysson ou Michel Rocard. Considéré comme une étoile montante, il est inspiré par sa connaissance de l’Amérique du Nord et ses nombreuses relations outre-Atlantique. Membre d’une élite, dont la réflexion et la formation sont encore «très confinées dans le cadre français[5]», Thierry de Montbrial, qui a séjourné longuement en Californie et maîtrise bien l’anglais, fait figure d’exception. Son expérience des affaires internationales nourrit précocement chez lui un projet de think tank à la française. Il s’en ouvre dès juillet à Bayless Manning, le président du Council on Foreign Relations (CFR), lui expliquant combien il est conscient de la nécessité «de rassembler des Français influents et intéressés pour discuter des questions de politique étrangère –des personnes extérieures à la bureaucratie du Quai». Bayless Manning poursuit: «Il est en train de chercher en ce moment à regrouper ces personnes pour former avec elles une sorte d’organisation analogue au Council ou à Chatham House.[6]»

Cette ambition sort renforcée des travaux de la Commission Sainte-Geneviève, que préside Thierry de Montbrial en 1975, et qui doit se prononcer sur la réaffectation des locaux de l’École polytechnique et la création d’une formation complémentaire de type économie et gestion qui ne serait pas exclusivement réservée aux X[7]. Les personnalités auditionnées (Raymond Aron, Jacques Lesourne, Michel Crozier...), la littérature blanche ou grise accumulée sur les fondations, les think tanks (comme le livre pionnier de Paul Dickson) et l’état de la recherche en sciences sociales en France[8] brossent un stimulant panorama comparé des systèmes de formation, de recherche et d’expertise de part et d’autre de l’Atlantique.

Dans son rapport final, qui aboutit à la proposition d’un institut des sciences de l’action, le chef du CAP établit un diagnostic sans fard du champ français des relations internationales: «Le sous-développement de la pensée française est très généralement reconnu. Les recherches sur les pays étrangers sont dispersées dans des centres de taille insuffisante et dont l’audience est de ce fait limitée. Les choix économiques ayant des implications internationales importantes sont effectués dans l’obscurité. En matière d’études stratégiques la carence de notre pensée est bien connue, au moins à l’étranger. Cela est d’autant plus anormal que nous avons une politique nucléaire autonome. Nous n’avons rien d’équivalent à la Rand Corporation, à la Brookings Institution et au Council on Foreign Relations aux États-Unis, à Chatham House et à l’International Institute for Strategic Studies à Londres.[9]»

C’est dans ces dispositions que le chef du CAP est invité, en 1977, à siéger au Conseil d’administration du CEPE, dont Jacques Vernant est le secrétaire général depuis 1945. Il y découvre un Centre anémié et financièrement aux abois[10]. D’emblée, Thierry de Montbrial préconise de chercher «des cotisations auprès d’entreprises privées», et esquisse en creux une politique de l’offre: «Pechiney a des services extérieurs considérables qui rencontrent constamment des problèmes de politique étrangère. Pourquoi les grandes compagnies ont-elles des consultants extérieurs? Parce que leurs bureaux d’études ne sont pas compétents sur certaines questions.[11]» Exploitant sa connaissance des think tanks anglo-saxons, il songe déjà à deux types de services: des groupes de travail sur certaines questions, et des dîners en petit comité, avec un exposé bref et des questions permettant à des personnalités françaises d’avoir un «contact avec des personnalités étrangères[12]».

La situation du CEPE est un secret de polichinelle. Les secrétaires généraux de l’Élysée et du Quai –Jean François-Poncet et Jean-Marie Soutou– n’ont aucune sympathie pour le vieux Centre et aimeraient voir émerger une autre structure. Réputé gaulliste, et même gaulliste de gauche, il ne cadre pas davantage avec les ambitions réformatrices de Valéry Giscard d’Estaing: créer un CFR français. Michel Poniatowski s’en fait l’écho auprès de Thierry de Montbrial, désireux de son côté, après cinq années au CAP, de se lancer dans une nouvelle aventure: «En dehors des activités officielles, des formules on the record, et des pertes de temps du style Hôtel de Ville, on n’a rien à offrir aux chefs d’État et de gouvernement étrangers. Il faudrait qu’ils puissent rencontrer dans un cadre non officiel des hommes politiques, des hommes d’affaires, etc.[13]» De même, Giscard d’Estaing ayant reçu des dossiers sur les matières premières, l’un des Finances, l’autre du Quai, constate des divergences radicales d’appréciation et conclut: «Il faut un Centre d’études[14].»

Ce besoin s’exprime clairement lors du Conseil de défense du 22 décembre 1977, dont Jean François-Poncet est la cheville ouvrière, appuyé notamment par le général Vanbremeersch et Jean-Marie Soutou. Ce dernier invite d’ailleurs le chef du CAP, peu après, à venir passer le dernier week-end de l’année dans sa propriété à Loches[15]. C’est le «moment décisif[16]», selon les propres mots de Thierry de Montbrial. Ensemble, les deux hommes dessinent les contours d’un Centre d’études de politique étrangère remodelé à partir d’un schéma venu d’outre-Atlantique[17].

L’Ifri, success story des années 1980

C’est sur ces bases que Thierry de Montbrial, à l’issue d’âpres tractations, prend la direction du CEPE pour le transformer en Ifri. Cette nouvelle appellation est conçue à l’été 1978[18] par Thierry de Montbrial avec une double ambition: prendre ses distances avec la forme d’une structure de type universitaire et affirmer le passage de l’étude du champ réduit de la politique étrangère à celui beaucoup plus vaste des relations internationales. Ce nouvel institut prend alors son essor et impose une révolution dans la sphère des relations internationales et de la diplomatie. La transformation et l’innovation passent d’abord par le soutien venu d’outre-Atlantique. L’exception française, aux multiples facettes, stimule l’aide américaine dans une conjoncture de nouvelle guerre froide. De la seule Fondation Ford, il obtient, de 1979 à 1987, 769.000 dollars pour ses programmes de recherche puis, à partir de 1988, un capital d’un montant de 1,5 million de dollars, destiné à l’achat d’un immeuble.

L’argent est certes le nerf du développement, mais Thierry de Montbrial n’y a jamais vu une condition suffisante à la réussite de son entreprise. Celle-ci doit reposer sur une combinaison de plusieurs facteurs. Le rajeunissement des équipes constitue l’une des clés du succès. Il touche d’abord la direction avec l’arrivée de Thierry de Montbrial qui, à 36 ans, remplace Jacques Vernant, âgé de 66 ans. Les seniors étaient aussi surreprésentés dans le Conseil d’administration du CEPE: sur dix-huit membres en fonction en 1978, dix avaient plus de 70 ans… Le nouveau directeur, sans être un adepte du «jeunisme», entend définir des critères d’entrée au Conseil stricts pour servir une stratégie: le cénacle des retraités doit s’effacer devant un conseil «porte-drapeau» pour l’Institut. De façon générale, hauts fonctionnaires et dirigeants d’entreprises l’emportent progressivement sur les membres issus du monde académique.

De jeunes chercheurs comme Dominique Moïsi, Pierre Lellouche et Albert Bressand font leurs débuts, rejoignant les collaborateurs confirmés du CEPE, Jean Klein et Water Schütze. Ils apportent les qualités de leur âge, leur bonne connaissance de l’anglais, des États-Unis, du fonctionnement des fondations et, enfin, leurs compétences, dans le domaine de la défense pour Pierre Lellouche, et de l’économie pour Albert Bressand.

L’Ifri devient de facto l’incubateur d’un corps professionnel d’un nouveau genre, les think tankers. Doctorants ou titulaires d’un doctorat, dans diverses disciplines, ils ne se destinent pas à la carrière universitaire et n’ont pas reçu non plus une formation classique de diplomates. Ce sont d’abord des praticiens des relations internationales: X-Ponts, Albert Bressand a travaillé à la Banque mondiale puis au CAP; Pierre Lellouche, qui a fait du droit, Sciences Po, puis un doctorat de science politique à Harvard, a travaillé pour l’Agence atomique iranienne. Ce passé lui interdit d’entrer au CAP, mais l’Ifri lui permettra de s’imposer comme l’un des principaux experts français sur les questions stratégiques. Comme lui, Dominique Moïsi, Nicole Gnesotto, Bassma Kodmani, Pierre Jacquet, Yves Boyer et bien d’autres, vont faire de l’Institut un tremplin professionnel et connaître des trajectoires hybrides, combinant activités d’enseignement, de recherche et de presse au sens large.

La révolution voulue et conduite par Thierry de Montbrial, devenu fund-raiser, c’est aussi le partenariat noué avec les entreprises, dans un contexte d’internationalisation croissante et d’ouverture sur la société civile. En effet, comme le souligne le directeur, la complexification des questions extérieures, accentuée par la multiplication des centres de décision et le renforcement de nouveaux acteurs dans le système international –telles les grandes entreprises et les institutions financières–, rend indispensable la mise à disposition des États et des agents de la société civile «des sources d’information et des analyses indépendantes, [...] la concertation et les échanges de vues[19]». Dès la première année, une trentaine d’entreprises apportent leur contribution à l’Institut (dix membres bienfaiteurs seulement dont quatre organisations professionnelles soutenaient modestement le CEPE en 1978). L’orientation business, inconnue jusque-là, accompagne l’intérêt grandissant de la société française pour le monde de l’entreprise dans les années 1980.

Mais la place prise par le secteur privé ne se mesure pas à l’aune exclusive du bilan comptable. Elle a un impact profond sur les activités de l’Ifri. En symbiose avec les appétences de Thierry de Montbrial, elle contribue au développement des études économiques, intéressant directement les entreprises. Elle est particulièrement adaptée aux méthodes de l’analyse stratégique développées au CAP. L’ouverture au secteur privé, ou plutôt au secteur des entreprises, si l’on considère le caractère mixte du capitalisme français d’alors, permet de conforter le caractère opérationnel des études de l’Ifri, et de les distinguer de celles conduites dans les universités et les laboratoires de recherche, en particulier au Centre d’études et de recherches internationales (Ceri).

L’autre conséquence de l’ouverture sur le milieu des affaires et de la société civile est l’indépendance de l’expertise. L’époque où le CEPE se faisait le porte-voix des positions du Quai d’Orsay et de l’Élysée est révolue. S’il bénéficie toujours de subsides publics, l’Ifri n’est plus dans un face-à-face exclusif avec l’État, et il s’est efforcé, dès les premiers mois de son existence, de préserver sa liberté et de déjouer les tentatives de contrôle de la part de l’exécutif. Ces efforts, combinés à un professionnalisme unanimement reconnu, lui ont aussi permis d’éviter les pièges de la politique, notamment après l’alternance de mai 1981.

Pour imposer sa marque entre les structures de recherche universitaires et les services gouvernementaux, toujours jaloux de leurs prérogatives, et pour proposer une offre susceptible d’intéresser les acteurs privés, l’analyse doit être opérationnelle mais elle doit aussi être diffusée, pour infuser et éventuellement influer. L’insertion de l’Ifri dans les réseaux internationaux est rapide et l’organisme français contribue à la montée en puissance des think tanks au niveau mondial. La diplomatie intellectuelle trouve là un champ d’application élargi, au service du soft power français.

De nouveaux produits intellectuels font leur apparition, adaptés à un public renouvelé. Le plus emblématique est sans aucun doute le «Rapport annuel mondial sur le système économique et les stratégies» (Ramses), dont la première parution, en 1981, provoque un véritable choc: la modernité de sa présentation, la clarté de ses analyses et la richesse de ses données lui attirent immédiatement de nombreux lecteurs (plus de 10.000 exemplaires sont écoulés). La revue Politique étrangère, héritée du CEPE, remodelée, connaît, elle aussi, une seconde vie. Le bilan est impressionnant: entre décembre 1980 et décembre 1985, seize ouvrages sont publiés sous l’égide de l’Institut, auxquels il faut ajouter les vingt-sept numéros de Politique étrangère et les quatre Ramses. Parmi ces travaux, celui consacré en 1980 à La Sécurité de l’Europe dans les années 1980. Les relations Est-Ouest et le théâtre européen lance un large débat, qui concourt à la notoriété de l’Ifri.

La dimension de «relations publiques» et de communication des activités de l’Ifri est une autre innovation, qui concourt aussi à le différencier d’autres structures. Outre les réunions restreintes, les déjeuners et les dîners-débats organisés dans des endroits choisis en font un lieu unique de sociabilité pour les dirigeants et cadres d’entreprises, très demandeurs de rencontres, toujours compliquées, avec les décideurs, en particulier étrangers. L’acquisition d’un édifice pour l’Institut, grâce au don de la Ford qui sert d’amorce et aux fonds privés levés par Thierry de Montbrial (dix fois la somme octroyée par la fondation américaine) contribue dans les années 1990 à l’affirmation de son identité mais aussi, à plus long terme, à sa sécurité financière.

Producteur d’analyses, l’organisme français ambitionne également d’être une force de propositions. Constatant le regain de tensions entre l’Est et l’Ouest, les directeurs de quatre think tanks, Karl Kaiser (Deutsche Gesellschaft für Auswärtige Politik), Winston Lord (Council on Foreign Relations), David Watt (Royal Institute of International Affairs) et Thierry de Montbrial en appellent, en 1981, à une «nouvelle donne transatlantique». En février 1982, face à une situation européenne qui «s’enlise de plus en plus[20]», des responsables de grands think tanks prennent à nouveau la plume pour lancer «un cri d’alarme», et publient La Communauté européenne: déclin ou renouveau? Thierry de Montbrial et ses collègues y font des recommandations politiques pour renforcer l’intégration européenne dans tous les domaines, et favoriser l’élargissement. Ces initiatives communes font sortir les affaires étrangères du strict giron gouvernemental et confèrent, via les think tanks, une nouvelle place à la société civile dans le domaine international.

En l’espace de quelques années, le think tank français s’est imposé comme lieu incontournable. En dépit des difficultés traversées, comme le changement de majorité en 1981 ou le départ de certains de ses collaborateurs les plus talentueux, comme Albert Bressand en 1983 ou Pierre Lellouche en 1988, l’Institut connaît une croissance continue: la petite structure assoupie du CEPE s’est métamorphosée en machine à créer des événements, à tisser des réseaux et à publier des travaux. En 1985, le nombre de personnes y travaillant est de quarante et un contre onze au vieux Centre en 1978. Son budget est de 13,4 millions de francs, soit plus de dix fois celui du CEPE.

L’Ifri a réussi à acclimater au jardin français le modèle américain des think tanks. Il a su adopter, en s’appuyant sur le secteur privé, une position subtile faite de proximité et de distance à l’égard des pouvoirs publics, dans un pays considéré comme dominé, sinon écrasé, par son État. Sans être la voix de la France, l’Institut est parvenu à faire entendre une voix française sur la scène internationale. L’Ifri de 2019 n’est plus celui de 1979, mais les principes –«révolutionnaires» au regard du système français– qui l’ont structuré, demeurent. Sa capacité d’adaptation fait qu’il occupe toujours la première place dans l’Hexagone mais rayonne aussi dans les classements mondiaux.

Dominique David (dir.), Thierry de Montbrial (avant-propos), Une histoire du monde. 40 ans de relations internationales, Paris, Dunod, 2019. © Dunod/Ifri.

1 — La Documentation française, 1964. Voir aussi le «Rapport sur le ministère des Affaires étrangères», rapport du groupe de travail créé par le ministre des Affaires étrangères Michel Debré en juin 1968, décembre 1968. Retourner à l'article

2 — Bernard Kouchner, ministre des Affaires étrangères, change en 2009 l’appellation du CAP pour Direction de la prospective (DP). En2013, Laurent Fabius lui préfère le nom de Centre d’analyse, de prévision et de stratégie ou CAPS. Retourner à l'article

3 Sabine Jansen «Les débuts du Centre d’analyse et de prévision: expertise et prospective au service de la politique étrangère (1973-1978)», Stratégique, n°113, novembre 2016. Retourner à l'article

4AP-TDM, CAP Notes 1-121, NC/26, Plénum du 5 novembre 1974, p.1. Retourner à l'article

5 — AP-TDM, Montagne Sainte-Geneviève, Dossier I, Notes de réflexions de personnalités diverses, Bertrand Collomb, Réflexions schématiques à propos d’un Centre polytechnicien des sciences de l’action ,p.1. Retourner à l'article

6 AP-TDM, Montagne Sainte-Geneviève, Dossier I, Notes de réflexions de personnalités diverses, Bertrand Collomb, Réflexions schématiques à propos d’un Centre polytechnicien des sciences de l’action, p.1. Retourner à l'article

7 — AP-TDM ,Montagne Sainte-Geneviève, Dossier I, Documents généraux, École polytechnique, Orientations retenues par le président de la République, 25 octobre 1974, p.2. Retourner à l'article

8 AP-TDM ,Montagne Sainte-Geneviève, Dossier I, Documents généraux, École polytechnique, Orientations retenues par le président de la République, 25 octobre 1974, p.2. Retourner à l'article

9Ibid., Documents généraux, École polytechnique, Orientations retenues par le président de la République, 25 octobre 1974, p.3. Retourner à l'article

10 — Archives privées de l’Ifri (AP-IFRI), CEPE, Compte rendu manuscrit de la réunion du conseil d’administration, 30 juin 1977. Retourner à l'article

11 — ibid. Retourner à l'article

12 — ibid. Retourner à l'article

13 AP-TDM, Thierry de Montbrial, Journal 1978-1979, mercredi 7 juin 1978, p.58. Retourner à l'article

14 — souligné dans le texte. source: ibid. Retourner à l'article

15 — Ibid. Voir aussi AP-TDM, Agenda 1977, 31 décembre 1977 et Agenda 1978, 1er janvier 1978; ibid., Correspondance, lettre de Georges-Henri Soutou à Thierry de Mont-brial, 22 décembre 1977. Retourner à l'article

16 — Témoignage de Thierryde Montbrial à l’auteur, Gordes, 12 août 2008. Retourner à l'article

17 Thierry de Montbrial, Journal 1978-1979, 12 mai 1978. Retourner à l'article

18 — ibid., 14 août 1979, p.78. Retourner à l'article

19 — Thierry de Montbrial, «Éditorial», L’Institut français des relations internationales, Ifri, octobre1994. Retourner à l'article

20 AP-TDM, Correspondance, lettre d’Edmond Wellenstein à Thierry de Montbrial, 9 février 1982, p.2. Retourner à l'article

Sabine Jansen

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