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Cinq questions essentielles sur l'état du monde dont personne ne connaît la réponse

Temps de lecture : 10 min

En matière de géopolitique, le futur dépend de quelques interrogations majeures restant pour l'instant en suspens.

Globe de cristal | William Navarro via Unsplash
Globe de cristal | William Navarro via Unsplash

J'ai récemment participé à la conférence annuelle de l'International Studies Association, qui était organisée du 25 au 30 mars 2019 à Toronto. Si vous ne connaissez rien ou presque du petit monde universitaire, il vous faut savoir que cet événement réunit des spécialistes du monde entier provenant d'horizons de plus en plus divers: la science politique, mais aussi l'histoire, la sociologie, le droit, l'économie et autres disciplines.

Ils et elles présentent des études ou des commentaires sur une grande variété de sujets internationaux, mondiaux, transnationaux, etc. La gamme des thèmes abordés est incroyablement large et le savoir accumulé des universitaires toujours impressionnant.

Mais en lisant le programme, en participant aux réunions de groupe et en faisant le tour des stands des maisons d'édition, je me suis pris à réfléchir aux questions soulevées mais restées sans réponse –du moins lors des séances auxquelles j'ai assisté. Des questions qui m'ont mené, une fois de plus, vers des sujets importants qui me mettent face à ma propre ignorance.

Voici donc une liste des cinq choses que j'aimerais par-dessus tout savoir.

La trajectoire de la Chine

Il est peu de sujets plus importants pour l'état du monde que celui de l'avenir de la Chine. Qu'elle progresse rapidement, qu'elle ralentisse, qu'elle fasse du surplace ou qu'elle décline, la Chine aura un impact considérable sur l'équilibre des puissances internationales, sur les relations des pays d'Eurasie, sur le rythme et l'envergure du changement climatique –et sur bien d'autres sujets encore. La question divise toutefois les spécialistes, et je ne sais à qui me vouer.

Faut-il croire que la Chine demeure beaucoup plus faible que les États-Unis et qu'elle ne rattrapera sans doute pas son retard, comme le disent Michael Beckley et les frères Gilli? Est-elle au contraire un rouleau compresseur irrépressible, qui dépassera immanquablement les États-Unis pour devenir la première puissance mondiale, comme l'espère Xi Jinping et comme le prédisent quelques observateurs?

Ses ambitieuses nouvelles routes de la soie sont-elles une initiative audacieuse à même de consolider l'influence internationale de la Chine? Ne sont-elles au contraire qu'un mélange de politiques incohérentes, superflues et riches en tensions politiques, adoptées pour des raisons tant nationales qu'internationales? La Chine va-t-elle tomber dans le piège du revenu moyen ou continuera-t-elle d'augmenter sa productivité globale –ce qui lui permettrait de se hisser au-delà?

Je n'ai pas la réponse. Ce qui m'inquiète en tant que généraliste, c'est que la communauté des spécialistes de la Chine ne semble pas l'avoir non plus. Les prévisions sont aussi nombreuses que divergentes –ce qui ne serait pas bien grave si les enjeux n'étaient pas si cruciaux.

Si la première hypothèse s'avère juste et que la Chine ne parvient pas à rattraper les États-Unis, alors l'Amérique ferait bien de se montrer relativement moins combative face à la compétition chinoise: tout comportement excessif pourrait avoir des conséquences néfastes pour les deux pays.

Xi Jinping et Donald Trump à Pékin, le 8 novembre 2017 | Nicolas Asfouri / AFP

Si la seconde se vérifie et que la Chine poursuit son impressionnant essor (à un rythme certes un peu plus lent), alors l'empire du Milieu deviendra la priorité de la politique étrangère américaine. Cette tendance est déjà perceptible.

J'aimerais vraiment connaître la réponse, ou du moins mieux comprendre l'éventail des possibles; j'espère donc voir les spécialistes de ce domaine, universitaires et politiques, étudier la question de manière sérieuse et prolongée.

Les capacités américaines de cyberdéfense

Tout le monde a déjà lu des analyses alarmistes détaillant les cybermenaces planant au-dessus de nos têtes. Aux problèmes bien connus (les virus, la cybercriminalité, les rançongiciels, etc.) viennent s'ajouter les attaques par déni de service, l'espionnage commercial et toutes sortes de scénarios plus étranges les uns que les autres.

On peut également citer le scandale du Comité national démocrate, qui aurait été visé par une attaque informatique attribuée au Kremlin pendant l'élection présidentielle américaine de 2016, ou encore l'affaire des équipements Huawei, qui pourraient constituer un cheval de Troie permettant au gouvernement chinois d'accéder facilement aux appareils connectés des internautes.

Ces problèmes sont importants et méritent d'être pris au sérieux, même s'ils sont souvent montés en épingle. Ma question ne porte pas sur ces menaces, mais à l'inverse sur la qualité de la cyberdéfense américaine. Nous avons lu tout et n'importe quoi sur les agissements des autres États –ce qu'ils nous ont fait, ce qu'ils nous font, ce qu'ils pourraient nous faire. Nous en savons en revanche beaucoup moins sur ce que la NSA et les autres agences américaines préparent à leur encontre.

Nous ne sommes certes pas totalement dans le noir. Nous savons par exemple que l'Amérique est un leader mondial dans le domaine du renseignement d'origine électromagnétique (et notamment de la pénétration numérique) depuis longtemps déjà; on a donc toutes les raisons de penser qu'elle demeure une experte en la matière.

Nous connaissons l'existence de Stuxnet et l'affaire de la tentative supposée de piratage du téléphone d'Angela Merkel, entre autres incidents. Et nous savons que l'administration Trump a donné une plus grande marge de manœuvre à Cyber Command pour conduire des opérations offensives contre les adversaires des États-Unis. Les informations relatives aux capacités et aux activités américaines sont toutefois rarement rendues publiques, pour d'évidentes raisons de sécurité nationale.

Je comprends bien pourquoi ces informations sont tenues secrètes, mais on ne peut maintenir le public dans l'ignorance sans en subir les conséquences. Si nous ne savons rien de ce que les États-Unis infligent à leurs cibles (qui peuvent elles-mêmes choisir de taire ces agressions), les cyberattaques qui nous visent nous semblent injustifiées, alors qu'elles s'inscrivent peut-être dans un jeu de ping-pong à grande échelle.

Il est également difficile d'évaluer la véracité des déclarations des agences du renseignement, notamment lorsqu'elles accusent la Russie d'avoir piraté le Comité national démocrate. Aucune preuve matérielle n'est venue appuyer cette affirmation, pourtant largement acceptée. J'estime moi-même qu'elle est vraie, pour des raisons purement circonstancielles, mais j'avoue que je n'en suis pas certain.

J'aimerais vraiment en savoir plus, mais à moins de retourner à la fac pour étudier l'informatique et de travailler pour la NSA, je doute pouvoir un jour sortir de cette ignorance bien désagréable.

Les perspectives de l'Union européenne

L'Union européenne, c'est du sérieux. Elle rassemble vingt-huit États membres –du moins jusqu'à ce que le Royaume-Uni se remette de sa dépression nerveuse et se décide enfin à faire un choix. Elle forme un cadre économique et réglementaire représentant plus de 18.000 milliards de dollars [environ 16.000 milliards d'euros]; elle gère une monnaie commune pour certains de ses membres (pas tous) et établit des normes (notamment en matière de droits humains) pour l'ensemble de la communauté.

Si elle n'a pas été la seule garante de la paix et de la stabilité sur le continent au fil des soixante dernières années, elle demeure un élément-clé des heures de gloire de l'Europe d'après-guerre.

Malheureusement, il n'y pas de quoi être optimiste quant à l'avenir de l'UE, comme je l'ai déjà expliqué. Le Royaume-Uni s'en va cahin-caha (même si le chaos du Brexit et ses conséquences probables pourraient sans doute redonner un petit coup de fouet au reste de l'Union) et la crise de l'Eurozone n'en finit plus de toucher à sa fin.

Les Chambres du Parlement britannique au Palais de Westminster et le drapeau européen, le 4 avril 2019 à Londres | Daniel Leal-Olivas / AFP

Les régimes non libéraux de Hongrie et de Pologne s'opposent à des principes fondateurs de l'UE et le nationalisme –que l'Union était censée transcender petit à petit– revient en force aux quatre coins du continent. Si l'on ajoute à cela l'hostilité et le manque de perspicacité de l'administration Trump, les ennuis sont bel et bien partis pour durer.

Les institutions profondément ancrées dans le paysage géopolitique s'en sortent toujours d'une manière ou d'une autre: je ne m'attends pas à une dissolution à court ou moyen terme. Mais j'aimerais savoir où en sera l'UE dans cinq, dix, voire vingt ans. Personne n'aurait pu prédire un tel état de malaise en 1995; aussi est-on aujourd'hui bien en peine de faire des prédictions catégoriques.

Les nouvelles puissances nucléaires

Lorsque les États-Unis cherchent à justifier leurs innombrables engagements militaires, ils affirment que le moindre recul pourrait pousser plusieurs États sur la voie de l'arme nucléaire, ce qui serait à même de bouleverser l'équilibre mondial.

Si les États-Unis n'étaient plus là pour garantir la sécurité de ses nombreux alliés, des pays comme le Japon, la Corée du Sud, l'Arabie saoudite, l'Allemagne et peut-être quelques autres s'empresseraient d'acquérir la bombe –toujours selon le scénario américain. Le seul moyen de faire barrage à la prolifération nucléaire serait de maintenir l'Oncle Sam dans son rôle de gendarme mondial.

Difficile de balayer cet argument d'un revers de main. Il arrive effectivement que les États cherchent à se doter d'une force de dissuasion nucléaire lorsqu'ils s'inquiètent pour leur sécurité et qu'ils ne trouvent aucun autre moyen de la renforcer. Il est donc tout à fait possible que certains pays décident d'acquérir la bombe s'ils étaient soudain privés du soutien de l'Oncle Sam. Certains alliés de l'Amérique le laissent parfois entendre, dans une manœuvre peu subtile visant à convaincre les dirigeants américains de continuer à les protéger.

Cette conclusion décourageante n'a toutefois rien d'une certitude, et ses répercussions politiques sont loin d'être évidentes. Construire un arsenal nucléaire et maintenir une capacité de dissuasion crédible coûte cher. Et si cette stratégie présente des avantages, elle comporte également des risques. Lorsque vous obtenez cet arsenal, vous faites peur aux pays voisins, qui sont d'autant plus susceptibles de vous emboîter le pas. En outre, vous risquez désormais de vous attirer les foudres d'une autre puissance nucléaire.

On comprend pourquoi les risques de prolifération nucléaire sont constamment surévalués: des dizaines d'États pourraient construire la bombe, mais seule une poignée d'entre eux se décident à franchir ce seuil, et plus rares encore sont ceux qui y parviennent.

Ce qui signifie qu'une grande partie des pays potentiellement candidats à la prolifération pourraient bien décider de renoncer à l'option nucléaire en renforçant leur sécurité par d'autres biais, même si l'Amérique décidait de suspendre ou de réduire la protection qu'elle leur confère.

Rappelons par ailleurs qu'à cause de l'omniprésence des États-Unis et de ses démonstrations de force constantes, un pays comme la Corée du Nord s'est dotée de la bombe et qu'un pays comme l'Iran a fortement envisagé la construction d'un arsenal –en passant très près du but.

En d'autres termes, nous ignorons combien de pays vont décider de se doter d'un arsenal nucléaire au fil des prochaines décennies, et nous ne savons même pas quelle politique étrangère les États-Unis devraient favoriser pour décourager la prolifération. Voilà qui mérite d'être tiré au clair.

La stratégie globale des États-Unis

Comme l'écrivait récemment l'historien Stephen Wertheim, le débat tant attendu a enfin commencé: on ose aujourd'hui discuter du rôle de l'Amérique dans le monde. Il aurait été préférable d'avoir cette discussion à la fin de la guerre froide, mais comme le dit l'adage, «l'Amérique fait toujours le bon choix, après avoir épuisé toutes les alternatives».

Les résultats de ces vingt-cinq dernières années ne sont pas bien encourageants; il n'est donc guère surprenant que l'on commence à remettre en cause l'orientation générale du pays. Et lorsque l'ensemble des candidat·es à l'investiture du Parti démocrate décident de sécher le festival de propagande annuel de l'American Israel Public Affairs Committee, on se dit que les plaques tectoniques de la politique américaine sont peut-être en train de bouger.

Voilà que des gens très sérieux se mettent à plaider pour une réduction drastique des engagements militaires américains. D'autres, comme le professeur de science politique John Mearsheimer et moi-même, estiment qu'un retrait militaire progressif serait préférable dans certains cas, mais qu'il ne faut surtout pas renoncer à tous nos engagements. Une troisième catégorie de spécialistes souhaite préserver le statu quo, mais veut trouver de nouvelles manières de convaincre le public de son bien-fondé.

Et puis il y a Trump et ses soutiens. Leur rhétorique –«L'Amérique d'abord!»– pourrait laisser croire qu'ils font de l'intérêt national leur priorité absolue, mais en pratique, les trumpistes s'aplatissent devant des alliés infréquentables, se font rouler dans la farine par nos adversaires et gaspillent l'importante influence qui leur est conférée à cause de leur grossièreté et leur incompétence.

Donald Trump à National Harbor dans le Maryland, le 2 mars 2019 | Nicholas Kamm / AFP

Quel camp sortira gagnant de ce débat? J'aimerais le savoir. De puissants facteurs structurels nous poussent vers une politique étrangère plus modérée, plus centrée sur la Chine, animée par le désir d'échapper aux bourbiers du Moyen-Orient et soulignant le fossé qui se creuse entre les États-Unis et l'Europe. Mais de nombreuses personnes ne l'entendent pas de cette oreille.

Les adeptes de l'hégémonie libérale ont encore une place –et des financements– de choix à Washington, et nombre de personnalités politiques ne demandent qu'à défendre le vieil idéal de la nation indispensable.

Les États-Unis sont encore riches et ils sont foncièrement stables. En matière de politique étrangère, ils ont les moyens de leurs inefficaces ambitions. Comme cette politique s'appuie sur une armée de métier financée par le déficit, sa mise en œuvre est grandement facilitée. Les résultats à court terme de ce nouveau débat sont donc pour le moins incertains.

Il va sans dire que cette liste n'est pas exhaustive: je me pose beaucoup d'autres questions. J'aimerais par exemple lire la totalité du rapport du procureur spécial Robert Mueller, ainsi que les fameuses déclarations d'impôt de Donald Trump, qu'il a maintes et maintes fois promis de rendre publiques. Mais j'imagine que là encore, nous serons durablement maintenus dans l'ignorance.

Cet article a initialement été publié sur le site Foreign Policy.

Stephen M. Walt Professeur à Harvard

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