Culture

Pour devenir aussi grand, PNL a dû baisser la garde

Temps de lecture : 6 min

Le duo, dont l'album «Deux Frères» est sorti le 5 avril, a ajouté une pièce maîtresse à sa discographie.

Clip de «Au DD», premier titre de leur dernier album | Capture d'écran via YouTube
Clip de «Au DD», premier titre de leur dernier album | Capture d'écran via YouTube

Il y a une dizaine d'années encore, il était difficile d'échapper aux produits musicaux mastodontes, au matraquage des radios, bien plus en phase avec les consommations culturelles qu'elles ne le sont aujourd'hui. Compliqué à l'époque d'être insensible aux plus gros succès, tant on nous les faisait écouter, tant on se forgeait un avis sans le vouloir.

Beaucoup de choses ont changé dans la musique en dix ans, mais une demeure: il est toujours aussi complexe de passer à côté des grands phénomènes musicaux actuels, ceux qui irradient les autres genres et les autres scènes, ceux qui font l'actualité sans être cantonnés aux rubriques musique.

Ces derniers jours, PNL fut partout, divisant l'auditoire entre torrents de haine et commentaires élogieux. Ce groupe semble trop gros pour la musique française de 2019, où les cases sont de plus en plus petites. Il déborde.

Le silence qui n'en est pas un

Le troisième album du duo paru le 5 avril dernier, Deux Frères, était parmi ceux qui suscitaient la plus grande attente parmi les sorties de 2019. Les plus grandes craintes aussi, un peu comme on anticipait la mort de Johnny Hallyday: «On va se taper du PNL pendant des semaines, ça va être l'enfer.» Et lorsqu'ils sortaient le premier single en juin 2018, «À l'ammoniaque», les craintes des uns et l'excitation des autres s'amplifièrent.

Cela fait presque un an que cet album est teasé par les deux frangins de Corbeil-Essonnes. On loue bien souvent leur capacité à mener une communication basée sur le silence: ils ne donnent aucune interview –ce qui a poussé bien d'autres rappeurs hexagonaux à faire de même. En général, ça dure un album, ça plante, et on les retrouve dans des journées promo marathon un an et demi après.

Mais ce serait oublier les annonces grandiloquentes sur les réseaux, cette vidéo diffusée en direct sur YouTube pendant douze heures ne montrant qu'une planète avec des satellites gravitant autour, les affichages dans les grandes villes, ce partenariat un peu nul avec Uber… La communication de PNL reste une communication agressive; elle n'est qu'un silence apparent.

Des singles pas franchement engageants

Susciter l'attente est l'objectif. Mais avouons-nous une chose: les trois singles sortis ces derniers mois, dont le dernier il y a une semaine, ne pouvaient en rien prétendre figurer au panthéon de leur courte discographie.

«À l'ammoniaque»: peut-être trop mièvre et dénudé (et dont l'introduction n'arrête pas de nous faire penser à celle de «Hotel California» des Eagles, ce qui n'est pas forcément un compliment). «91's»: maladroit dans son mélange entre disco-funk et mélodies parfois insipides. Seul «Au DD» semblait tirer son épingle du jeu, avec un clip hors norme filmé en partie sur le haut de la Tour Eiffel, eux qui la contemplaient il y a encore deux ans dans leurs précédentes vidéos les pieds sur le plancher des vaches. Quarante millions de vues en une semaine, ça veut dire ce que ça veut dire.

Les amateurs de la musique de PNL –dont, ne le cachons pas, l'auteur de ces lignes– pouvaient à raison avoir peur. Peur que ce troisième album soit à l'image des singles, pas toujours mémorables. Peur qu'ils soient montés trop haut trop vite et qu'il soit l'heure pour eux de redescendre de la Tour Eiffel. Peur que le meilleur de PNL soit derrière nous.

Le verdict est tombé aux premières heures de ce vendredi 5 avril.

S'accrocher aux vestiges

Comment parvenir à mettre la barre encore plus haut, comment défendre ce statut de numéro un du rap francophone acquis il y a un peu plus de trois ans? PNL a construit sa réputation avec un élément central: les failles sont décrites, livrées, mais les bonhommes restent droits, n'abandonnent pas leur posture «pectoraux gainés», comme ils le disent dans «Au DD». Le déversement de ressenti se fait toujours au prisme de l'égo qui, lui, ne faillit jamais. C'est pourtant sur ce point que PNL a décidé de jouer pour parvenir à grandir, encore.

Car les deux rappeurs baissent enfin la garde. On peut considérer que l'album démarre réellement au troisième morceau, «Chang»le premier, «Au DD», déjà essoré, est suivi d'un «Autre monde» très anecdotique. C'est à 1 min 01, avec ce bruit d'explosion, que l'entrée dans l'arène est réelle.

Le deuxième couplet du morceau, posé par le petit frère N.O.S., raconte sans filtre cette nostalgie extrême, ce besoin de s'accrocher aux vestiges: «Des chances qu'ils aient pas détruit mon bâtiment / Peut-être qu'un jour je pourrai le montrer à mes enfants / Ou avec Tarik, papa, Sarah j'ai di-gran / Là où j'étais qu'un fils de di-ban/ […] Et je reviendrai quelques fois regarder la porte / Sans toquer, sans sonner, jusqu'à ma mort».

Il n'y a aucune autre volonté que celle de créer l'émotion, aucune posture qui vaille. N.O.S. se vide littéralement, et malgré leur capacité à faire vibrer la corde sensible depuis leurs débuts en duo, c'est rare, très rare.

Il y aussi ce titre fabuleux, «Deux frères», où Ademo et N.O.S. explicitent les liens qui les unissent. Cette fraternité, cette filiation sont un thème récurrent de leur discographie («Le monde ou rien», «Loin des hommes», «La petite voix»…). Mais il ne s'agit pas de phrases lâchées ici et là.

Les filtres tombent: «J'ai grandi dans le zoo, j'suivais les cris dans la jungle, les pas du grand frère / Papa nous a cogné tête contre tête, nous a dit “J'veux un amour en fer / J'veux personne entre vous, même pas moi, même pas les anges de l'enfer”». Il n'y a rien d'autre que le souvenir ému et cette fatalité dans l'union. Appelons cela du déterminisme familial.

L'apothéose avec «Déconnecté»

Ce qui change aussi, c'est que la musique, l'instru elle-même, parvient à se mettre au service de l'émotion, en accompagnant les variations de la voix. C'est le cas sur l'une des pépites de l'album, «Déconnecté», avant-dernière piste mais véritable final, tant le morceau de clôture, «La misère est si belle», est un raté.

«La souffrance, on la connaît, tu la connais pas comme nous / La misère, tu la regardes, on la caresse pas comme vous», assène Ademo.

La production de ce titre, assurée par l'un des producteurs fétiches de PNL, Nk.F (qui a aussi produit plusieurs des meilleurs titres de Deux frères, tels que «Au DD», «Shenmue» ou encore «Menace»), est une apothéose pleine de références eighties, de synthés spatiaux et d'une batterie que même le Michel Jonasz époque Mister Swing n'aurait certainement pas reniée.

Les voix sont désincarnées, comme si elles provenaient de cette planète qu'ils nous ont fait contempler durant douze heures une semaine avant la sortie de l'album. Cette variation, cette symbiose rap/instru dans leurs évolutions, c'est aussi une manière de baisser la garde, d'avouer cette unique envie, cette intention de faire frissonner le public.

Transformer les faiblesses en force

Et si, grâce à cela, PNL avait sorti son meilleur album? Il est un peu tôt pour y répondre, mais malgré les déchets («Hasta la vista», «91's», et donc «La misère est si belle» et «Autre monde»), il faut se faire à l'idée que certaines des meilleures productions du duo sont ici sous nos yeux et dans nos oreilles.

«Blanka», structuré comme un tube sans en être un réellement, nous touche avec ses grandes reprises de nappes de synthés et son fatalisme préventif: «Bats les couilles, si tu parles trop / Hmm, c'est la rue qui t'abîme». «Deux frères», «Déconnecté» et «Chang» concourent eux aussi au titre. Et puis il y a les morceaux à la corde: «Cœurs», «Celsius», «Shenmue», «Menace».

Les frangins ont encore pris du galon et de la hauteur. Alors, n'exagérons rien, cela reste du rap, et beaucoup de gens les détestent –à tort ou à raison. Mais tout de même, ce statut qui leur permet de paraître hermétique à toute cette agitation, y compris en concert, cet événement constant qu'ils représentent dans le rap francophone finit par les propulser dans une autre dimension.

Ils ne cherchent plus à être numéro un –l'ont-ils jamais vraiment voulu? Ils semblent être au-dessus de cela et de tout. Ils le répètent dans leurs titres: «Bats les couilles de l'Himalaya / Bats les couilles, j'vise plus le sommet» sur «Au DD», «Et si cette vie n'est pas bonne, j'la baiserai pas / J'veux pas être comme le roi, j'vaux mieux que ça» sur «Blanka», «J'm'en bats les couilles du trône / J'préfère être debout pour compter» sur «Zoulou Tchaing», «J'te donne la couronne, mais avant je chie sur le trône / J'pars comme un prince, j'te laisse que l'odeur du cône» sur «Déconnecté».

Ce qui ressort aussi de Deux Frères, c'est certes la réaffirmation des liens des deux rappeurs, mais aussi, peut-être, l'écart qui semble se creuser entre N.O.S. et Ademo. Les couplets du premier ont souvent quelque chose de plus.

On le sentait auparavant, on le sait maintenant: l'un devient sûrement meilleur que l'autre. C'est peut-être une faiblesse, mais PNL a un don pour transformer leurs lacunes en qualités: les incohérences rythmiques peuvent rajouter de la fragilité au propos, les morceaux paresseux sont perçus comme la réaffirmation d'une identité sonore…

Reste que ces signes de flemme et de manque d'inspiration sont rares dans Deux Frères. Il y a des plantages, oui, mais peu de facilités. Et pour cela, c'est l'une de leurs pièces maîtresses. Mais que leurs adversaires se réjouissent: plus ils continueront de grimper, plus ils s'éloigneront de notre planète.

Brice Miclet Journaliste

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