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Trump, ou le symbole du déclin de l'empire américain

Temps de lecture : 8 min

Les États-unis ont perdu leur place hégémonique et se retrouvent désormais à vendre au plus offrant.

Les pronostics sont ouverts depuis plusieurs décennies sur la fin de l'hégémonie américaine. | geralt via Pixabay
Les pronostics sont ouverts depuis plusieurs décennies sur la fin de l'hégémonie américaine. | geralt via Pixabay

Dans sa série Fondation, un classique, Isaac Asimov imagine un Empire galactique gouverné depuis la cité-monde de Trantor au bord du déclin après avoir sauvegardé la paix et la prospérité pendant des milliers d’années. La seule personne à voir ce monde de façon lucide est le psycho-historien Hari Seldon, lequel a déterminé mathématiquement que les conditions essentielles à la survie de l’Empire ne pouvaient être prolongées et qu’elles étaient condamnées à disparaître au fil des siècles.

À mesure que Trantor «renforce sa position de centre administratif de l’Empire, il devient un butin toujours plus grand», énonce un disciple qui intègre les calculs de Seldon. «À mesure que la succession impériale plonge dans l’incertitude et que les querelles entre familles se propagent, la responsabilité sociale disparaît.»

Asimov a écrit ces mots en 1951, alors que la puissance des États-Unis est à son apogée. Mais ils pourraient aussi bien s’appliquer à Washington en 2019, à cette capitale impériale muée en un butin à se disputer par ses élites, aussi sûrement que l’avaient fait avec les leurs l’Empire du futur d’Asimov ou d’autres empires du passé.

L'option ultralibérale: plus dure sera la chute

Comment une classe dirigeante décadente est-elle devenue un risque pour la sécurité nationale voire une menace existentielle pour l'empire américain? La réponse est à chercher dans les années 1970, lorsque les faiblesses du contrat social américain du milieu du siècle ont été mises en évidence par la stagflation, la crise énergétique et la catastrophique guerre du Vietnam.

Une poignée de grandes villes, dont Washington, sont devenues hyper-riches et quasiment inabordables à la suite de la concentration de monopoles.

En réaction, les élites politiques américaines ont opté pour les privatisations, la dérégulation, d’énormes réductions fiscales pour les plus riches, la délocalisation des emplois industriels et la financiarisation de l’économie. Depuis, les inégalités ont flambé et une bonne partie des États-Unis connaissent un déclin constant tandis qu’une poignée de grandes villes, dont Washington, sont devenues hyper-riches et quasiment inabordables à la suite de la concentration de monopoles financiers, technologiques et médiatiques et de leurs lobbyistes associés. Une grande partie de la population américaine connaît cette histoire –mais une portion congrue pense aux implications qui en découlent pour son statut international.

Traditionnellement, il existe deux manières d’appréhender le rôle de l’Amérique dans le monde. Selon une de ces théories, le monde bipolaire de la Guerre froide a cédé la place à un monde unipolaire où l’hégémonie revient sans conteste aux États-Unis. Certains observateurs voient cela comme une bonne chose et soutiennent l'empire américain, tandis que d’autres le considèrent d’un mauvais œil et cherchent à lui résister, mais dans les deux cas, tous se rejoignent sur l’idée que cet empire constitue le trait dominant qui définit notre époque.

La seconde théorie, qui ne diffère de la première que de quelques degrés, affirme que le monde post-Guerre froide est multipolaire et que les États-Unis en sont la puissance clairement dominante au milieu de nombreux rivaux potentiels, notamment des pays comme la Chine qui pourraient éventuellement, à terme, les surpasser.

Et si aucune de ces deux théories n’était la bonne? En effet, la vision quasi-universelle des États-Unis en tant qu’acteur mondial puissant et unifié est défaillante et a besoin d’être revue. Les États-Unis sont moins une grande puissance exerçant sa volonté qu’un marché ouvert de la corruption mondiale, dans lequel les puissances extérieures peuvent acheter des influences, façonner les issues politiques et opposer diverses factions rivales dans leur propre intérêt.

Le déclin, une histoire de déjà-vu

Historiquement, c’est du déjà-vu. Si Fondation s’inspirait directement de l’œuvre d’Edward Gibbon Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain, l’histoire humaine regorge d’exemples d’empires puissants en apparence, mais dirigés par des élites faibles et divisées et détruits par des puissances extérieures.

L’Empire ottoman du milieu du XIXe siècle était notoirement surnommé «l’homme malade de l’Europe» à l’époque où les puissances occidentales picoraient ses territoires.

La République des Deux Nations, vaste république aristocratique constituée de la Pologne et de la Lituanie qui domina l’Europe sous une forme ou sous une autre du XIVe au XVIIIe siècle, fut rayée de la carte par ses voisins qui avaient découvert qu’ils pouvaient paralyser toutes ses décisions politiques en corrompant ses sénateurs. L’Empire ottoman du milieu du XIXe siècle était notoirement surnommé «l’homme malade de l’Europe» à l’époque où les puissances occidentales picoraient ses territoires et encourageaient les mouvements d’indépendance à ses dépens. Pendant la même période, la Chine de la dynastie Qing fut forcée de faire de nombreuses concessions territoriales aux empires coloniaux européens –qui tous, à leur tour, allaient se désintégrer en moins d’un siècle.

Washington, ville ouverte aux lobbyistes

S’il vous semble absurde de comparer les États-Unis de 2019 au déclin des puissances impériales décadentes d’autrefois, considérez l’état de la capitale américaine aujourd’hui. Le président Donald Trump, comme presque tout le monde le concède, au moins en privé, est à la fois trop incompétent pour assumer ses responsabilités les plus élémentaires et se trouve être la risée du monde entier.

L’administration Trump se laisse ouvertement acheter par des gouvernements étrangers par le biais de son réseau international d’hôtels et de complexes résidentiels, notamment celui situé directement entre la Maison-Blanche et le Capitole, dans lequel un lobbyiste financé par les Saoudiens a loué 500 chambres en un mois après les élections de 2016. Son parti, qui contrôle encore le Sénat et domine de plus en plus le système judiciaire, n'a aucun intérêt à lui demander des comptes dans aucun de ces domaines. Et bien sûr, il y a le détail de l’interférence russe dans les élections de 2016; comme le confirment les informations pour l’instant partiellement diffusées du rapport du procureur spécial Mueller, Trump et les Républicains ont été au moins les bénéficiaires passifs et consentants des tentatives d’influence du processus électoral par une puissance étrangère.

Mais Trump n’est qu’un symptôme, l’exemple le plus flagrant et le plus caricatural de la banalisation de la prise de pouvoir par l’argent étranger à Washington au cours de la dernière génération. De l'influence omniprésente des Émirats arabes unis et d’autres monarchies du Golfe sur des think tanks et des groupes de médias à la quasi-intégralité du gouvernement américain qui fait des courbettes devant le lobby israélien American Israel Public Affairs Committee (AIPAC), en passant par les chaleureuses relations entre la Chine et la chambre de commerce et la direction de certaines entreprises parmi les plus puissantes des États-Unis, sans oublier le passage d’argent étranger par le secteur immobilier des villes les plus grandes et les plus fortunées du pays –le gouvernement des États-Unis est clairement à vendre.

Des capitaux étrangers et nationaux aux contours flous

Certes, Washington n’est pas dirigée uniquement, ni même principalement, par de l’argent étranger. Plus généralement, de puissants intérêts commerciaux ont presque complètement évincé les responsabilités démocratiques dans la capitale, notamment dans de grands secteurs principalement ancrés aux États-Unis comme la finance, les assurances, l’énergie et les nouvelles technologies. Mais ceci dit, existe-t-il encore des secteurs ancrés au États-Unis? La plupart des grandes entreprises sont des multinationales aux sièges implantés dans de grandes villes du monde entier et dont les cadres possèdent des fortunes si ahurissantes que, socialement, ils partagent davantage de points communs avec leurs homologues d’autres nationalités qu’avec la majeure partie de la population américaine.

La dérèglementation complète du financement des campagnes électorales et la légalisation de la corruption qui en résulte à Washington, à une échelle inconnue dans aucun autre pays développé, ont donné naissance à une capitale où distinguer gros intérêts étrangers et nationaux est de plus en plus compliqué. En d’autres termes, le gouvernement des États-Unis n’existe pas pour servir les intérêts du peuple américain par le biais de ses politiques intérieures ou étrangères; il existe pour perpétuer les intérêt de l’oligarchie internationale.

Il existe un contre-argument évident à tout cela: les États-Unis continuent de dépenser davantage en défense que l’ensemble des sept autres pays aux plus gros budgets dans le domaine, et ils continuent de gérer un réseau de centaines de bases militaires éparpillées dans presque la moitié des pays du monde.

Présence militaire des États-Unis dans le monde en 2007. En bleu foncé: plus de 1.000 troupes; en bleu clair: plus de 100 troupes et en orange: utilisation d'équipements militaires. | Lokal_Profil via Wikimedia

Aucun autre pays ne peut rivaliser même de loin avec sa capacité à projeter sa puissance militaire. Et aucun autre pays n’est aussi riche, ni ne frappe la monnaie de réserve mondiale, ni n’exerce autant de soft power.

En même temps, se concentrer uniquement sur une vision verticale de l'empire américain qui partirait du haut vers le bas est susceptible de brouiller les pistes de la causalité. Voyez par exemple le renversement de Mohamed Morsi, le président égyptien élu après le printemps arabe lors d’un coup d’État en 2013. Dans ses mémoires, l’ancien conseiller à la Maison-Blanche Ben Rhodes ne décrit pas l’administration du président Barack Obama comme étant la force directrice derrière le coup d’État mais comme l’objet passif d’une incessante pression de la part de ses alliés saoudiens et émiratis, qui menaient une campagne de communication contre l’ambassadeur des États-Unis tout en complotant avec l’armée égyptienne.

Comme l’a observé Asimov, les empires produisent les conditions de leurs propre chute.

Rhodes raconte qu’il a personnellement reçu une photo par courrier postal montrant l’ambassadeur américain en complice des Frères musulmans, envoyée par Yousef al-Otaiba, l’ambassadeur émirati à Washington, un homme omniprésent, très fêtard et disposant d’un excellent réseau. Si Rhodes et Obama subissaient aussi des pressions de l’intérieur de l’establishment de Washington, leurs plans pour le Moyen-Orient étaient constamment pris d’assaut par des alliés étrangers –les mêmes gouvernements qui faisaient du lobbying avec plus ou moins de succès dans le cadre des opérations militaires américaines de la Syrie au Yémen. La puissance américaine, aussi écrasante qu’elle soit, ne signifie rien si elle est utilisée pour servir les objectifs des plus offrants.

L'empire américain serait donc en train de se déliter, et alors? Beaucoup penseront bon débarras. L’hégémonie américaine a été une catastrophe; elle a répandu la guerre et l’exploitation dans le monde entier et empoisonné le climat au-delà du réparable. Et c’est vrai: comme l’a observé Asimov, les empires ont tendance à tomber parce qu’ils s’étendent trop, qu’il gâtent leurs élites et produisent les conditions de leur propre chute. Mais ce dont nous sommes témoins, ce n’est ni d’un retrait planifié et responsable d’un empire dans le but d’investir dans des besoins urgent sur le territoire national, ni d’une révolte contre l’empire menée par les misérables du monde. Il s’agit plutôt d’un effondrement décadent et interminable que n’importe quel étudiant de l’époque romaine ou de Constantinople serait capable de reconnaître. L’Amérique est l’homme malade du XXIe siècle et quiconque a vu son président se ridiculiser au milieu d’un groupe de leaders mondiaux partagés entre perplexité et pitié le sait.

Cet article a initialement été publié sur le site Foreign Policy.

David Klion

Foreign Policy

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