Égalités / Culture

«Game of Thrones» avant et après #MeToo

Temps de lecture : 10 min

Du public aux universitaires, la série cristallise les débats sur le sexisme, les violences faites aux femmes ou le «male gaze».

Le nombre de viols dans la série a provoqué un tollé parmi les fans de la saga. | Capture d'écran via YouTube.
Le nombre de viols dans la série a provoqué un tollé parmi les fans de la saga. | Capture d'écran via YouTube.

«J’ai passé ma vie dans des terres étrangères. Tellement d’hommes ont tenté de me tuer que je ne me souviens pas de leurs noms. J’ai été vendue comme une jument. J’ai été enchaînée et trahie. J’ai été violée et salie. Savez-vous ce qui m’a maintenu debout durant toutes ces années d’exil? La foi… en moi-même.» Ce discours de Daenerys Targaryen à Jon Snow dans l’épisode 3 de la saison 7 de Game of Thrones vous paraît peut-être anodin, mais il marque une victoire non négligeable pour bien des fans de la série.

Après sept longues années, la Khaleesi évoque enfin les violences subies au cours des précédentes saisons, notamment les viols à répétition que lui infligeait Khal Drogo, l'homme auquel elle a été mariée de force. Depuis des années, la relation entre la Targaryenne et le Dothraki, vendue par les scénaristes comme une histoire d’amour tragique et épique, jusqu’à ce fameux épisode, indignait nombre de fans, révolté·es par cette banalisation du viol.

Série sexiste ou féministe?

Sur Twitter, YouTube, dans les pages des forums spécialisés ou au café du coin, le traitement du genre dans la série est autant discuté que les théories sur la généalogie de Tyrion Lannister ou les métaphores géopolitiques glissées dans l’intrigue. Il faut dire que depuis les tout premiers épisodes, la fanbase très active de la série, qui entamera dès le 14 avril son épilogue tant attendu, est divisée. Game of Thrones, sexiste ou féministe?

Pour Hélène Breda, chercheuse sur la critique audiovisuelle à l’ère du numérique, sur les pratiques faniques et sur les mobilisations en ligne féministes et LGBTQ+, si le public est autant partagé et concerné par ces thématiques c’est parce que tout un chacun «fait une réception active de l’œuvre et privilégie certains éléments par rapport aux autres dans sa lecture de la série. D'où le fait que des lectures la considérant féministe et d'autres la trouvant sexiste cœxistent». Une notion de «braconnage culturel», théorisée par le philosophe Michel de Certeau, selon laquelle on prend ce qui nous plaît dans une création culturelle.

Des universitaires accros

Et dans Game of Thrones, il y a à boire et à manger. Une partie de l'audience trouve la série progressiste pour sa pléthore de personnages féminins puissants, fouillés psychologiquement et à la trame narrative passionnante; une autre s’insurge contre la gourmandise malsaine avec laquelle ces mêmes héroïnes sont maltraitées par les scénaristes, de l’utilisation abusive de la nudité féminine au traitement problématique du viol.

«Les questions de genre font partie intégrante de la réception des œuvres par le public dans les pays anglo-saxons depuis déjà des décennies», assure Hélène Breda qui précise qu’elles sont à l'origine de cursus universitaires en gender studies ou cultural studies. «Des notions comme celle de male gaze [l’objectification des femmes par une industrie culturelle hétéronormée, ndlr] décrite par Laura Mulvey en 1975 dans son essai Visual Pleasure and Narrative Cinema sont utilisées et retravaillées depuis longtemps. Il existe donc une multitude d'analyses de séries sous l’angle du genre, comme par exemple Buffy contre les vampires», cite-t-elle.

«La diffusion et la circulation de savoirs féministes sur internet a permis une démocratisation de certaines notions.»

Hélène Breda, chercheuse en sciences de l'information et de la communication

Game of Thrones n’est pas en reste. La série cumule les publications spécialisées sur ce sujet: Women in Game of Thrones, Power, Conformity and Resistance de Valerie Estelle Frankel, Women of Ice and Fire, Gender, Game of Thrones and Multiple Media Engagements, qui compile divers essais sur le sujet ou encore Power and feminism in Westeros de la romancière Caroline Spector, pour n'en citer que quelques-unes. On ne compte plus non plus le nombre d’articles de presse qui s'emparent de la question. En France, la ferveur est réelle mais pour l’instant moins visible. Le public anglo-saxon est certes habitué à débattre du féminisme d’une tueuse de vampire ou des représentations sexistes des héroïnes de comics qui combattent les méchants en petite culotte, mais le phénomène ne fait qu'émerger dans l’Hexagone.

«Ces approches sont arrivées beaucoup plus tardivement et rencontrent encore un certain hermétisme, notamment auprès des critiques de l’audiovisuel. Mais elles progressent, ce qui donne l'impression d'un engouement ces dernières années, relève Hélène Breda. Je pense qu'on peut l'expliquer notamment par la prise de conscience que les films, séries et autres productions culturelles ont une dimension politique et font écho à des enjeux sociaux bien réels. La diffusion et la circulation de savoirs féministes sur internet a permis une démocratisation de certaines notions et un large partage de réflexions autour de leurs enjeux, ce qui a dû contribuer à cette évolution des mentalités.»

Statistiques et analyses menées par des fans

Difficile aujourd’hui de proposer au public des héroïnes stéréotypées façon teen show des années 2000 ou victimes du syndrome de la Schtroumpfette comme Penny dans The Big Bang Theory. Ce principe imaginé par la critique américaine Katha Pollitt en 1991 dans un article du New York Times met en lumière la surreprésentation des personnages masculins dans des œuvres culturelles. Si Game of Thrones évite cet écueil, le combat pour le trône de fer étant paritaire, la série échoue au célèbre test de Bechdel.

Créé en 1985 par la dessinatrice Alison Bechdel, il vise à mesurer la sous-représentation des protagonistes féminines d'une production culturelle. L'œuvre est questionnée selon trois critères: fait-elle intervenir au moins deux femmes identifiables par un nom? Ces deux femmes discutent-elles ensemble? Et parlent-elles d'autre chose que d'un personnage masculin? En 2017, Sara David, aficionada de Game of Thrones et journaliste pour Broadly, a soumis chaque épisode de la série au test; le verdict n'est pas brillant. Sur soixante-sept épisodes diffusés (à ce jour), seuls dix-huit valident l’épreuve.

Sur YouTube pullulent des centaines de chaînes spécialisées. À leurs têtes, de plus en plus de femmes. Dans leur essai The Expert Female Fan Recap on YouTube, les universitaires américaines Susana Tosca et Lisbeth Klastrup analysent le poids de trois YouTubeuses fans de Game of Thrones: Comic Book Girl 19, Flicks And The City et Happycool. Leurs chaînes totalisent respectivement 520.674, 684. 301 et 50 .009 abonné·es. Des centaines de milliers de fidèles peuvent discuter avec elles de problématiques sexistes, comme l'utilisation controversée des scènes de viols ou la conception des personnages féminins.

Un public qui réclame des héroïnes fortes, débrouillardes, conquérantes, loin du cliché des demoiselles en détresse –la haine qu'il voua au personnage de Sansa Stark en témoigne autant que sa préférence pour les rebelles du genre de Cersei, Arya ou Daenerys. Au risque de tomber dans de nouveaux stéréotypes de genre comme celui de la badass.

Un dialogue compliqué entre fan et scénaristes

Une telle implication des fans n’étonne pas Anne Sweet, chercheuse spécialiste de l’interaction et de l’intersection entre produit médiatique et public. «Les séries fantasy, comme les séries de science-fiction, génèrent souvent des fanbases plus vives et importantes que d’autres genres, explique-t-elle. Pour regarder une série fantasy, il faut s’immerger dans un monde fictif, un genre de réalité virtuelle, ce qui emmène les sentiments des spectateurs et leur imagination au niveau le plus profond. L’univers Game of Thrones est particulièrement riche, avec beaucoup de personnages différents qui offrent des points d’identification multiples pour le public qui réagit ensuite en s’exprimant sur les réseaux sociaux ou les forums.»

«La production de “Game of Thrones” ne semble pas forcément adopter une stratégie générale pour plaire à son public.»

Anne Sweet, sociologue des médias

Des retours de leurs fans qui semblent laisser de marbre des scénaristes qui prennent un malin plaisir à provoquer leur public. Une scène de l'épisode 5 de la saison 6, «The Door», en témoigne. Après des années d’invectives à propos du male gaze très ancré de la série, l'interprète de Daenerys Targaryen, Emilia Clarke, ayant elle-même réclamé plus de nudité masculine au nom de la parité, les scénaristes répliquent par un gros plan sur le pénis d’un acteur. Cette scène dénuée de toute tension érotique –le personnage s’inquiète des verrues qu’il a sur le sexe auprès d’un de ses compagnons– n’est en rien comparable aux innombrables plans s’attardant sur les courbes des actrices de la série, de Carice van Houten (Melisandre) à Oona Chaplin (Talisa Stark).

Une étude du site Broadly révèle ainsi l'écrasante majorité de nus féminins par rapport au nus masculins. Seule la saison 7 –qui comprend une scène de sexe entre Missandei et Grey Worm, unanimement saluée par les fans et la critique– est paritaire. À noter également que les quelques nus masculins de la série sont soit de dos, soit surviennent dans un contexte comique ou au contraire dramatique, et non sexuel. La séquence du pénis à verrue fut donc perçue par de nombreuses téléspectatrices comme un pied de nez goguenard de la part d’auteurs peu soucieux d’écouter les revendications.

Une relation à couteaux tirés entre fans et scénaristes qui laisse perplexe Anne Sweet. «Les séries sont des produits médiatiques créés à but lucratifs et dans cette optique, leurs producteurs s’intéressent aux réactions de spectateurs et à ce qui pourrait leur plaire et déplaire. À travers les réseaux sociaux, les fans s’expriment de manière de plus en plus vive et engagée et quelques producteurs réagissent très vite face aux avis négatifs, explique-t-elle. Ceci dit, la production de Game of Thrones ne semble pas forcément adopter une stratégie générale pour plaire à son public. Troubler les spectateurs est d’une certaine manière la marque de fabrique de la série. Le fait d’être troublé doit donc faire partie des attentes des fans, même s’ils manifestent leur mécontentement par la suite.»

Le traitement polémique du viol

Le 17 mai 2015, 6,24 millions de personnes sont devant «Unbowed, Unbent, Unbroken», le sixième épisode de la saison 5. Quelques minutes à peine après sa diffusion, tollé général sur les réseaux sociaux. La séquence finale met en scène le viol de Sansa Stark par Ramsay Bolton sous les yeux de Theon Greyjoy. Pourtant habitués aux chocs, les fans dénoncent la violence de la scène, que beaucoup jugent gratuite, et appellent au boycott de la série, à l’image de l’ancienne sénatrice américaine Claire McCaskill qui déclare sur Twitter: «J’en ai terminé avec Game of Thrones. Une scène de viol gratuite, dégoûtante et inacceptable.»

Ce qui ulcère le plus grand nombre, c’est la manière dont la scène se détourne de la victime, Sansa, pour se concentrer sur les émotions de Theon, témoin forcé. Beaucoup y ont vu une manière d’ignorer le traumatisme vécu par l'héroïne et d’accentuer le trouble causé chez le personnage masculin. Un parti pris que les auteurs assumeront dans les bonus du DVD de la saison 5, qui s’inscrit dans une longue liste de controverses au sujet du viol dans la série.

Déjà, dans la saison 4, les scénaristes recevaient une salve de critiques outrées pour avoir transformé en viol une scène de sexe consentie entre Cersei et Jaime Lannister. Pire, ils affirmaient que c'était juste une scène de passion bestiale. Un traitement du viol à la légère qui fait couler beaucoup d’encre mais que George R.R. Martin assume au nom du réalisme: «Le viol, malheureusement, fait toujours partie de la guerre. Ce n’est pas un testament fort pour la race humaine, mais je ne pense pas que nous devrions prétendre que cela n’existe pas», déclarait-t-il dans un entretien à Entertainment Weekly.

Un ressort dramatique malsain

Montrer ou parler de viol, la question n’est pas là. Il faut s’attendre à ce qu’une société médiévale et patriarcale comme celle de Westeros trimballe son lot de sexisme et de violences faites aux femmes. Pour les observatrices, le problème réside plutôt dans l’utilisation systématique du viol comme moteur de l’intrigue ou comme simple élément de sexposition, cette manière chère à Game of Thrones de planter un décor ou d'introduire des personnages lors d'une scène de sexe ou de nudité explicite. On pense par exemple aux nombreuses séquences dans le bordel de Littlefinger ou aux scènes à Craster's Keep, lorsque les mutins de la Garde de Nuit violent et battent les survivantes du massacre.

«Depuis #MeToo, le public supporte de moins en moins les représentations sexistes et de violences commises contre les femmes.»

Anne Sweet, sociologue des médias

La blogueuse américaine Takfar a ainsi dénombré le nombre de viols ou tentatives de viol dans la saga: 50 viols ou tentatives pour 29 victimes dans la série, contre 214 viols ou tentatives pour 117 victimes dans les livres. On notera tout de même qu’aucun viol n'augure dans les saisons 6 et 7. Les auteurs auraient-ils enfin retenu la leçon?

«Depuis #MeToo, le public supporte de moins en moins les représentations sexistes et les représentations de violences commises contre les femmes, relève Anne Sweet. Les saisons antérieures de Game of Thrones ont été tournées avant le début de ce mouvement. Pour cette nouvelle et dernière saison, il sera intéressant de voir si les scénaristes et la production de Game of Thrones se sont adaptés aux nouvelles attentes du public à la suite de ce mouvement.» Réponse le 14 avril.

Audrey Renault Journaliste

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