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#NeRestePasATaPlace n'est pas (qu')un hymne à la réussite individuelle et matérielle

Temps de lecture : 5 min

Réussir signifie en premier lieu parvenir à se réaliser.

L'élan porté par le hashtag est une véritable bouffée d'air et d'espoir. | VisualWorker via Pixabay
L'élan porté par le hashtag est une véritable bouffée d'air et d'espoir. | VisualWorker via Pixabay

Mon dernier livre Ne reste pas à ta place revient sur les différents enseignements que j'ai tirés de mes réussites mais aussi (et surtout!) de mes échecs. À travers mon histoire (celle d'une fille d'ouvriers immigrés parisienne évoluant professionnellement loin de son milieu social d'origine), je partage les principes que m'ont inculqué mes expériences. Sans avoir la prétention d'être un guide, l'ouvrage se concentre essentiellement sur les thématiques relatives à la confiance et à l'estime de soi, estime menacée en permanence lorsqu'on évolue dans un environnement où l'on n'était pas nécessairement attendu·e.

À l'occasion de sa parution, j'ai lancé un challenge sur Twitter via le hashtag #NeRestePasATaPlace. Partant du principe que notre vie pouvait nous conduire dans des sphères inattendues, j'ai proposé aux personnes qui me suivaient de raconter ces moments où elles n'étaient pas restées à leur place.

À ma grande et agréable surprise, les témoignages touchants, drôles, surprenants se sont massivement succédés, si bien qu'en quelques jours des milliers de gens associaient leur parcours au hashtag. Quel engouement inattendu! Voir autant de monde s'emparer de ce slogan pour le faire sien et y associer ses victoires personnelles résonnait en moi en écho aux fameuses paroles du rappeur Kery James: «On n'est pas condamné à l'échec». Une grande majorité des témoignages s'est concentrée sur des histoires d'ascensions sociales. De belles histoires défiant pour la plupart les lois de la sociologie.

Toutefois, la répétition des commentaires axés sur l'idée de la réussite sociale a pu donner une impression déformée de mon intention de départ, que j'ai tenu à préciser. Pour écrire ce livre, je suis partie de ma position singulière. Comme je l'ai expliqué pour compléter mon appel sur Twitter, je l'ai fait en ayant totalement conscience des pesanteurs d'ordre systémique qui gangrènent nos sociétés.

Accident sociologique

Nous ne sommes pas logé·es à la même enseigne quand il s'agit de réussir économiquement. Les quelques exceptions ne doivent, ni ne peuvent, masquer les logiques dominantes qui alimentent un système profondément injuste. Quand on est une femme, pauvre, ou en situation de handicap, parvenir au succès tel qu'on l'entend dans notre société est une gageure.

Si je me considère comme un accident sociologique, c'est parce qu'à ma naissance rien ne pouvait permettre de prédire que je serais amenée à prendre la parole dans les plus grandes institutions internationales pour y parler de mon travail. Je m'en réjouis, mais cela ne peut me faire oublier le fait que dans la plupart des cas, il n'est pas si aisé de sortir de sa condition sociale.

Aussi il ne s'agit pas pour moi de faire l'éloge du «quand on veut, on peut» car je sais intimement que la seule volonté individuelle est insuffisante pour défier des mécanismes qui trouvent leur logique dans un système ancien. Mon intention n'est ni de culpabiliser, ni de stigmatiser celles et ceux qui ne s'en sortent pas dans ce monde difficile. Il n'est pas question de faire reposer sur les seules épaules des individus la responsabilité de leur situation sociale sachant que certains sont favorisés dès leur naissance.

Par ailleurs, je ne limite pas l'idée du succès à la réussite économique ou matérielle, ni à la sphère professionnelle ou scolaire.

Je ne souscris pas au mythe du «quand on veut, on peut»

Lors de mon passage à l'émission «Les Grandes Gueules» de RMC, j'ai été vivement prise à partie par un de ses chroniqueurs, Mourad Boudjellal, entrepreneur à succès qui a fait fortune dans le domaine de la bande dessinée. Dans une longue intervention, le multimillionnaire s'est évertué à m'expliquer que la réussite était facile d'accès pour les minorités en France («il faut arrêter de faire croire que la réussite c'est l'exception, aujourd'hui c'est la banalité») et que ma propre «réussite» «faisait rigoler» un grand «nombre de Blacks, de Rebeus» situés «à des années-lumières au-dessus de [moi] en termes de réussite».

Par cela, il entendait plus riches que moi, et j'imagine qu'il s'incluait dans le groupe des rieurs. J'ai tenu à lui dire que, de mon point de vue, la réussite n'était pas nécessairement économique ou matérielle, je lui ai indiqué que l'amour des miens comptait bien plus que tous les millions accumulés. Cette conception du monde qui place les personnes plus fortunées au-dessus des autres fait du niveau de richesse matérielle un étalon de mesure de la valeur sociale des êtres humains. Une philosophie en vogue dans les sphères libérales, qui fait écho aux propos d'Emmanuel Macron, lorsqu'il décrivait en opposant «les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien» comme si l'essence même d'un être se trouvait dans son capital économique.

À mes yeux, ce discours selon lequel tout le monde sans distinction pourrait s'enrichir matériellement est un des ressorts du système libéral, qui place les individus dans une forme de compétition au lieu de favoriser l'entraide. Affirmer une telle chose ne fait que conforter le système dominant sans le questionner, cela conduit à déplacer la culpabilité de l'échec sur les personnes qui sont victimes d'injustices alors même que la réalité statistique démontre que leurs chances de s'en sortir sont moindres. En aucun cas, je ne souscris au mythe du «quand on veut, on peut», je crois au contraire que bien d'autres facteurs permettent à la volonté de prendre une forme concrète. Ce qui ne m'empêche pas de saluer les personnes dont la force et la volonté leur ont permis de jouer leur propre partition.

Si nous vivons dans une société dominée par la quête de l'accumulation matérielle, mon vœu n'est pas de limiter le sens du mot «réussite» à cette seule option.

Mille et une façons de ne pas rester à sa place

L'élan porté par le hashtag est une véritable bouffée d'air et d'espoir: je me réjouis de découvrir les témoignages, si nombreux, de celles et ceux qui sont parvenus à faire mentir les prévisions qui leur avaient été assénées.

Toutefois j'espère aussi voir fleurir d'autres types de succès. Pour ma part, j'admire la réussite des personnes qui sont parvenues par leur engagement à faire bouger les lignes des sociétés dans lesquelles elles vivaient. Les grandes figures de la résistance et du militantisme sont celles qui, à mes yeux, incarnent le mieux le fait de ne pas rester à sa place.

Mais réussir signifie en premier lieu parvenir à se réaliser, sans que cela ne se déroule nécessairement de manière spectaculaire. Le succès n'a pas besoin de briller de mille feux pour nous satisfaire. Rencontrer son être en refusant les codes dominants pour s'épanouir en fonction de ses propres valeurs, accomplir un exploit sportif, bousculer les conventions et pousser d'autres à les remettre en question, marcher fièrement la tête haute, qui que l'on soit et quelle que soit notre apparence, s'épanouir dans une relation amoureuse réputée impossible... c'est ne pas rester à sa place. Et c'est admirable.

Je ne crois pas non plus à cette idée selon laquelle certaines personnes se seraient «faites toutes seules». Je pense au contraire que même si le point de départ ne laissait rien présager, ce sont les rencontres, les alliances, les solidarités qui au cours de notre vie nous permettent de concrétiser nos rêves.

Réussir, ce n'est pas dépasser les autres mais s'accepter tel·le que nous sommes et prouver au monde que notre humanité est digne de respect.

Rokhaya Diallo

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