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FM-2030, précurseur du transhumanisme

Temps de lecture : 12 min

Auteur de science-fiction, essayiste, philosophe: l’Iranien Fereidoun M. Esfandiary, plus connu sous le nom de FM-2030, fut un visionnaire de la révolution numérique et du transhumanisme.

Photographie colorisée de Fereidoun M. Esfandiary, prise probablement en Californie dans les années 1960-1970 (pour l'original), le 10 April 2011. | Ms. Flora Schnall, New York via Wikimedia
Photographie colorisée de Fereidoun M. Esfandiary, prise probablement en Californie dans les années 1960-1970 (pour l'original), le 10 April 2011. | Ms. Flora Schnall, New York via Wikimedia

«Je suis un homme du XXIe siècle qui a été accidentellement lâché dans le XXe. J’ai une profonde nostalgie pour le futur.» Ainsi se présentait Fereidoun M. Esfandiary. Si ce personnage vous est inconnu, il fut pourtant un des pionniers du transhumanisme, mouvement et philosophie invitant à exploiter les progrès de la science et de la technologie pour dépasser nos limites humaines, idée aujourd’hui très en vogue dans la Silicon Valley et les milieux technophiles. Il fut aussi un visionnaire, inlassable promoteur d’un futur rendu nécessairement meilleur grâce à la technologie, et un des premiers à se parer de l’étiquette de «futurologue».

Né le 15 octobre 1930 à Bruxelles, Fereidoun M. Esfandiary est le fils d’un diplomate iranien. Ses jeunes années sont marquées par des voyages incessants. À 11 ans, il a déjà vécu dans dix-sept pays. De son propre aveu, cette expérience le pousse très tôt à se voir comme un «citoyen du monde» (global citizen). Pour lui, les frontières sont inutiles et dénuées de sens. L’appartenance à un pays complètement désuète. Éduqué dans des écoles privées de haut standing, notamment chez les Jésuites en France, il apprend l’arabe, l’hébreu, l’anglais et le français. C’est presque naturellement qu’il se destine, comme son père, à une carrière dans la diplomatie.

Une figure à la James Bond

Fereidoun M. Esfandiary n’est pas seulement un élève brillant, pouponné dans des établissements réservés aux élites, il est aussi un athlète émérite. En 1948, il participe ainsi aux Jeux olympiques de Londres. Il représente alors l’Iran en basketball et en lutte gréco-romaine.

Le jeune homme, c’est peu de le dire, a tout pour réussir. «Même aux Jeux olympiques, il sort du lot, raconte la journaliste américaine Alex Mar dans un article pour le magazine Believer. Une poitrine puissante, un look ténébreux, un corps taillé dans la roche (une mâchoire carrée, des épaules solides), un nez de patricien, des sourcils noirs et imposants, des cheveux de jais brossés en arrière, des lèvres parfaitement dessinées, presque féminines, et une longue cicatrice sur la joue gauche.» «C’était un homme magnifique, très élégant et charismatique, quand il parlait tout le monde l’écoutait», complète son ancienne compagne Natasha Vita-More, par ailleurs une des figures du mouvement transhumaniste américain. Après les Jeux olympiques, Fereidoun M. Esfandiary voyage pendant plusieurs mois en Europe puis rejoint les États-Unis pour y poursuivre ses études. Il s’arrête d’abord à New York. C’est un choc. Pour lui, la ville est une représentation du futur, avec ses immenses buildings et son bouillonnement perpétuel. «Quand je vois un gratte-ciel, je ne me sens pas écrasé ou petit face à lui, je me sens prolongé par lui, augmenté, écrira-t-il des années plus tard dans son livre Optimism One (1978). Quand je sens la puissance d’un avion à réaction, je suis transi et galvanisé par le génie humain qui l’a conçu.» De New York, le jeune homme se rend ensuite en Californie. Il est saisi par son mode de vie et se convertit aussitôt à l’American way of life.

Il écrit à un de ses meilleurs amis pour l’inviter à le rejoindre. «Nous aurons une voiture, une radio et un tas de filles, des filles, des filles, des filles comme s’il en pleuvait […] Nous irons danser dans des clubs, nous écouterons des concerts et nous dînerons dans des restaurants luxueux où on peut rencontrer toutes les stars d’Hollywood», affirme-t-il, extatique. «Il avait un style de vie de playboy, de jet-setter, souligne Steve Fuller, sociologue américain et fin connaisseur du spécimen, c’était une sorte de figure à la James Bond, un cosmopolite.» Chez le jeune homme, la vision d’un futur sans limite, d’un âge de l’abondance, est en tout cas en train de prendre forme.

Le regard tourné vers 2030

Après avoir étudié à Berkeley et à l'université de Californie à Los Angeles (UCLA), fleurons de la côte Ouest, Fereidoun M. Esfandiary embrasse, sans surprise, une carrière de diplomate. Il fait notamment partie de la Commission des Nations Unies pour la Palestine entre 1952 à 1954. Mais là n’est pas sa véritable vocation. Il veut se lancer dans l’écriture. «C’était un esprit incroyablement créatif, se souvient Natasha Vita-More. Il a écrit plusieurs romans très puissants et révélateurs sur la nature humain. Notamment The Beggar en 1965, l’histoire d’un mendiant iranien accusé à tort d’un crime en raison de sa condition. Identity card, l’année suivante, précisait sa vision politique et le fait que nous devions avoir une citoyenneté mondiale plutôt que d’être séquestrés dans une identification régionale ou nationale. Il rejetait totalement l’idée de nationalité.» Entre 1959 et 1966, il publie donc trois romans d’anticipation et des tribunes dans plusieurs quotidiens dont le New York Times et The Nation. Les années 1960 sonnent alors comme la décennie de la conquête spatiale, de progrès technologiques d’envergure et de l’essor des futurologues aux États-Unis.

En 1966, le magazine Time popularise le terme dans un article intitulé «Les futuristes: ils regardent vers l’an 2000». En 1962, l’universitaire américain Robert Ettinger a lui publié son ouvrage La Perspective de l’immortalité et posé les bases de la cryogénisation, ou le projet de congeler son corps dans l’idée d’être ramené à la vie quand les avancées technologiques le permettront. Toutes ces idées s’entrechoquent dans la tête de Fereidoun M. Esfandiary et, en 1970, il publie son premier essai, Optimism One.

Il s’agit de se débarrasser de notions telles que le socialisme, le communisme ou le capitalisme, et de se ranger derrière l’universalisme et l’optimisme.

Ce livre propose de faire table rase des concepts qui ont accompagné les précédentes révolutions industrielles. Il s’agit de se débarrasser de notions telles que le socialisme, le communisme ou le capitalisme, et de se ranger derrière deux concepts amenés à devenir centraux: l’universalisme et l’optimisme. Nous partageons une destinée commune et le futur ne peut être que meilleur. Nous ne pouvons en douter. La même année, Fereidoun M. Esfandiary décide de changer de nom et devient «FM-2030». «Les noms conventionnels définissent le passé d’une personne: ses ancêtres, son origine ethnique, sa nationalité et sa religion, explique-t-il alors. Je ne suis plus celui que j’étais il y a dix ans et je serai bien différent dans une vingtaine d’années. Le nom 2030 reflète ma conviction que les années 2030 seront un moment magique. En 2030, l’âge n’aura plus d’importance et nous aurons de grandes chances de vivre éternellement. Deux mille trente, c’est un rêve et un but à atteindre.»

Se débarrasser de toutes les structures sociales

En 1973, FM-2030 sort un nouveau livre, UpWingers: a futurist manifesto, qui restera son grand œuvre. Pour sortir de l’opposition politique entre droite et gauche, qu’il juge stérile et dépassée, FM-2030 propose une nouvelle grille de lecture. Il y aurait ainsi d’un côté les «UpWingers», les personnes qui regardent vers l’espace (et la conquête spatiale) et croient en la technologie, et de l’autre les «DownWingers», qui ont encore le regard tourné vers la Terre et sont frileux face aux avancées de la science. FM-2030, lui, est définitivement un UpWinger. Il persiste et signe dans son ode à l’optimisme. «N’écoute pas les pessimistes ni les cyniques. Ce sont des perdants, lance-t-il. Ils n’ont même pas le sentiment de mériter le bonheur. Si nous les avions écoutés, nous serions encore dans des cavernes. […] L’optimisme est visionnaire. Le pessimisme réactionnaire. Le pessimisme est anti-avenir.»

«La télétechnologie génèrera ses propres styles de vie, redessinera tous les aspects de la vie.»

Fereidoun M. Esfandiary dans «UpWingers: a futurist manifesto»

FM-2030 entend rompre avec toutes les structures sociales qui aliènent selon lui les individus. La famille traditionnelle, nuisible et oppressive, doit être remplacée par des «mobilias», des unités de vie temporaires, sorte de communautés dans lesquelles on peut séjourner quelques semaines, mois ou années. Des «centres d’enfants» sont chargés de sélectionner le matériel génétique nécessaire aux fécondations in vitro. Des mères porteuses sont volontaires pour donner naissance aux enfants, en attendant qu’elles soient remplacées par des utérus artificiels. Dans tous les cas, les parents biologiques ne sont pas prévenus de la naissance de leurs enfants. Ces derniers sont élevés, temporairement, par des gens de passage au sein des «mobilias». FM-2030 plaide également pour la sélection et le génie génétique. «Nous devons décider collectivement du nombre de naissances que le monde peut accepter chaque semaine, chaque mois, chaque année, écrit-il. Nous devons participer collectivement à la procréation en sélectionnant les cellules les plus saines.»

L’école, tout aussi aliénante, doit disparaître au profit d’un système d’enseignement à distance, via des ordinateurs, des programmes de télévision ou des vidéocassettes. Il faut supprimer les examens, les notes, les appréciations et la compétition, jugée contre-productive. Alors qu’à l’époque nous sommes encore loin de l’avènement d’internet, FM-2030 prédit qu’une communication planétaire plus fluide et plus libre va libérer les individus, dans la lignée des premières utopies des réseaux. «La famille, le mariage, l’école, le travail à plein temps, le gouvernement bureaucratique, la ville, la nation… sont des systèmes féodaux et industriels, déclare-t-il. Ils n’étaient valables que tant que nous avions des technologies féodales et industrielles. Ces systèmes ne survivront pas à l’émergence des télétechnologies. Ils sont trop structurés, trop fragmentés, trop lents, trop enracinés. La télétechnologie génèrera ses propres styles de vie, redessinera tous les aspects de la vie.»

La génétique, la possibilité de créer des organes à la demande ou bien encore les modifications corporelles doivent permettre l’avènement d’un nouvel être humain, immortel et doté de nouvelles capacités.

Parmi ces secteurs voués à changer drastiquement, il y a notamment celui de la gouvernance. FM-2030 propose ainsi l’établissement de «Conseils technologiques» dans chaque pays et d’un «Conseil technologique universel aux Nations Unies», sorte de gouvernement technocratique, composé d’experts et de scientifiques, chargé de planifier les grandes tendances et orientation du monde pour plusieurs décennies. Pour les autres décisions, il faut recourir à un «référendum instantané universel», rendu possible, lui aussi, par des communications rapides et instantanées. «Chaque semaine ou chaque mois, ou aussi souvent que cela sera nécessaire, les gens déploieront leurs émetteurs-récepteurs (transceivers) pour voter directement sur des sujets, imagine-t-il. Dès la première décennie du siècle prochain, les gouvernements n’existeront plus que pour la forme, le pouvoir aura été transmis aux gens par le biais du consensus direct.» Ainsi, nous pourrons atteindre la «vraie démocratie», selon l’expression de FM-2030. Pour le futurologue, l’avènement de ce monde de communications globales et instantanées devrait mettre fin à tous les conflits et guerres, faire volet en éclats les secrets d’État. La démocratie ne pourrait qu’en sortir grandie.

La liste des avancées technologiques et bouleversements imaginés par FM-2030 est sans fin, allant des voitures autonomes à la géo-ingénierie, en passant par l’idée d’un «Picture phone» –ancêtre de nos smartphones– ou encore l’avènement d’une mobilité généralisée. Presque sans surprise, il en vient à aborder la fusion entre l’homme et la technologie, et le prolongement de la vie humaine. La génétique, la possibilité de créer des organes à la demande ou bien encore les modifications corporelles doivent permettre l’avènement d’un nouvel être humain, immortel et doté de nouvelles capacités. Vivre sous l’eau, dans l’espace ou se nourrir d’énergie solaire… «La vision du futur de FM-2030 consistait à dire que l’être humain évoluait en permanence, précise Natasha Vita-More, que l’Homo Sapiens Sapiens que nous sommes n’était pas le stade final de cette évolution, que nous allions devenir une espèce beaucoup plus intelligente que nous l’avons été grâce à l’augmentation technologique.»

Pour FM-2030, nous allons passer du stade de l’«animal-humain», déterminé par des accidents biologiques, à celui de «post-animal», en manipulant notre propre biologie et le monde qui nous entoure. «Je n’aime pas mon corps. Je suis laid, maladroit, faible. Je suis pris au piège de mon corps, constate-t-il. Je n’aime pas ma personnalité. J’aurais voulu être différent.» Pour répondre à cela, une seule solution: accéder au stade de «transhumain» (transhuman), précurseur du transhumanisme.

FM-2030 pensait que notre espèce allait devenir beaucoup plus intelligente grâce à l’augmentation technologique. | Gerd Altmann via Pixabay.

Si FM-2030 n’est certainement pas le premier à imaginer ce dépassement de la condition humaine, il donne un souffle à cette transcendance par la technologie, une dimension héroïque, et s’en fait son promoteur. Dans les années 1970 puis 1980, il diffuse cette vision lors de cours et séminaires, à la New School for Social Research de New York, à UCLA puis à l’université de Floride. Il crée de premiers cercles transhumanistes. «On se réunissait à l’époque dans des restaurants ou dans sa villa pour parler du futur, se remémore Natasha Vita-More. Je pense que son grand apport a été d’aider les gens à comprendre le changement, à se préparer à changer, à imaginer les changements exponentiels qui allaient advenir.» Parmi les gens que côtoie FM-2030, il y a notamment Max More, un philosophe anglais formé à Oxford, qui va fonder la première organisation dédiée au transhumanisme, l’Extropy Institute, et lancer un véritable mouvement.

FM-2030 sera d’ailleurs membre de cette institution. «Il n’était pas intéressé par l’idée de créer un mouvement transhumaniste, précise Natasha Vita-More. Dans les années 1980, il était surtout intéressé par l’exploration spatiale, l’évolution humaine, tout ce qui touchait au prolongement de la vie. Il voulait expliquer aux gens comment aborder le futur.» Cela ne l’empêche toutefois pas de publier en 1989 son opus transhumaniste Are you a transhuman? et de faire la tournée des plateaux télé pour exposer sa vision de l’homme du futur. Il est notamment reçu dans le célèbre talk-show de Larry King, sur CNN.

L’Antonin Artaud du futurisme

FM-2030 n’était ni un ingénieur, ni un scientifique et ne s’embarrassait guère des détails et explications techniques. Pour autant, bon nombre de ses prédictions se sont révélées justes, à commencer par l’idée d’un réseau de communication mondial, l’essor des téléconférences, du commerce en ligne et des smartphones, ou bien encore son pari sur l’ingénierie génétique. «Il a été un des premiers à parler d’énergie solaire ou d’impression 3D», complète Alex Mar. Dans son portrait pour le magazine Believer, la journaliste ajoute: «Son rôle était celui d’un excentrique passionné, une sorte d’Antonin Artaud du futurisme: un écrivain dont la force résidait dans des manifestes bien tournés et séduisants plus que dans des prévisions finement documentées. FM était un homme aux idées larges, qu’il couchait sur le papier en lettres capitales, sans ponctuation, sans perdre de temps avec les données et les chiffres.»

L’universitaire Steve Fuller, qui a repris à son compte les concepts de UpWingers et DownWingers, le voit comme un précurseur du transhumanisme. «Je pense qu’il a apporté une sorte de sensibilité culturelle, explique-t-il. Si vous regardez les penseurs du transhumanisme aujourd’hui, Max More, Aubrey de Grey, Ray Kurzweil ou Nick Bostrom. Ces gens-là se sont focalisés sur une avancée technologique ou scientifique et ont extrapolé à partir d’elle. De Grey pense qu’on va pouvoir vivre éternellement dans son corps en le réparant et en ralentissant le vieillissement. Kurzweil imagine qu’on va pouvoir transférer sa conscience dans les machines. Bostrom, lui, croit de que super-intelligences vont prendre le pouvoir. FM-2030 était différent, il avait une vision globale. Il était là avant même qu’on ne parle de transhumanisme. Il imaginait un monde de mobilité où tout le monde serait interconnecté. Il était clairement en avance sur son temps.»

FM-2030 pensait atteindre 100 ans en 2030. Frappé par un cancer du pancréas, il ne goûtera pas aux années 2000. Sur ses recommandations, son corps a été cryogénisé par la société Alcor, installée dans l’Arizona, en attendant qu’un jour il puisse être ramené à la vie. «Je serai tellement content de revenir», a-t-il déjà prévenu. L’ «Antonin Artaud du futurisme» n’a peut-être pas dit son dernier mot.

Fabien Benoit Journaliste et réalisateur de documentaire

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