Société

La vie rêvée des chats

Temps de lecture : 3 min

[BLOG You Will Never Hate Alone] La vie de mon félin ressemble à un orgasme perpétuel.

Il n'y a pas plus plaisant que la vie de mon chat. | Kate Stone Matheson via Pixabay
Il n'y a pas plus plaisant que la vie de mon chat. | Kate Stone Matheson via Pixabay

Tandis que j’écris cette chronique, mon chat se repose. Il faut dire que jusqu’ici sa journée a été particulièrement rude. Levé aux aurores, il a dû avaler sa pâtée sous le regard sévère de ces deux andouilles qui lui servent de maîtres. À peine restauré, il a eu à subir leurs assauts répétés sous la forme de caresses et autres roucoulades aussi insupportables qu’interminables. À peine remis de ses émotions, on l’a obligé à courir après une balle de papier lancée à travers tout l’appartement l’obligeant à des ruades inconsidérées, conclues par l’offrande de quelques friandises.

Après quoi, repu de fatigue, il a pris ses quartiers sur le rebord de la fenêtre où il a pu s’abîmer dans la douce contemplation de mouettes et d’hirondelles voletant dans les airs, lassante cérémonie qui a finalement eu raison de sa patience au point de l’amener à descendre de son piédestal pour rejoindre, au somment de la bibliothèque familiale, son doux et moelleux panier. Perché dans ses hauteurs, il s'est offert un repos bien mérité, seulement interrompu de temps en temps par la main taquine de son corniaud de maître qu’il a pris un malin plaisir à griffer avant de la congédier.

Une heure après, il redescendait de son trône, rentrait sans frapper dans le bureau du maître des lieux, s’allongeait de tout son long sur la surface de travail, en quête d’un peu de douceur qui à peine obtenue lui a ouvert un appétit aussitôt satisfait par un assortissement de croquettes, bien vite brûlées dans une série de sprints frénétiques –bureau-cuisine-salon-salle de bains-couloir-chambre à coucher– efforts inconsidérés puisqu'à peine allongé sur le canapé s’est-il assoupi pour bientôt rêver à une chasse-poursuite auprès d’une bande de souris cachées dans les cales d’un navire intrépide.

Ainsi va la dure, la très dure vie de mon chat, si dure que l’autre jour, le contemplant dans la parfaite béatitude de sa huitième sieste de la journée, j’en suis arrivé à établir cette hypothèse qui ne manquera pas de choquer la partie de mon lectorat la plus croyantse: dans une perspective où la vie serait un éternel recommencement régie par des lois divines, deviennent chats les individus dont le passage sur terre aura été empreint de sollicitude, d’attention, de compassion, d’efforts continus pour aider et aimer l’autre dans une existence marquée du sceau de la bonté et de la gentillesse, du sens du sacrifice et de la générosité à tout-va, une existence difficile et ardue où ils n’auront pas été épargnés par les coups du sort.

Paradis terrestre

Ces personnes-là, contrairement aux croyances répandues, ne vont pas au paradis: elles deviennent chats domestiques. Ce qui revient au même. C’est là la récompense suprême accordée par Dieu aux hommes et femmes de bonne volonté: vivre une vie de chat durant laquelle ils ne connaîtront ni la faim, ni le froid, ni le malheur, ni la solitude, ni la corvée de la reproduction et de ses conséquences, juste un continuum de caresses, de jeux, de plaisirs et de croquettes, passé sous le regard bienveillant et attendri de maîtres considérés comme leurs esclaves personnels.

C’est que j’ai beau chercher, je ne vois pas vie plus plaisante que celle de mon chat, excepté peut-être l’absence d’un jardin où il pourrait s’ébattre: il n’a à se soucier de rien, il lui suffit de demander pour recevoir son lot de caresses, il passe son temps à jouer, à manger, à dormir, à se faire dorloter, à rêver, à glander sur le canapé, et quand il en a assez de toutes ces simagrées, il se planque au fond d’un placard pour en ressortir quand bon lui semble.

Ce n’est même plus une vie, c’est un orgasme perpétuel.

Il n’obéit à rien, grimpe où bon lui semble, dort à l’heure voulue, fait ses besoins dans une litière toujours propre, mange à satiété, va dans l’appartement comme un monarque dans son palais, se permet d’envoyer valdinguer lampes et plantes sans jamais recevoir de brimades, soigne ses insomnies en réveillant au beau milieu de la nuit les locataires du lit conjugal, boit de l’eau fraîche comme du cristal, s’offre des bains de soleil sous le lampadaire, joue des griffes avec les pieds des canapés, danse le tango avec des bouts de ficelle, et félicité suprême -son souffre-douleur travaillant à la maison- il peut venir l’emmerder douze fois par jour sans jamais éprouver le début d’un quelconque remords.

Finalement, mon chat, ce doit être l’Abbé Pierre ressuscité!

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Laurent Sagalovitsch romancier

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