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Poutine n'aurait aucun intérêt à s'en prendre à la Scandinavie

Temps de lecture : 4 min

Ce n'est pas parce que la Géorgie de Saakachvili a été attaquée par Poutine que la Finlande et la Suède le seront à leur tour.

Avions F-18 Hornet de l'armée finlandaise à l’aéroport de Rovaniemi, le 25 mars 2019 | Jonathan Nackstrand / AFP / Getty Images
Avions F-18 Hornet de l'armée finlandaise à l’aéroport de Rovaniemi, le 25 mars 2019 | Jonathan Nackstrand / AFP / Getty Images

Dans un article récemment publié sur Slate et Foreign Policy, l'ancien président géorgien Mikheïl Saakachvili affirmait que «la cible la plus probable de la Russie dans un avenir proche sera soit la Finlande, soit la Suède». Il expliquait qu'«en attaquant un pays n'appartenant pas à l'OTAN, [le président russe Vladimir] Poutine ne s'expose pas à une réponse proportionnelle conformément à l'article 5. Mais en s'attaquant à un pays européen, il peut s'attendre à récolter les fruits de l'approbation de l'électorat russe qui aspire à une victoire».

Fort heureusement pour la Finlande et la Suède, l'argument de Saakachvili repose davantage sur les menaces de la Russie, sur ses provocations et sur une mauvaise analyse de la situation que sur une véritable compréhension des relations géopolitiques actuelles dans le nord de l'Europe.

La diplomatie plutôt que la force

Tout d'abord, déclencher une guerre consiste toujours à s'exposer à une possible catastrophe. Il suffit de jeter un œil aux coûts des incursions russes en Crimée et dans l'est de l'Ukraine depuis 2014, qui sont très élevés et ne cessent de s'accroître. La Russie doit aujourd'hui faire face à des sanctions économiques et à un isolement politique croissants. Le succès dont la Russie se montre si fière en Ukraine apparaît ainsi comme une victoire à la Pyrrhus.

Ensuite, même si les relations entre la Russie et l'Occident sont tendues, les deux camps coopèrent quotidiennement. Les États occidentaux –ou l'Europe dans son ensemble– ne peuvent être en sécurité sans un accord diplomatique à long terme avec la Russie, chacune des parties le reconnaît.

Ces derniers temps, les solutions diplomatiques ont été négligées, mais cela ne veut pas dire qu'il faut cesser d'essayer. La Finlande est l'un des rares pays européens à avoir entamé une discussion avec la Russie au plus haut niveau politique pour apaiser les tensions.

Penser que les Russes puissent capituler face à une recrudescence des sanctions économiques ou se désintégrer tranquillement à cause de remous internes serait une erreur. La Russie a autant intérêt que l'Occident à ce que la crise actuelle soit réglée sans avoir recours à la force militaire.

Des choix militaires clairvoyants

Il faut ajouter que la Finlande et la Suède prennent leur défense territoriale très au sérieux. Et dans le cas de la Finlande, la lutte contre les agressions extérieures est même la raison d'être des forces de défense finlandaises depuis l'accession du pays à l'indépendance en 1917.

Cela n'a pas changé avec la fin de la guerre froide, il y a trente ans. Dans les années 1990, la plupart des pays d'Europe ont redéfini leur défense militaire. Entre 1989 et 2013, la plupart des armées européennes sont devenues de petites forces de professionnels, adaptées aux opérations expéditionnaires internationales avec coopérations de troupes.

Les structures des divisions et des brigades ont été supprimées. Les armes à longue portée, la défense électronique, la défense antiaérienne, les gros chars de combat et les lance-roquettes multiples ont quasiment disparu.

Dans les doctrines des armées, la gestion militaire des crises, la coopération civilo-militaire et la lutte anti-insurrectionnelle ont remplacé la guerre de manœuvre mécanisée. Pour résumer, les armées occidentales, particulièrement en Europe, sont en recul.

Il y a une exception à cet état de fait: la Finlande. Elle n'a jamais relâché sa défense territoriale, et ce choix porte aujourd'hui ses fruits. Dans le secteur de la défense, on ne colle pas de rustine: une capacité militaire perdue ne peut être remplacée rapidement. C'est le problème au cœur du malaise militaire européen. On n'a pas besoin de faire appel à un tiers lorsque l'on est bien préparé.

Tenter de transférer le coût de sa défense à un autre pays, par exemple les États-Unis, n'est pas la bonne façon de procéder lorsqu'il est question de sécurité nationale et de survie. Trop d'États européens se reposent aujourd'hui sur l'armée américaine pour dissuader les potentiels pays agresseurs –et au besoin pour défendre leur territoire national ou celui de l'OTAN en cas d'agression extérieure.

La Suède, elle, a restreint ses capacités défensives après l'effondrement de l'Union soviétique et la fin de la guerre froide. Elle a perdu une grande partie de son potentiel militaire de défense territoriale, notamment dans le domaine terrestre, mais a néanmoins conservé d'importantes capacités maritimes et aériennes. Et après 2014, la Suède a recentré sa défense sur son propre territoire et les zones adjacentes. Le pays a également renforcé ses achats de matériel militaire, et les perspectives d'augmentation du budget de la défense suédoise semblent positives.

L'ours et le porc-épic

La Finlande et la Suède sont en outre engagées dans des accords bilatéraux et multilatéraux en matière de défense. Le maintien et le développement de capacités militaires de défense territoriale n'empêchent pas les possibilités de coopération internationale.

Pour tout dire, la Finlande et la Suède ont toutes deux étendu leurs programmes respectifs de coopération militaire –l'une avec l'autre, mais aussi avec d'autres pays. Les États-Unis jouent un rôle important à cet égard, tout comme l'OTAN.

Mais la coopération militaire ne peut se substituer à des capacités militaires nationales suffisantes. C'est la logique derrière l'article 3 du traité de l'Atlantique nord. Cela vaut pour la Finlande et la Suède comme pour d'autres pays, membres de l'OTAN ou non.

Après tout, même le plus gros des ours n'irait pas manger un porc-épic. La Géorgie a perdu une partie de son territoire au profit de la Russie en 2008, lorsque Mikheïl Saakachvili était au pouvoir. Il y a énormément de leçons à tirer de cette expérience, mais cela ne veut pas dire que la Russie va entrer en guerre contre la Suède ou la Finlande pour stimuler la popularité de Poutine, comme le prétend l'ancien président géorgien.

Cet article a initialement été publié sur le site Foreign Policy.

Jyri Raitasalo Professeur à l’École des hautes études de la Défense nationale de l’université finlandaise

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