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Comment Donald Trump sert et se sert de ses amis dictateurs

Temps de lecture : 26 min

Le procureur spécial Robert Mueller a raison: Trump n’est pas au service de Poutine. Il est prêt à servir tout autocrate qui le flatte et lui passe des commandes.

Donald Trump et Kim Jong-un, à Hanoi, le 27 février 2019 | Saul Loeb / AFP
Donald Trump et Kim Jong-un, à Hanoi, le 27 février 2019 | Saul Loeb / AFP

Le procureur spécial Robert Mueller a terminé son enquête russe et les Républicains exultent. «EXONÉRATION totale et complète», jubile le président Donald Trump. «Il n'y avait rien», surenchérit Kellyanne Conway, sa conseillère. «Nous le savons à présent. Nous le savons grâce au directeur Mueller.»

Trump et ses représentants mentent. Mueller a mis en accusation des dizaines de gens. Il a obtenu de nombreuses condamnations et plaider-coupable. Il a prouvé ou confirmé que Paul Manafort, Roger Stone, Donald Trump Jr. et d’autres membres du camp Trump avaient collaboré avec des agents ou des intermédiaires russes. Selon le département de la Justice, le rapport Mueller présente aussi des preuves que Trump a pu faire obstruction à la justice.

Au-delà du rapport, les preuves que Trump a collaboré avec la Russie contre le gouvernement américain abondent. Il a fait la promo de Vladimir Poutine, incité la Russie à pirater les mails de Hillary Clinton, justifié une réunion secrète pour obtenir des ragots russes sur elle, attaqué les agences de renseignement américaines qui instruisaient le dossier de l’interférence russe dans les élections et renvoyé le directeur du FBI qui enquêtait sur cette interférence. Toutes ces trahisons sont enregistrées ou reconnues dans des vidéos.

Et la Russie, ce n’est que le début de l’histoire. La traîtrise de Trump dépasse largement le cadre de son aide à Moscou. Des retranscriptions, des vidéos et des documents du gouvernement montrent qu’il a, à plusieurs reprises, collaboré avec des tyrans contre les intérêts du pays. Il a pris la défense du leader nord-coréen Kim Jong-un à contre-pied d’informations détenues par les services de renseignements américains montrant que Kim mentait au sujet de ses programmes nucléaires. Il a pris le parti du prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane contre les services de renseignements américains qui avaient révélé le rôle du prince dans le meurtre d’un homme résidant aux États-Unis. Il s’est rangé du côté du président turc Recep Tayyip Erdogan contre les généraux et les forces de l’ordre américaines. Il a déclaré que le gouvernement chinois était plus respectable que le Parti démocrate américain.

Si Mueller n’a pas trouvé de preuve que Trump était un agent russe, il y a une bonne raison: c’est parce que Trump n’est pas un agent russe. Trump ne favorise pas un pays en particulier, pas plus qu’il ne se soucie davantage d’un de ses employés ou d’une de leurs épouses que des autres. La liste des pays qu’il est prêt à trahir comprend celui qui l’a élu. Il choisit ses amis et ses ennemis en fonction de leur utilité à ses yeux, pas de leur allégeance nationale. C’est en se servant de cela que Poutine a dressé Trump contre les États-Unis. Depuis, d’autres gouvernements ont compris le truc.

La leçon à tirer de l’enquête Mueller n’est pas que Trump est moins un traître à sa patrie que ne le craignaient ses détracteurs; c’est qu’il l’est davantage. Il a vendu son pays à tout un éventail de dictateurs. Ne me croyez pas sur parole. Ne croyez même pas Mueller sur parole. Tout est là, devant nos yeux, des faits plus accablants les uns que les autres. En voici quatre exemples.

Collaboration ouverte

La relation de Trump avec la Russie sert de modèle à toutes les trahisons qui ont suivi. Voici le mode de fonctionnement: un autocrate étranger flatte Trump et lui accorde quelques privilèges. Contrairement à ses prédécesseurs, Trump ne déclenche pas de réaction immunitaire à ce genre d’opération séduction. Il n’a jamais servi dans l’armée et n’a pas été haut fonctionnaire. Il se croit patriote—le mois dernier, pendant le meeting de la Conservative Political Action Conference, il a, littéralement, étreint un drapeau américain—mais il ne comprend pas réellement ce que signifie le patriotisme. Il n’aime la population américaine qu’à la condition qu’elle l’aime en retour. Ce qui le rend susceptible de céder aux avances de l’autocrate.

Trump est amoral, ce qui explique qu’il passe outre les violations des droits humains commises par un dirigeant autoritaire. Il pense l’Amérique comme une entreprise dont il serait le PDG. Il considère l’autocrate comme un homologue avec qui il est ravi de faire des affaires. Quiconque se place entre Trump et son nouvel ami se transforme donc en ennemi à ses yeux. Par conséquent, lorsque les hauts fonctionnaires mettent en question les mensonges de l’autocrate, Trump attaque les Américain·es.

C’est ce qui s’est passé avec Poutine. En décembre 2015, alors que Trump gagnait du terrain dans la course à l’investiture présidentielle républicaine, Poutine a commencé à lui prodiguer des louanges. Trump lui a retourné la politesse en suggérant que la Russie valait mieux que les États-Unis. Lorsqu’un journaliste a rappelé à Trump que Poutine «tuait des journalistes, des opposants politiques et envahissait des pays», Trump a rétorqué «notre pays tue aussi beaucoup» et expliqué que Poutine était «un leader, vous savez, contrairement à ce que nous avons dans ce pays». En février 2017, un mois après son accession à la présidence, il a de nouveau trouvé des excuses aux crimes de Poutine. Alors qu’un journaliste qualifiait le président russe de «tueur», Trump a répondu: «Il y a beaucoup de tueurs. (…) Quoi, vous trouvez que notre pays est si innocent?» Au début de cette année, Trump est allé plus loin en justifiant l'invasion russe de l'Afghanistan en 1979.

Trump a ouvertement collaboré avec le gouvernent russe contre les Américain·es. En juillet 2016, il a suggéré à la Russie de pirater les mails de Hillary Clinton. Trump affirme aujourd’hui qu’il plaisantait mais à l’époque, lorsqu’un journaliste lui a demandé s’il «avait eu la moindre hésitation à demander à un gouvernement étranger—à la Russie, à la Chine, à qui que ce soit—d’interférer, de pirater le système de quiconque dans ce pays», le candidat a répondu «Non, aucune hésitation En 2017, Trump a défendu une rencontre secrète entre des émissaires russes et les personnes chargées de sa campagne. Cette réunion avait lieu au sujet d’une proposition russe explicite et écrite de fournir des «informations sensibles» sur Hillary Clinton dans «le cadre du soutien de M. Trump par la Russie et son gouvernement.» Le président a expliqué qu’obtenir ce genre de renseignements par les Russes ou par les Américains, c'était la même chose. Il a affirmé que n'importe quel candidat aurait accepté une proposition pareille.

Trump a révoqué l’habilitation secret-défense de l’ancien directeur de la CIA John Brennan, en évoquant son rôle dans l'enquête russe.

Trump a également comploté en privé contre les États-Unis. En février 2017, il a chassé du Bureau ovale une dizaine de hauts fonctionnaires américains pour pouvoir demander en tête-à-tête à James Comey d'abandonner l'enquête menée par le FBI, dont il était le directeur, sur l’ancien conseiller à la Sécurité nationale Michael Flynn qui avait menti au sujet de ses contacts avec la Russie. Trois mois plus tard, Trump a renvoyé Comey et confié en privé à deux responsables russes: «J'ai subi beaucoup de pression à cause de la Russie. C'est réglé maintenant En juillet 2017, après une rencontre avec Poutine en Allemagne, Trump a confisqué les notes de l'interprète américain et lui a ordonné de ne faire part à personne de ce qui s’était dit. En juillet 2018, à Helsinki, il a exclu des responsables américains d’une rencontre de deux heures avec Poutine.

Trump a, à plusieurs reprises, pris le parti de Poutine en s’inscrivant en faux contre le contenu du rapport des renseignements américains de 2017 qui documentait l’interférence de la Russie dans les élections de 2016. Il a qualifié les auteurs américains de ce rapport de menteurs et de «politicards Il a dénoncé explicitement le FBI, la CIA, la NSA et «la communauté des renseignements.» Il a révoqué l’habilitation secret-défense de l’ancien directeur de la CIA John Brennan, en évoquant son rôle dans l'enquête russe. En juillet, le département de la Justice a publié une inculpation qui montrait la complicité de douze agents des renseignements russes dans le piratage des élections. Trois jours plus tard, après sa rencontre privée avec Poutine, Trump a rejeté les preuves et indiqué qu’il donnait foi aux dénégations de Poutine.

Ce ne sont pas des théories du complot. Ce sont des faits. Ils montrent que Trump a formé une alliance avec Poutine et attaqué tous les membres du gouvernement américain qui cherchaient à dire la vérité sur les crimes du président russe. Qui n’est pas le seul despote que Trump a protégé. Il n’était que le premier.

Commando saoudien

Le 20 mai 2017, Trump a occupé une place d’honneur au palais royal de Riyad, en Arabie saoudite. C’était son premier voyage présidentiel à l’étranger. Trois semaines plus tôt, il s’était plaint que les États-Unis dépensaient trop d’argent à défendre le royaume saoudien. Ses hôtes allaient rectifier le tir. Ils l'ont fait contempler un défilé de patrons américains recevant de juteux contrats de défense et d’investissements des mains de ministres saoudiens. Officiellement, c’était une «cérémonie de signatures en soutien des besoins de défense de l'Arabie saoudite». Officieusement, il s’agissait de l’achat du président des États-Unis par Riyad.

À partir de là, Trump a soit excusé, soit choisi d'ignorer tous les agissements des Saoudiens: leur guerre brutale au Yémen, leur enlèvement du Premier ministre libanais et leur blocus incendiaire du Qatar. Il a ouvertement pris leur défense en tant que client fortuné méritant des égards particuliers. Lorsque le prince héritier Mohammed ben Salmane (surnommé MBS) s’est rendu à la Maison-Blanche en mars 2018, Trump lui a passé de la pommade devant les caméras et évoqué dans le détail les milliards de dollars que les Saoudien·nes dépensaient en produits américains.

Puis un événement plus délicat à gérer est venu mettre la loyauté de Trump à l’épreuve. Le 2 octobre, un commando saoudien a assassiné et démembré Jamal Khashoggi, dissident saoudien et résident américain, à l’intérieur du consulat saoudien à Istanbul. Au départ, le gouvernement saoudien a réfuté le meurtre de Khashoggi. Puis les Saoudiens ont nié que MBS ait joué le moindre rôle dans le crime. Mais les agences de renseignement américaines ont obtenu un enregistrement audio et d’autres preuves du meurtre et de l’implication du prince.

Tout comme avec l’interférence de la Russie dans les élections de 2016, Trump allait devoir choisir entre des faits collectés par le gouvernement américain et les mensonges colportés par un régime autoritaire. Encore une fois, c’est ce dernier qu’il a choisi.

Ses conseillers ont commencé par lui montrer en privé les preuves incriminant MBS. Trump a freiné des quatre fers, des fonctionnaires les ont donc fait fuiter à la presse. L’une d’entre elles, confirmée par la directrice de la CIA Gina Haspel, est l’enregistrement d’un appel téléphonique au cours duquel le chef du commando demande à un conseiller de MBS de «dire à votre patron» que le boulot a été fait. Une autre est un appel téléphonique dans lequel le frère du prince héritier dit à Khashoggi de se rendre au consulat, où l’attendait le commando. Des passeports lient aussi MBS aux tueurs. La conclusion en interne de la CIA, basée, entre autres, sur ces renseignements, est que MBS a «commandité l'assassinat».

Afin d’avoir la certitude que Trump comprenait ces preuves, Haspel l’a à la fois briefé en personne et par écrit. Ensuite, des journalistes ont demandé au président américain ce qu’avait découvert la CIA. Trump ne pouvait attaquer Haspel puisque c’était lui qui l’avait nommée. Donc, il a menti. «Ils n'ont encore rien conclu pour l'instant», a-t-il affirmé aux journalistes le 17 novembre. Trois jour plus tard, il a réitéré: «Ils n'ont encore rien déterminé Deux jours après cela, Trump a de nouveau menti: «Ils ne sont pas arrivés à une conclusion. (…) La CIA explore les deux directions.» La Maison-Blanche s’est assurée que Haspel, qui aurait pu contredire le président, soit écartée d’un briefing avec des sénateurs le 28 novembre.

Les hauts fonctionnaires qui connaissaient la vérité ont tenté d’avertir le Congrès. Le 1er décembre, ils ont laissé fuiter de nouveaux détails des conclusions de la CIA. Juste avant et après le meurtre, MBS a échangé au moins onze messages électroniques avec son conseiller, qui communiquait simultanément avec le commando meurtrier. Le prince héritier avait aussi proposé, un an auparavant, d’attirer Khashoggi dans une piège et de «s’arranger». Le rapport de la CIA conclut: «Nous estimons extrêmement improbable que cette équipe d’agents (...) ait effectué l’opération sans l’autorisation de Mohammed ben Salmane.» Mais Trump est obstinément resté sur ses positions. «Le prince héritier le dément fermement», a-t-il affirmé à la presse.

Trois mois plus tard, Trump continue de couvrir MBS. Le 7 février, le New York Times, citant un rapport des renseignements américains rédigé en décembre, dévoile de nouvelles preuves à charge contre le prince héritier: une conversation interceptée en 2017 dans laquelle il confie à un conseiller qu’il va s'occuper de Khashoggi «avec une balle». Le 17 mars, le Times révèle que des rapports des renseignements montrent que MBS a autorisé «au moins une douzaine» d’opérations violentes ou coercitives contre des dissidents, dont certains ont été exécutés par le même commando que celui qui a tué Khashoggi. Le Congrès a demandé à Trump de fournir un rapport légalement obligatoire sur la mort de Khashoggi. Trump a refusé.

Chantre de la Corée du Nord

Contrairement à celles qu’il entretient avec Poutine et MBS, les relations de Trump avec le dictateur nord-coréen Kim Jong-un ont mal commencé. Kim a fait paniquer le monde entier avec ses essais de missiles; Trump l’a appelé «Little Rocket Man» et menacé de déclencher «le feu et la fureur» contre son pays. Puis, le 28 novembre 2017, Kim a réalisé un test de missile si impressionnant que tout le monde s’est rendu compte qu’il pouvait atteindre n'importe quelle ville des États-Unis. Kim a annoncé que son pays avait «enfin réalisé la grande cause historique consistant à mettre en œuvre la force nucléaire de l'État». Et il s’est attaqué à son projet suivant: faire du président des États-Unis le nouvel allié de la Corée du Nord.

Kim a recruté la Corée du Sud pour lui servir d’intermédiaire. Le 8 mars 2018, un émissaire sud-coréen s’est rendu à la Maison-Blanche pour soumettre sa proposition de sommet avec Trump. Les responsables américains ont manifesté leur opposition à cette idée dans la mesure où Kim n’avait pas promis, et encore moins pris, la moindre mesure pour mettre un terme à son programme nucléaire. Mais Trump est passé outre. Il a accepté immédiatement de participer au sommet et lancé une campagne pour le promouvoir.

La proposition de Kim a changé le statut de Trump qui, d’ennemi, s’est transformé en chantre du dictateur. Contrairement à la vision des présidents précédents, Trump ne considérait pas ce sommet comme une vitrine qui mettrait Kim en valeur mais comme un moyen de se faire mousser, lui. En misant son prestige sur le succès de ce sommet, Trump est devenu le partenaire de Kim. Trump mentait en toute connaissance de cause et si la Corée du Nord ne se dénucléarisait pas, son image en aurait pâti. Donc peu importait ce que pouvait dire les renseignements américains, Trump n’en démordait pas: la Corée se dénucléarisait, un point c’est tout.

Le sommet a eu lieu à Singapour le 12 juin. Un triomphe, selon Trump, qui a fait passer à la trappe toutes les questions sur les violations des droits humains commis par Kim et affirmé sans preuve que la Corée du Nord avait cessé ses recherches nucléaires. «Tout le monde peut désormais se sentir bien davantage en sécurité que le jour où j’ai pris mes fonctions», a-t-il fanfaronné sur Twitter. «La Menace Nucléaire nord-coréenne n'existe plus

Les garanties de Trump étaient fausses. Un rapport des renseignements américains post-sommet transmis en sous-main à NBC News le 29 juin montre que la Corée du Nord a intensifié sa production de combustibles nucléaires dans des sites militaires secrets. Un haut fonctionnaire au courant du rapport explique qu’il montre «des preuves sans équivoque qu’ils essaient de duper les États-Unis» et «aucune preuve d’une diminution des réserves ou d’un arrêt de leur production». Le Washington Post a évoqué de nouveaux détails de ce rapport, portant notamment sur la dissimulation de sites et d'armes. Le New York Times y a ajouté que selon des images satellites, «le site d'essai de moteurs de missiles dont M. Trump a garanti le démantèlement aux journalistes est toujours debout».

Trump n’a fait aucun cas de ces rapports. Dans une interview accordée à Fox News le 1er juillet, il a défendu la sincérité de Kim: «Je lui ai serré la main. Je crois vraiment qu'il est sincèreDeux jours plus tard, il a twitté: «Plein de bonnes conversations avec la Corée du Nord—ça se passe bien! … Seul le Parti d'Opposition, dont les Fake News, n’est pas content Le 12 juillet, Trump est de nouveau intervenu sur le sujet: «Très gentil mot de la part du Président Kim de Corée du Nord. De grands progrès sont en cours

Ces déclarations suivent le schéma de celles que Trump a faites sur Poutine. Encore une fois, Trump a préféré croire un dictateur plutôt que les services de renseignements de son pays. Encore une fois, il a considéré toutes les critiques de l'autocrate comme une menace dirigée vers lui personnellement. Et encore une fois, il a expliqué à son camp que le véritable ennemi, c’était les Américain·es qui disaient la vérité sur le dictateur.

Trump a rejeté les photos satellite des armes secrètes de la Corée du Nord en avançant qu’elles avaient été prises «de très haut».

Le 30 juillet, le Post a révélé de nouvelles images satellite et d’autres informations montrant que la Corée du Nord était en train de construire «au moins un, peut-être deux missiles balistiques intercontinentaux à propergol liquide» capables de frapper les États-Unis. De surcroît, des responsables nord-coréens ont été surpris à discuter de plans visant à cacher des missiles, des ogives et des sites nucléaires pour pouvoir feindre la dénucléarisation. Trump a répondu que ces «histoires négatives» étaient «fausses». Le 10 août, selon le New York Times, la Corée du Nord a inauguré un nouveau réacteur et la CIA a estimé que l’armement nucléaire de Kim avait doublé. Trump a répété que Kim dénucléarisait et affirmé que lui et le président nord-coréen étaient tombés «amoureux».

Dans une interview accordée en octobre à 60 Minutes, Trump contredit sa propre équipe de négociateurs et réitère son affirmation que la Corée du Nord «ferme des sites». Lorsque Lesley Stahl demande au président: «Mais est-il vrai qu’ils ne se sont pas débarrassés de la moindre arme et qu’ils sont peut-être même en train de construire de nouveaux missiles?», Trump évacue la question d’un geste de la main et répond: «Personne ne sait vraiment.» En novembre, une étude basée sur des images satellites et des informations fournies par des transfuges a identifié plus d'une douzaine de bases militaires secrètes impliquées dans le programme de missiles de Corée du Nord. «Encore des Fake News», a twitté Trump.

La campagne de désinformation de Trump se poursuit aujourd’hui. Fin février, au cours d’une deuxième rencontre avec Kim, un journaliste a souligné qu’au cours des huit mois écoulés depuis la rencontre de Singapour, la Corée du Nord avait produit de grandes quantités de missiles et de matériel nucléaire. «Certaines personnes disent que ce n'est pas vrai», a rétorqué Trump. Il a rejeté les photos satellite des armes secrètes de la Corée du Nord en avançant qu’elles avaient été prises «de très haut». Et insisté pour dire que Kim n’avait rien à voir avec les mauvais traitements infligés à un citoyen américain, Otto Warmbier, qui lui avaient été fatals. «Je ne crois pas qu'il était au courant», a-t-il décrété.

Infiltration turque

Une autre histoire met en lumière la déloyauté de Trump: celle de sa relation avec Recep Tayyip Erdogan, le président turc. Si Trump n’a pas ciré les bottes d’Erdogan comme il l’a fait avec Poutine, Kim et MBS, la manière dont la Turquie a empiété sur la souveraineté américaine aurait dû faire se rebiffer un président normal. Trump, lui, y a consenti.

Leur relation a débuté par une infiltration. Le 15 juillet 2016, quatre jours avant l’investiture présidentielle de Trump par le Parti républicain, des officiers renégats de l’armée turque ont tenté un coup d’État contre Erdogan. Ils ont échoué et Erdogan s’est mis en tête de capturer l’homme qu’il tient pour responsable du complot: Fethullah Gülen, un religieux musulman résidant aux États-Unis. Pour atteindre Gülen, le gouvernement d’Erdogan a recruté un agent américain: Michael Flynn, le conseiller aux Affaires étrangères de Trump.

Les intermédiaires turcs ont entamé des discussions avec Flynn fin juillet. Ils ont versé plus de 500.000 dollars à son entreprise et l’ont présenté à des ministres turcs qui soutenaient le projet. Pendant le reste de la campagne présidentielle, Flynn a secrètement travaillé pour la Turquie et promu l’extradition de Gülen. Après la victoire de Trump, Flynn a fait autre chose pour plaire à ceux qui le payaient. En tant que conseiller à la Sécurité nationale entrant, il a fait avorter un projet d'armement des forces kurdes organisé par l'administration Obama (les Kurdes sont considérés comme des ennemis par les Turcs) visant à attaquer l’organisation État islamique.

Les conseillers de Trump étaient horrifiés, particulièrement par la trahison des alliés kurdes des États-Unis. Pour montrer son désaccord, James Mattis, ministre de la Défense, a envoyé sa lettre de démission.

Il n’existe pas de preuve que Trump ait été au courant du double jeu de Flynn. Mais ce qui est remarquable c’est que lorsque Trump l’a découvert, cela ne lui a fait ni chaud ni froid. Le 13 février 2017, Flynn a démissionné à la suite des révélations de ses mensonges au sujet de ses discussions pré-électorales avec l’ambassadeur de Russie. Trois semaines plus tard, sous pression des enquêteurs, il a rempli des formulaires dans lesquels il reconnaît avoir été un agent étranger non-déclaré défendant les intérêts turcs lorsqu’il travaillait pour Trump. Trump a justifié les discussions de Flynn avec la Russie et n’a pas exprimé d’inquiétudes quant à ses déclarations. Le 31 mars, le président américain a twitté que Flynn «devrait demander l'immunité dans la mesure où il s'agit d'une chasse aux sorcières». Lorsque des membres du congrès ont reproché à Flynn d’avoir caché les paiements qu’il avait reçus de la Russie et de la Turquie, Trump lui a envoyé un message privé dans lequel il lui disait de «rester fort». Trump se fichait de savoir si Flynn était loyal à son pays. Tout ce qui lui importait était qu’il soit loyal à Trump.

En avril 2017, Erdogan a remporté un référendum visant à abolir le système parlementaire de la Turquie et à consolider l’exécutif sous sa présidence. Les observateurs ont averti que ce scrutin avait été truqué et que la Turquie était en train de glisser dans l'autoritarisme, ce qui n’a pas empêché Trump d'appeler Erdogan pour le féliciter. Des semaines plus tard, il l’a même accueilli à la Maison-Blanche. C’est à ce moment-là que leur partenariat a franchi une limite, et que les brutes à la solde d’Erdogan ont importé la violence politique sur le sol américain. Et Trump n’a pas réagi.

La rencontre à la Maison-Blanche a eu lieu le 17 mai. Peu de temps après la fin de la réunion, les gardes du corps d’Erdogan ont franchi un cordon de police devant la résidence de l’ambassadeur de Turquie et agressé des manifestants. À Washington, en plein jour. Une vidéo montre Erdogan en train de regarder la scène et de s'entretenir avec le responsable de sa sécurité juste avant le début de l’agression. Le Congrès et le département d'État ont condamné cet incident et un grand jury a mis en accusation quinzeagents turcs. Trump n’a rien dit. Quand Erdogan s'est plaint de ces mises en accusation au cours d’un appel téléphonique, le président américain a exprimé des regrets et s’est engagé à s’en occuper. Les charges ont été abandonnées.

Pendant l’année qui a suivi, la Turquie a eu des accrochages avec les États-Unis au sujet de droit de douanes sur l’acier et de l’emprisonnement d’un pasteur américain, Andrew Brunson. Puis, à l’automne, 2018, Erdogan s’est de nouveau mis à pourchasser Gülen. Il a relâché Brunson et proposé de réduire la pression sur l’Arabie saoudite, alliée de Trump, dans l’affaire Khashoggi. En échange, Erdogan a demandé qu’on l’aide à récupérer Gülen. Trump s’est exécuté. La Maison-Blanche a ordonné au département de la Justice de chercher des moyens d'expulser le religieux. Même après qu’on lui a expliqué que légalement, ce n’était pas faisable, l’administration a fait pression sur le ministère pour qu’il trouve des solutions. Trump a déclaré aux journalistes qu’il n’extradait pas Gülen mais il a ajouté: «C'est quelque chose que nous ne perdons jamais de vue D’Erdogan, il a dit: «C’est un homme fort. C’est un homme rude. (…) C’est un de mes amis. Et tout ce que nous pourrons faire, nous le ferons

Trump a tenu parole. Il s’est avéré qu’il pouvait faire quelque chose. Erdogan voulait envoyer des militaires turcs en Syrie pour attaquer les Kurdes mais la présence de soldats américains, qui s’y trouvaient pour combattre l’organisation État islamique (EI), l’en empêchait. Alors en décembre il a organisé un rendez-vous téléphonique avec Trump. L’équipe chargée de la sécurité nationale de Trump a préparé des points de discussion et recommandé au président de dire à Erdogan de se retirer.

La conversation ne s’est pas du tout déroulée comme prévu. Au téléphone, Erdogan a souligné que l’EI avait perdu quasiment tous ses territoires. Il a assuré Trump que la Turquie finirait le travail si les États-Unis se retiraient. John Bolton, le nouveau conseiller à la sécurité nationale de Trump, était lui aussi au téléphone et a rappelé à Trump que même sans contrôler de territoire, l’EI n’en restait pas moins un acteur de guérilla et un réseau terroriste puissant. Trump a écouté le débat entre la position américaine et la position turque. Et il a pris sa décision. Il a dit à Erdogan: «Tu sais quoi? Ils sont à toi. Je pars.»

Les conseillers de Trump étaient horrifiés, tout particulièrement par la trahison des alliés kurdes des États-Unis. Pour montrer son désaccord, James Mattis, ministre de la Défense, a envoyé sa lettre de démission. Imité par Brett McGurk, émissaire américain pour la coalition anti-djihadiste. Trump a réagi en attaquant violemment les deux hommes et en s’alignant sur Erdogan. Le 23 décembre, Trump a annoncé qu’il évinçait Mattis. Quelques minutes plus tard, il a twitté qu’il venait juste de discuter avec Erdogan, affirmé que le dirigeant turc s’était engagé à éradiquer l’EI et que «c'[était] un homme capable de le faire».

Dans les faits Trump venait donc juste de renvoyer Mattis, de mettre Bolton sur la touche et de transférer leurs responsabilités en Syrie à Erdogan. Des décisions éminemment trumpiennes, prises sans aucune considération de la nationalité des protagonistes. Un agent turc dans son équipe de campagne, des brutes responsables de la sécurité qui frappent des manifestants sur le sol américain, le remplacement du secrétaire américain à la Défense par le président turc: tout cela convenait parfaitement à Trump.

Un président furieux

Le 29 janvier, les directeurs de plusieurs agences de renseignements américaines sont venus présenter devant la Commission des renseignements du Sénat leur rapport annuel sur les menaces contre les États-Unis. Si aucun n’a nommément réfuté Trump, ils l'ont contredit point par point. Dan Coats, le directeur du renseignement national, a témoigné que les travaux actuels de la Corée du Nord sur les armes nucléaires et que ce qu'elle cachait étaient «en contradiction avec la notion de dénucléarisation totale». Gina Haspel, directrice de la CIA, a abondé dans son sens. Lorsqu’on a demandé à Haspel si la Corée du Nord avait changé de comportement au cours des deux années précédentes –c’est-à-dire pendant la présidence de Trump– elle a répondu non.

Coats a expliqué à la commission que la Russie intervenait dans toute l’Europe. Il a fait état «d’inquiétudes au sujet de la Turquie» –apparemment une référence à son rapport mettant en garde contre «l'autoritarisme croissant» et les «ambitions régionales» du pays d’Erdogan. Et il a averti que si l’EI avait perdu le contrôle de ses territoires, il continuait de commander «des milliers de combattants en Irak et en Syrie», s’était remis à la guérilla, «se déplaçait vers d’autres espaces non-contrôlés» et «continuait de fomenter des attaques» contre les États-Unis et d’autres cibles. Haspel a acquiescé.

Trump a déclaré que le gouvernement chinois valait mieux que le Parti démocrate des États-Unis.

Les témoignages des directeurs ont rendu Trump furieux. Sur Twitter, il s'est déchaîné contre «les gens des renseignements» et a insisté sur le fait que c'était lui qui avait raison pour l’EI et la Corée du Nord. «Le califat sera bientôt détruit», a-t-il écrit. «Les relations avec la Corée du Nord n’ont jamais été aussi bonnes (…) Une chance correcte de Dénucléarisation. (…) Des progrès sont faits Le lendemain, Trump a déclaré que les responsables des renseignements lui avaient confié en privé que les rapports faits sur leur témoignage –retransmis en direct à la télévision– étaient des «fake news». Il a repassé un peu de pommade à Kim Nous avons une alchimie fantastique»), critiqué l’évaluation de la Corée du Nord par Coats et s’est vanté d’avoir viré Mattis.

Ce conflit de la fin janvier illustre bien la difficile situation dans laquelle est empêtré le pays: le Congrès, les agence de renseignements et les responsables de la sécurité nationale connaissent la vérité sur les amis autoritaires de Trump. Mais Trump défend ses copains. Il répète leurs mensonges et n’hésite pas à attaquer le moindre Américain, fût-il un héros de guerre mort, qui dit la vérité. C’est un traître.

Écoutez de nouveau les déclarations de Trump du 10 janvier à la Maison-Blanche, pendant le blocage partiel du gouvernement. À l’époque, la présidente de la Chambre des représentants Nancy Pelosi et le chef de file démocrate au sénat Chuck Schumer refusaient de financer le mur frontalier avec le Mexique réclamé par le président. Mais Trump recevait de l’amour du président chinois Xi Jinping. Alors il a déclaré que le gouvernement chinois valait mieux que le Parti démocrate des États-Unis. «Je trouve que la Chine, franchement, sous de nombreux aspects, est bien plus respectable que Chuck le geignard et Nancy», a décrété Trump. «Je pense qu’il est bien plus simple de gérer la Chine que le Parti démocrate.»

Chaleureuse «alchimie»

C’est comme ça que Trump voit le monde. L’opposition, ce n’est pas Xi. Ni Poutine, ni Kim non plus. L’opposition, ce sont des Américain·es: Schumer, Pelosi et les ingérables agents des renseignements. Ces fauteurs de trouble contredisent Trump et menacent les dictateurs avec qui il partage une chaleureuse «alchimie». Lorsque Trump négocie avec des hommes comme Kim ou Erdogan, il dit le faire au nom de la population américaine. Mais en réalité, il se voit comme le membre d’un club de PDG composé de chefs d’États. Dans cette confrérie, les petites gens tels Khashoggi et les Kurdes ne comptent pas. Et aider vos homologues PDG en piratant le Parti démocrate des États-Unis –la véritable opposition, aux yeux de Trump– ce n’est pas attaquer la démocratie ou la souveraineté américaine. C’est se rendre service.

Trump se range du côté de ses collègues autoritaires aux dépens de ses compatriotes, même dans le cadre de disputes au sujet d’autres autocrates. Voyez cette anecdote tirée de The Threat, le nouveau livre d’Andrew McCabe, ancien directeur par intérim du FBI. En juillet 2017, un responsable des renseignements américain a signalé à McCabe qu’il venait juste de briefer le président au sujet de l’espionnage russe sur le territoire des États-Unis. Mais cela n’avait pas intéressé Trump. Au lieu de cela, il avait voulu parler des rapports sur un récent essai de missiles nord-coréens. «Le président n’a pas voulu croire que c’était arrivé», écrit McCabe. «Le président pensait que c’était un canular. Il pensait que la Corée du Nord n’avait pas la capacité de lancer ce genre de missiles. Il a dit qu’il le savait parce que Vladimir Poutine le lui avait dit Ses interlocuteurs ont expliqué à Trump que ses affirmations n’étaient pas cohérentes avec les informations des services de renseignements américains. Mais Trump n’a pas voulu en démordre. «Je crois Poutine», a-t-il affirmé.

Fin mars, Trump a de nouveau défié le gouvernement américain. Il est intervenu pour protéger la Chine et la Corée du Nord des sanctions américaines. Le département du Trésor venait juste d’annoncer des pénalités contre des entreprises de transport chinoises pour avoir aidé la Corée du Nord à échapper aux sanctions dont elle fait l’objet. Dans un tweet, Trump a annoncé qu’il annulait personnellement ces pénalités. D’anciens responsables du Trésor ont été atterrés qu’un président américain se permette, au nom de puissances étrangères, de saper les sanctions de sa propre administration. Mais la Maison-Blanche a déclaré: «Le président Trump aime le président Kim et il ne pense pas que ces sanctions seront nécessaires

Oui, Trump aime Kim. Il aime aussi Poutine, Xi, Erdogan, Mohammed ben Salmane et de nombreux autres autocrates. Trump ne veut pas que le moindre de ces sympathiques messieurs écopent de sanctions. Il ne veut que des contrats commerciaux, des contrats d’armement et un coup de main au Moyen-Orient. En échange, il justifiera les agressions qu'ils pourront commettre contre des citoyens et des résidents américains et il attaquera tout Américain qui les mettra au pied du mur de leurs mensonges. Pas besoin du rapport Mueller pour savoir ça. Vos yeux suffisent.

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