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Rafi Eitan, l'agent secret israélien dont la vie surpasse les films d'espionnage

Temps de lecture : 5 min

Rafi Eitan n'était pas James Bond: il était beaucoup plus malin.

Rafi Eitan, fraîchement nommé Ministre des Retraités d'Israël, le 7 mai 2006 à Jérusalem | 
Yoav Lemmer / AFP
Rafi Eitan, fraîchement nommé Ministre des Retraités d'Israël, le 7 mai 2006 à Jérusalem | Yoav Lemmer / AFP

Rafi Eitan, le légendaire maître espion israélien, est mort le 23 mars 2019 à l'âge de 92 ans. Il était l'antithèse de tous les espions à la James Bond qui peuplent l'imaginaire populaire: petit et trapu, il portait d'épaisses lunettes et souffrait de problèmes d'audition.

En 1960, il se fait connaître en organisant avec son équipe du Mossad la capture et le kidnapping du criminel de guerre nazi Adolf Eichmann en Argentine: ils le cueillent en pleine rue à Buenos Aires, le saoulent et l'exfiltrent en Israël à bord d'un vol commercial. Responsable et artisan de la Solution finale, le plan d'Hitler visant à exterminer la population juive d'Europe, Eichmann sera jugé et exécuté en Israël.

Si Rafi Eitan doit sa célébrité à cette opération, il en a mené bien d'autres, plus obscures mais tout aussi importantes pour Israël. Il a contribué au développement de l'armement nucléaire israélien, a entretenu des relations clandestines avec des pays arabes et a espionné les États-Unis.

Une gouttière à escalader

Le parcours d'Eitan est intimement lié à celui d'Israël. Il naît en 1926 en Palestine mandataire. Dans sa jeunesse, il rejoint Palmach, l'unité d'élite paramilitaire du Yichouv [la communauté juive] sous l'administration britannique.

En 1946, il fait partie du commando qui assassine deux membres de la Société des Templiers, un courant religieux protestant ayant sympathisé avec le régime nazi. Cinquante ans plus tard, il m'a confié que le succès de l'opération l'avait rendu plus sûr de lui et lui avait appris une chose: «Lorsque l'on est déterminé et créatif, tout est possible, même les plans les plus fous.» Cette conviction devait nourrir le reste de ses activités au sein du Mossad.

Après avoir combattu dans la guerre israélo-arabe de 1948-1949, où il sera blessé au pied et à l'oreille, il rejoint les services secrets israéliens. Il est recruté en 1951 par une autre figure mythique du milieu, Isser Harel, à la fois directeur du Mossad et du Shin Bet, le service de sécurité intérieure.

«Je suis monté sur le balcon en moins de deux. Lorsque je suis redescendu, il m'a dit que j'étais admis.»

Rafi Eitan

J'ai longuement échangé avec Eitan au fil des années, et c'est lors de l'une de ces discussions que je lui ai demandé comment et pourquoi Harel l'avait recruté. Il m'a regardé, un sourire mystérieux aux lèvres: «Nous avons eu une discussion très brève», m'a-t-il répondu.

«Nous étions assis dans un café, a-t-il poursuivi. Isser a pointé du doigt le balcon de l'immeuble d'en face, et il m'a dit: “Je veux t'y voir.” J'ai répondu: “Pas de problème”, et je suis sorti. J'ai inspecté le bâtiment et j'ai décidé de grimper par la gouttière. J'étais mince et fort à l'époque; je suis monté sur le balcon en moins de deux et je lui ai fait un signe de la main. Lorsque je suis redescendu, il m'a dit que j'étais admis.»

L'anecdote remplissait Eitan d'une euphorie débordante. «Tu veux que je te montre comment j'ai escaladé la gouttière? J'en serais encore capable!», affirmait-il alors. Il avait 85 ans.

De délicates opérations

Eitan est resté au Mossad jusqu'en 1972. Il a participé –personnellement ou en tant que chef des opérations– à plusieurs missions particulièrement risquées, parmi les plus audacieuses de l'histoire de l'agence.

Dans les années 1950 et 1960, ses collègues et lui étaient à la tête du contre-espionnage: ils prenaient en filature les diplomates et les espions du bloc soviétique, s'infiltraient dans leurs ambassades pour y installer des mouchards.

En 1965, en tant que directeur des opérations du Mossad pour l'Europe, il trempe dans l'enlèvement du dissident marocain Mehdi Ben Barka. À l'époque, Israël est entouré de pays ennemis emmenés par l'Égypte et cherche donc à nouer des alliances secrètes avec plusieurs régimes arabes modérés et pro-occidentaux. Parmi eux, le Maroc. Son monarque, le roi Hassan II, et ses responsables de la sécurité passent un accord avec Israël: aidez-nous à localiser Ben Barka et le roi permettra un rapprochement de nos deux pays; vous pourrez alors espionner vos ennemis égyptiens et arabes depuis notre territoire. Israël s'empresse d'accepter.

Trois ans plus tard, en 1968, on confie une nouvelle opération délicate à Eitan. Les renseignements israéliens enregistrent une société écran en Europe. La firme acquiert 200 tonnes d'uranium auprès d'une entreprise belge trop heureuse de s'en débarrasser. Eitan et son collègue achètent un bateau en se faisant passer pour des hommes d'affaires étrangers. Ils chargent l'uranium à bord, puis le transfèrent dans un nouveau navire en pleine mer. La cargaison est déchargée dans un port israélien. Elle ira alimenter la centrale nucléaire de Dimona et permettra de produire des bombes nucléaires.

La même année, Eitan visite les installations de la Nuclear Materials and Equipment Corporation d'Apollo en Pennsylvanie, qui recycle les déchets nucléaires pour le département américain de l'Énergie. Le propriétaire de l'usine, Zalman Shapiro, est juif américain. Fervent sioniste, il soutient financièrement la communauté des services secrets israéliens. Eitan n'a jamais révélé la raison de son séjour, mais selon une théorie établie de longue date, il aurait facilité le vol d'une cargaison d'uranium, qui serait allée renforcer l'arsenal nucléaire d'Israël.

Rafi Eitan à une exposition commémorant les cinquante ans du verdict contre Adolf Eichmann, le 12 décembre 2011 à Jérusalem | Gali Tibbon / AFP

Rentre-dedans et tape-à-l'œil

Rafi Eitan décide de quitter la fonction publique en 1972, déçu de ne pas avoir été promu directeur du Mossad. Il revient néanmoins neuf ans plus tard, pour prendre la tête d'une nouvelle unité secrète d'espionnage technologique et scientifique. Il dirige le Lakam, le Bureau des relations scientifiques, avec son style habituel, sans retenue –ce qui provoquera sa chute.

En 1985, Jonathan Pollard, juif américain employé comme conseiller du centre de contre-espionnage de la Marine américaine, est pris la main dans le sac par des agents du FBI: il espionne les États-Unis pour le compte d'Israël. Pollard avoue avoir été recruté par Eitan, qu'il admirait profondément.

Eitan assume toute la responsabilité du fiasco et démissionne, sans se départir de son style: rentre-dedans et tape-à-l'œil. Lorsque le Premier ministre Shimon Peres déclare que l'affaire Pollard était une opération clandestine, Eitan n'hésite pas à le contredire: il affirme avoir agit conformément aux instructions du gouvernement.

Eitan était recherché par les autorités américaines, qui souhaitaient l'interroger. Il affirmait ne pas avoir remis les pieds aux États-Unis depuis lors.

Il y a un an, en 2018, je lui ai demandé s'il regrettait d'avoir recruté et fait travailler Pollard. De sa voix douce, il m'a répondu sans détour: «Non, pourquoi le devrais-je? J'évoluais dans un secteur d'activité très risqué. On ne gagne pas à tous les coups. C'est comme ça.»

Un modèle indépassable

Le Mossad, comme le reste de la communauté israélienne du renseignement, a connu des transformations majeures. La façon dont Eitan a été recruté et ses méthodes d'espion ont disparu depuis longtemps.

Les nouveaux candidats ne sont plus recommandés par les anciens des services, et on ne leur demande plus d'escalader des gouttières pour prouver leur valeur.

Leur personnalité est évaluée et examinée minutieusement par une équipe de psychologues, entre autres spécialistes. La technologie et la guerre de l'information ont remplacé l'espionnage à hauteur d'homme.

Mais les nouvelles recrues du Mossad apprennent encore l'histoire de Rafi Eitan, ainsi que ses enseignements: sa ruse et sa créativité sont encore considérées comme la marque des bons espions.

Cet article a initialement été publié sur le site Foreign Policy.

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