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«Qui contrôle Istanbul, contrôle la Turquie»: Erdogan rattrapé par son propre adage

Temps de lecture : 5 min

La Turquie retient son souffle. Après les élections municipales du 31 mars 2019, Istanbul, capitale culturelle et économique du pays, se retrouve avec deux capitaines pour un seul navire.

Vue d'Istanbul le 2 avril 2019. Au loin, l'une des affiches «Merci Istanbul» de l'AKP, montrant le candidat Binali Yildirim et le président Erdogan | Bulent Kilic / AFP
Vue d'Istanbul le 2 avril 2019. Au loin, l'une des affiches «Merci Istanbul» de l'AKP, montrant le candidat Binali Yildirim et le président Erdogan | Bulent Kilic / AFP

Quarante-huit heures après l’annonce des premiers résultats des élections municipales, deux hommes s’arrachent Istanbul la magnifique.

Le premier, Binali Yildirim (AKP, le parti présidentiel islamo-nationaliste), a proclamé sa victoire avant la fin du dépouillement des votes; le second, Ekrem Imamoglu (CHP, parti de centre gauche nationaliste et souverainiste), est donné vainqueur selon des résultats partiels. L'AKP a d'ores et déjà contesté sa défaite et engagé des recours, alors que les résultats définitifs se font encore attendre.

«Teşekkürler Istanbul», «merci Istanbul»: faute d’être en tête des votes, Binali Yildirim est en tête d’affiches –celles placardées à la hâte un peu partout dans la ville dans la nuit des élections, puis retirées dans la foulée, avant que l’ordre ne soit finalement donné au personnel municipal de les réintégrer. D’aucuns diront qu’il s’agit d’une ultime tentative en désespoir de cause, d’autres y verront un humble salut aux supporters de la première heure.

Enjeu personnel

Pour Recep Tayyip Erdogan, Istanbul revêt un aspect tout à fait personnel: le président turc est né et a grandi dans le quartier populaire de Kasimpasa et entretient avec sa ville natale «une histoire d’amour», pour reprendre l'un des slogans de la campagne électorale de l'AKP.

Comme le souligne Sinan Ulgen, le président du Centre d’études des politiques étrangères et économiques d’Istanbul, la symbolique est d’autant plus forte que «c’est la ville où Erdogan a débuté sa carrière politique».

Maire d’Istanbul de 1994 à 1998, ses actions dans la mégalopole ont été remarquées. L’aménagement des routes, la gestion du problème des ordures et de celui de l’eau ont, entre autres, marqué les esprits.

Mais faute de célébrer les noces d’argent, l’AKP va cette fois devoir accepter le divorce. «Je suis née à Istanbul et je ne connais ma ville que sous le contrôle de l’AKP. Je n’y croyais plus, mais il est temps que cela change. Voyons ce que les autres ont à proposer», confie une étudiante au lendemain des élections.

Projets fous

Difficile pour Erdogan d’accepter de se séparer d’une ville dont il s’est fait le Pygmalion. Devenu Premier ministre en 2003, il lance la ville –dirigée depuis vingt-cinq ans par des maires liés à l’islam politique– dans une série de «projets fous».

Construction du troisième pont Yavuz Selim, de la mosquée Camlica, qui dispose du «plus grand minaret du monde», et tout récemment du troisième aéroport de la ville, lui aussi «le plus grand du monde»: rien n’est trop beau, rien n’est trop grand pour Istanbul.

L’AKP est «un parti fondamentalement stambouliote, explique le géographe Jean-François Pérouse dans Istanbul Planète. La ville-monde du XXIe siècle, parce qu’il est un parti urbain et qu’Istanbul est considéré dans l’imaginaire collectif comme la quintessence de l’urbain […]; parce que la conception du développement et de la gestion territoriale propre à l’AKP est une conception centrée sur les métropoles (et sur la métropole par excellence, Istanbul); et enfin parce que l’AKP estime que la promotion de la Turquie passe avant tout par la promotion d’Istanbul.»

Istanbul, vitrine du pays à l’international, jouit des plus importants investissements publics. Pour autant, ceux-ci ne font pas l’unanimité au sein de la population. Sur l’emblématique place Taksim, une quinquagénaire montre du doigt la future mosquée, toujours en construction à l’entrée de l’avenue Istiklal. «Voici le nouveau visage d’Istanbul: des mosquées et des centres commerciaux. Est-ce l’image que nous voulons donner de notre pays? Certainement pas!», lance-t-elle à ses amies.

L'AKP regroupe l'ensemble de ses «mégaprojets» pour Istanbul sous l’étiquette «Objectif 2023». La perte de la ville aux élections municipales ne les remet pas en cause, mais elle met à mal les plans du président et de son parti pour le centenaire de la République en 2023 et les célébrations à la gloire de sa «nouvelle Turquie».

Poumon économique

Le budget municipal d'Instanbul s’élève à près de 24 milliards de livres turques [environ 4 milliards d’euros] par an, auxquelles s’ajoutent les montants alloués aux services de transports et de canalisations. Au total, la métropole concentre un budget annuel d’au moins 35 milliards de livres turques [près de 6 milliards d’euros].

«C’est beaucoup plus que le budget de nombreux pays. Prendre le contrôle de la mairie d’Istanbul est très important du point de vue économique, commente un analyste politique qui souhaite garder l’anonymat. L’un des points les plus importants de la politique populiste de l’AKP est de répartir ce budget du sommet jusqu’au bas de la pyramide. Ils ont mis en place tout un système de distribution de rentes économiques. C’est pour cette raison que l’élection à Istanbul était très importante.»

«Ça a été le plan qui a aidé l’AKP à devenir un tel poids politique au niveau national. Et maintenant, ce poids économique sera sous le contrôle de l’opposition pour cinq ans», ajoute Sinan Ulgen. Poumon économique de la Turquie, Istanbul se retrouve naturellement au cœur de la bataille politique.

La grandeur économique d’Istanbul n’a d’égale que sa démographie. Avec plus de 15 millions de personnes sur le total de 80 millions que compte le pays, la mégalopole cosmopolite concentre à elle seule un tiers de l'électorat.

Plus généralement, les dernières élections se sont jouées dans les grandes villes. «Les cinq grandes villes du pays (Istanbul, Ankara, Izmir, Adana et Mersin) représentent à peu près 65% du PNB de la Turquie. Même si numériquement, le nombre de municipalités détenues par le gouvernement et son allié politique [le MHP, parti ultra-nationaliste, ndlr] est supérieur (51,7%, selon les résultats provisoires), lorsque l’on regarde de plus près, les municipalités importantes du point de vue de leur poids économique sont désormais détenues par l’opposition.»

Le choix du HDP, le Parti démocratique des peuples [gauche pro-kurde], de ne pas présenter de candidatures dans les grandes villes a semble-t-il porté ses fruits. «Le vote des Kurdes et plus généralement des supporters du HDP a son importance dans la défaite de l’AKP, concède l’analyste politique sous couvert d’anonymat. S’ils n’ont pas voté par conviction pour le CHP, ils l’ont fait pour faire bloc contre l’AKP.»

Avertissement électoral

Les quelque 57 millions d’électeurs et électrices du pays ont été plus que sollicitées ces dernières années: quatre ans, cinq appels aux urnes.

«Ces dernières années, le président Erdogan s’investit personnellement dans chaque élection et en fait un plébiscite pour ou contre sa personne. Il semble que cette stratégie n’ait pas fonctionné cette fois-ci», poursuit l’analyste.

En cinquante jours de campagne électorale, l’hyperprésident a tenu une centaine de meetings dans le pays –«question de survie de la nation», selon ses mots.

Deux jours après les élections, un commerçant de Kadikoy, un quartier d’Istanbul traditionnellement attaché à l’opposition, croit dur comme fer à l’élection du candidat kémaliste du CHP: «Si tout se passe dans les règles, il sera officiellement déclaré vainqueur. C’est un avertissement pour les dirigeants de ce pays. Les citoyens leur ont tiré les oreilles.»

«Qui contrôle Istanbul, contrôle la Turquie», a coutume de répéter le président Erdogan. Pour autant, la perte de villes majeures comme Istanbul ou Ankara, si elle signe un revers électoral d’envergure, ne signe pas la fin de l’AKP.

«Nous avons un système constitutionnel dans lequel il y a une centralisation du pouvoir extrême, avec un président omnipotent. Dégager ce type de conclusion ne serait pas très réaliste, d’autant plus que l’AKP et finalement le MHP ont reçu plus de 50% du vote national», nuance Sinan Ülgen, avant de conclure que «ce succès inattendu de l’opposition a montré qu’ils n’étaient pas condamnés à perdre face à l’AKP perçu comme invincible. On voit que ce n’est plus le cas, et c’est une bonne chose pour la démocratie turque».

Marion Fontenille Journaliste indépendante

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