Santé

La guerre de l'homéopathie touche peut-être bientôt à sa fin

Temps de lecture : 9 min

Après de longs atermoiements, Agnès Buzyn devrait prochainement décider du déremboursement des médicaments homéopathiques.

Tubes de granules homéopathiques dans une pharmacie de Lille, le 3 septembre 2018 | Philippe Huguen / AFP
Tubes de granules homéopathiques dans une pharmacie de Lille, le 3 septembre 2018 | Philippe Huguen / AFP

C'est une exception française, au croisement de la médecine et de la pharmacie, de la déontologie et de la politique. On peut la faire commencer à la fin du XVIIIe siècle avec Samuel Hahnemann et ses trois préceptes: celui des «similitudes» (soigner le mal par le mal) et ceux des «hautes dilutions» et de leur «dynamisation».

On pourrait tout aussi bien la faire débuter il y a trente-cinq ans, avec la publication au Journal officiel d'un arrêté daté du 12 septembre 1984 signé par Georgina Dufoix. Alors ministre des Affaires sociales et de la Solidarité nationale du gouvernement de Laurent Fabius, elle obtenait de faire rembourser à 65% nombre de spécialités homéopathiques n'ayant jamais fait la preuve de leur efficacité.

Vingt ans plus tard, ce taux fut ramené à 30%, sans que l'abcès entre les pro et les anti-homéopathie ne soit jamais crevé.

Puis on crut le sujet enterré, le camp des rationalistes dépassé par l'engouement croissant pour les médecines dites «alternatives» ou «complémentaires».

L'Ordre et la tribune

On avait tort, la révolte couvait. Et elle explosa le 18 mars 2018, avec la publication dans Le Figaro d'une violente tribune, «L'appel de 124 professionnels de la santé contre les “médecines alternatives”».

Les signataires –des médecins que le grand public ne connaît pas, pour la plupart– partaient alors en guerre: ils alertaient «sur les promesses fantaisistes et l'efficacité selon eux jamais prouvée des médecines dites alternatives», réclamaient «l'exclusion de ces disciplines ésotériques du champ médical», visaient l'institution ordinale et en appellaient à la raison et aux pouvoirs publics.

«En 2018, l'Ordre des médecins tolère des pratiques en désaccord avec son propre code de déontologie et les pouvoirs publics organisent, voire participent, au financement de certaines de ces pratiques […], pouvait-on lire. L'homéopathie, comme les autres pratiques qualifiées de “médecines alternatives”, n'est en rien scientifique. Ces pratiques sont basées sur des croyances promettant une guérison miraculeuse et sans risques. En septembre 2017, le Conseil scientifique des académies des sciences européennes a publié un rapport confirmant l'absence de preuves de l'efficacité de l'homéopathie. Dans la plupart des pays développés, les médecins se voient interdire de prescrire des produits homéopathiques.»

Quelques jours plus tard, le Conseil national de l'Ordre des médecins publie une réponse agacée, dans laquelle il «regrette que la forme véhémente de l'interpellation publique ait davantage alimenté le buzz médiatique d'un moment qu'une réflexion sereine et argumentée sur le sujet».

«Le public ayant pu prendre connaissance de ce débat peut avoir l'impression d'une certaine confusion des genres, notamment sur la dangerosité intrinsèque des médecines complémentaires et, plus encore, que l'Ordre couvrirait par une inaction coupable des pratiques qualifiées de charlatanesques dans une pétition», souligne l'institution.

Et l'Ordre de préciser qu'il n'était en rien compétent pour se prononcer scientifiquement sur le sujet. Aussi prenait-il deux initiatives: demander à l'Académie nationale de médecine de bien vouloir se saisir du sujet et appeler Agnès Buzyn, ministre des Solidarités et de la Santé, à en faire de même auprès de la Haute autorité de santé. L'affaire pouvait commencer.

#DemandeTonRemboursement

Le 12 avril 2018, coup de théâtre. Invitée de la matinale sur RMC-BFM TV, Agnès Buzyn annonce que les spécialités homéopathiques continueront à être remboursées par l'Assurance-maladie, même si c'est «probablement un effet placebo». «Les Français y sont attachés. Si cela peut éviter le recours à des médicaments toxiques, je pense nous y gagnons collectivement. Voilà, ça ne fait pas de mal!», ose la ministre.

On assiste alors à un embrasement satirique sur les réseaux sociaux, via le hashtag #DemandeTonRemboursement.

Quelques jours plus tard, Agnès Buzyn revient sur le sujet et affirme sur Europe 1 que les médications homéopathiques sont remboursées «comme tous les médicaments qui ont un service médical rendu faible, à 15%».

«Il y a toute une catégorie de médicaments dont on sait que l'efficacité n'est pas… très… prouvée, commence-t-elle. C'est ce qu'on appelle l'effet placebo. En tant que scientifique, je considère que l'homéopathie ne peut pas fonctionner autrement que par l'effet placebo! Dans tous les cas, rien n'a été prouvé autrement. Si on doit se poser la question du remboursement, on doit plus généralement se poser la question du remboursement de médicaments très peu efficaces.»

Pour la ministre, pour le gouvernement, pour le Premier ministre et le président de la République, l'enjeu est mineur: «Ce qu'il faut savoir, c'est que ça représente une somme assez réduite pour la Sécurité sociale. C'est quelques dizaines de millions d'euros. Ce n'est pas ça qui va permettre de faire des économies importantes par rapport aux enjeux financiers de remboursement des soins. Ce n'est pas une priorité aujourd'hui.»

Gouvernement pris en étau

Fin mai 2018, tout avait changé. L'homéopathie? «Si elle est utile, elle restera remboursée. Si elle est inutile, elle arrêtera de l'être», faisait savoir Agnès Buzyn sur France Inter.

Et en juillet, coup de tonnerre: le gouvernement reçoit un avertissement sans précédent de la Commission de la transparence de la Haute autorité de santé (HAS). Il s'agit là d'une instance scientifique composée de médecins, pharmaciens, spécialistes en méthodologie et épidémiologie, qui évalue les médicaments ayant obtenu leur autorisation de mise sur le marché lorsque le laboratoire qui les commercialise souhaite les voir remboursés par la Sécurité sociale.

Ses membres avaient eu à réaliser l'évaluation de l'efficacité de quatre spécialités homéopathiques en vue de maintenir leur remboursement, et glissaient dans leur avis un commentaire politique: «La Commission s'étonne du maintien du taux de remboursement à 30% des médicaments homéopathiques à nom commun compte tenu du taux de remboursement à 30% voire 15% de médicaments ayant fait la preuve de leur efficacité.»

En fin d'année 2018, deux nouveaux éléments furent versés au dossier. D'abord un sondage publié dans les colonnes du Parisien, établissant que près de trois personnes interrogées sur quatre étaient opposées au déremboursement des spécialités homéopathiques. «Il est clair que l'arrêt de n'importe quel remboursement génère une opposition de l'opinion, mais celle-ci est tout de même à mettre en relation avec les bénéfices dont les Français disent tirer de l'homéopathie, qui a un véritable ancrage dans leur pratique de soins», analysait Luc Barthélémy, directeur santé d'Ipsos.

A suivi une nouvelle attaque des rationalistes, via une tribune radicale publiée dans L'Express, «Homéopathie: “Il faut dérembourser”», signée par 131 membres des Académies des sciences, de médecine et de pharmacie.

«Non, l'homéopathie n'est pas un médicament actif, même si elle bénéficie d'une autorisation de mise sur le marché et d'un remboursement [...]. Non, les produits homéopathiques ne peuvent plus continuer à entretenir le flou sur leur composition [...]. Non, l'homéopathie n'est pas plus efficace qu'un autre placebo [...]. Non, l'homéopathie n'est pas forcément inoffensive [...]. Non, l'homéopathie ne saurait invoquer un effet thérapeutique [...]. Non, l'homéopathie ne doit plus être enseignée dans les facultés de médecine et de pharmacie, qui se discréditent en cautionnant une doctrine restée en marge de la science [...]. Non, l'homéopathie ne coûte pas moins cher à la collectivité que la médecine conventionnelle», était-il martelé.

À cette occasion, on découvrit qu'Agnès Buzyn, après de longs atermoiements, s'était finalement décidée à saisir la Haute autorité de santé pour évaluer l'efficacité de l'homéopathie –et donc le bien-fondé de son remboursement.

En attendant la HAS

Après la publication tardive, le 17 mars 2019, d'un décret précisant les modalités d'évaluation de sa Commission de la transparence, la HAS vient de détailler sa méthode de travail: les médicaments homéopathiques seront examinés «en prenant en compte leur efficacité et leurs effets indésirables, leur place dans la stratégie thérapeutique (notamment au regard des autres traitements disponibles), la gravité des affections auxquelles ils sont destinés et leur intérêt pour la santé publique».

«La Commission de la transparence fondera son évaluation sur les preuves disponibles, expose-t-elle. Elle prendra appui sur l'analyse de la littérature nationale et internationale: plus de 800 études et recommandations françaises et internationales ont été identifiées; les données déposées par les trois laboratoires concernés [Boiron, Lehning et Weleda, ndlr]; les contributions de parties prenantes (professionnels de santé, patients, etc.) provenant de l'appel à contribution mené fin 2018 –une trentaine de contributions reçues– et de futures auditions.»

La commission prévoit de publier un avis en juin 2019 au plus tôt. Mais sauf surprise médicale, scientifique ou politique, et compte tenu de leurs précédentes conclusions, on voit mal ses membres conclure à une quelconque efficacité spécifique de ces spécialités.

Cette issue est d'autant plus improbable que l'homéopathie –ses spécialités, sa pratique et son enseignement– a fait l'objet le 28 mars dernier d'une nouvelle salve critique émanant des Académies nationales de médecine et de pharmacie, pour la première fois ainsi réunies.

Tout en estimant qu'il «n'est pas contraire à l'éthique ni aux bonnes pratiques d'user de préparations homéopathiques, dans les situations où l'emploi d'une thérapie complémentaire est souhaitée», les deux institutions soulignent que leurs utilisations ne sont acceptables que si elles n'induisent pas une «perte de chance», en retardant la procédure diagnostique et/ou l'établissement d'un traitement reconnu efficace.

Les académies ajoutent qu'aucun diplôme universitaire d'homéopathie ne doit continuer à être délivré par les facultés de médecine ou de pharmacie, et qu'aucune préparation homéopathique ne devrait être remboursée par l'Assurance-maladie «tant que la démonstration d'un service médical rendu suffisant n'en aura pas été apportée».

L'effet placebo, «seule explication possible, mais aussi suffisante, des effets de l'homéopathie en l'état actuel de la science».

Communiqué de l'Académie nationale de médecine

Pour «fournir au public une information loyale», elles estiment enfin que les préparations homéopathiques délivrées en pharmacie devraient «porter la mention de leur composition, de leur dilution en termes compréhensibles, sans revendication thérapeutique».

Quid de l'intérêt accordé à l'homéopathie par une majeure partie de la population française –et par une proportion non négligeable de médecins non homéopathes? Pour l'Académie de médecine, il s'expliquerait par la connaissance insuffisante et/ou la sous-estimation de l'effet placebo, «seule explication possible, mais aussi suffisante, des effets de l'homéopathie en l'état actuel de la science».

«Nous sommes heureux de voir que les deux Académies se positionnent clairement. Il est temps que les pouvoirs publics et les instances ordinales en prennent acte!», se réjouit le collectif Fakemed, constitué après la publication en mars 2018 de la tribune anti-homéopathie dans Le Figaro. Le collectif aurait toutefois aimé un discours «plus incisif» faisant l'économie d'une acceptabilité «éthique» de la prescription homéopathique au nom de l'effet placebo.

Bien éloignée de son académie, la Fédération des pharmaciens d'officine juge quant à elle l'homéopathie «indispensable à l'arsenal thérapeutique» et, prudence extrême, ne souhaite pas «rentrer dans le débat sur l'efficacité du produit».

De son côté, l'Union des syndicats de pharmaciens d'officine prévient que «si on dérembourse, les prix vont flamber» et avance un possible «compromis»: «passer le taux de remboursement de 30% à 15 %.»

«Je me suis engagée à suivre les recommandations de la HAS. J'ai souhaité remettre le rationnel scientifique au centre du débat.»

Agnès Buzyn, ministre des Solidarités et de la Santé

Selon l'Assurance-maladie, le remboursement de l'homéopathie a, en 2017, représenté un peu moins de 130 millions d'euros, sur un total de près de 20 milliards pour l'ensemble des médicaments remboursés.

On attend désormais la décision politique. «Je me suis engagée à suivre les recommandations de la HAS, déclarait le 25 mars 2019 Agnès Buzyn à l'Agence France Presse. J'ai souhaité remettre le rationnel scientifique au centre du débat. Ça ne veut pas dire que cela suffise toujours à prendre une décision politique, mais au moins, j'ai réaffirmé qu'on ne pouvait pas faire sans. On ne peut pas prendre des décisions uniquement sur le ressenti des gens, parce que c'est comme cela qu'on glisse vers une forme de populisme.»

Risque populiste ou non, reste en suspens une question qu'aucun des acteurs concernés n'a semblé se poser jusque là: celle de la légitimité d'une prise en charge par la collectivité du toujours aussi mystérieux effet placebo.

Jean-Yves Nau Journaliste

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