Parents & enfants / Culture

«La lutte des classes», les dessous de la carte scolaire

Temps de lecture : 7 min

Le film de Michel Leclerc avec Leïla Bekhti et Édouard Baer est une comédie politique qui parvient à faire de l'humour avec le grave échec de la mixité sociale dans l'école publique.

Des personnages qui savent rire de leur contradictions. L'affiche du film | Allociné
Des personnages qui savent rire de leur contradictions. L'affiche du film | Allociné

Enfin un film qui s’empare du sujet! Un sujet qui concerne de si près l’école, qui préoccupe tant de parents, que je n’avais jamais vu auparavant porté dans une fiction et dont la problématique est traitée par l'humour: le choix de l’école, l’évitement scolaire, la mixité sociale dans les quartiers populaires. Ce film est servi par un titre très fort: La lutte des classes.

Un film dont les les héros sont les parents, incarnés par Leïla Bekhti et Édouard Baer, un couple à la tête d’une famille recomposée et propriétaire d’une petite maison à Bagnolet, en Seine-Saint-Denis. Leur petit garçon, Corentin, y fréquente l’école publique Jean Jaurès. Les copains du gamin, d’autres enfants aux prénoms français (Milo, Jules), quittent l’école pour «le privé», à savoir Saint-Benoît où le niveau serait meilleur et les problèmes de discipline absents.


Dans cette ville populaire, les maisons attirent des familles parisiennes découragées par la flambée de l’immobilier dans la capitale, tandis que les grands immeubles sont peuplés de tout ce que la banlieue compte de catégories populaires, immigrées et immigrés de plus ou moins fraîche date ou Séquanodionysiens depuis des générations. Dans ce petit monde, les enfants sont censés pouvoir fréquenter les mêmes salles de classe… mais finalement on se croise sans se mélanger. Le matin, le chemin de l’école se sépare en deux: celui de Jean-Jo et celui de Saint-Benoît. La scène qui l'illustre est parfaite et se passe de mots –ou alors écoutez ceux du podcast de Delphine Saltel sur le sujet.

Un combat dont on peut rire

Mais ce n’est pas une lutte entre les élèves de Saint-Benoît et ceux de Jean-Jaurès que raconte le film, car cette confrontation n’existe pas, justement. Le récit s’articule plutôt autour du combat intérieur qui se joue dans la tête des parents, qui pensent devoir faire un choix pour la scolarité de leur enfant. Et ce choix montre toutes les apories du (non) vivre-ensemble qui caractérise les zone gentrifiées: l’absence de conscience de classe des parents les plus riches, leur aveuglement et l’effectivité des différences ressenties, mais peu formulables, entre le peuple des maisons et celui des tours.

Ce combat est drôle. Comme le sont les questionnements, les hésitations et les justifications hasardeuses.

Ce combat c’est donc celui de Jean Jaurès contre Saint-Benoît –l’école publique versus l’école privée dans la tête des héros. Ce sont aussi les contradictions liées aux principes (les idéaux) non formulés, aux grandes idées (être de gauche), aux réalités perçues confusément (les vrais problèmes de l’école) et à l'urgence scolaire qui paraît délirante (changer d’école à tout prix). Avec, bien sûr, la confusion qui en découle.

Ce combat est drôle. Comme le sont les questionnements, les hésitations et les justifications hasardeuses, dans les deux sens. Pourquoi agit-on de telle ou telle manière? Quels sont nos choix, par quoi sont-ils guidés, sommes-nous cohérentes et cohérents? Finalement, on peut en rire dans la vie et encore plus devant un film qui a l’intelligence de choisir la bienveillance envers ses personnages, sans jamais se priver de nous dévoiler leur honte, leur panique et en les engageant qui plus est à rire d’eux-mêmes. Tout est tissé pour que soit contournée l'assignation à penser dans une direction prédéterminée, et vous savez quoi? Concernant la banlieue, l’école ou l’éducation parentale, ça fait du bien. Un bien fou.

Changer d'école au lieu de changer l'école

Le fil est ténu mais il tient tout le film. J’ajoute que, étant familière de ce sujet à la fois sur son versant théorique –car il intéresse les chercheurs et chercheuses depuis longtemps– et dans la vie réelle à travers ma propre pratique du collège public (en tant qu’enseignante à petites doses et intervenante en classe médias dans l’éducation prioritaire, la fameuse, celle qui est soigneusement évitée par certaines familles) ou encore via les exemples de nombreuses et nombreux amis qui ont choisi l’école privée pour leur progéniture, on retrouve ici tous les arguments entendus pour contourner l’école publique.

«Pour qu’il y ait de la mixité il faut qu’il y ait de la mixité. Parce que si ce n’est pas de la mixité, hé bien ce n’est pas de la mixité.»

Paul, joué par Édouard Baer

On les retrouve sans fards, comme seule la fiction le permet: les personnages disent sincèrement ce qu’ils pensent et ressentent, ils ont peur, honte, sont mal à l’aise. Comme dans la vie. Et préfèrent, selon la formule de la sociologue Agnès van Zanten, changer d’école que changer l’école.

Différentes questions sont abordées dans le film. Comment rester à l’école –publique, populaire, évitée par les catégories favorisées– si elle devient un ghetto? Est-ce raciste de vouloir l’éviter? Dans ce contexte, qu’est-ce qu’être blanc? Enfin, comment adhérer à l’injonction de participer à la mixité puisque, comme le dit le personnage incarné par Édouard Baer: «Pour qu’il y ait de la mixité il faut qu’il y ait de la mixité. Parce que si ce n’est pas de la mixité, hé bien ce n’est pas de la mixité»?

Voilà en substance ce que disent bien des parents: on voudrait la «vraie» mixité sans que personne ne sache très bien ce que cela signifie. Cette mixité rêvée, si elle est un objectif pour certaines et certains, reste un repoussoir pour d’autres, qui ont depuis longtemps fait sécession, et sans complexe, dans des quartiers vidés de leurs classes populaires, chassées depuis plus ou moins longtemps par le prix exorbitant des logements.

L'école dans tous ses états

C'est par là que le film revient à «la lutte des classes», qui est en fait une lutte de l’école pour sa survie. Car quand il n’y a que des pauvres dans une école, elle périclite dans des bâtiments indignes et sans matériel suffisant. C’est ce que raconte Véronique Decker à propos de son école de Bobigny ou encore des collectifs de parents et d'enseignantes et enseignants au sujet de l’état d’écoles et de collèges dans certains quartiers populaires de France.

Se demander ce que peut une école publique pour les enfants des quartiers populaires est une question éminemment politique.

On pense en particulier à la ville de Marseille où l’état des écoles publiques ne cesse d’être rappelé aux édiles et où le secteur privé fait aussi le plein grâce au sous-financement du public. Le film prend le parti de faire un running gag d'un sujet qui devrait être traité en vraie honte de la République. La pauvreté de l’école de Bagnolet devient non seulement un motif de comédie mais encore un pivot scénaristique (je ne veux pas spoiler le film). En ce sens, on peut qualifier le film de comédie politique.

Car se demander ce que peut une école publique pour les enfants des quartiers populaires quand elle est appauvrie et négligée est une question éminemment politique, mais affreusement délaissée.

Que signifie être de gauche (ou de droite)?

Mais La lutte des classes demeure avant tout une comédie. Il faut rendre grâce à ce film de nous faire rire avec, et pas contre ses personnages (on reconnaît là le talent du duo Kasmi-Leclerc). C’est ce qui différencie les comédie intéressantes des comédies paresseuses, se coltiner le fond du sujet et, en l’occurrence: la politique. Donc, que signifie être de gauche (ou de droite) aujourd’hui? Voilà la grande question posée par la scénariste et le cinéaste film après film, et voilà une question pertinente comme le prouve la longue liste des candidates et candidats de gauche aux élections et leur incapacité à s’accorder sur un destin commun.

Ce sujet mériterait d’ailleurs une autre comédie, voire une série en plusieurs saisons. Être de gauche donc, avec ou malgré ce que l’on est, vivre avec ses valeurs en les questionnant Mine de rien, le film apporte ses réponses qui conservent toute leur fraicheur, notamment savoir écouter et regarder les gens au-delà des idées reçues et comprendre qu’on est soi-même bourré de préjugés.

Et c’est bien ce à quoi nous enjoint ce récit: regarder vraiment les gens qui vivent autour de nous. Voilà un engagement plus difficile que de fréquenter une ferme urbaine et son Amap ou d’aller à une réunion de parents d’élèves. Car les «autres» ne sont pas simplement des femmes voilées –bravo au film d’aborder la question frontalement, en utilisant ses possibles maladresses comme autant de questions et sans rien affirmer. Les «autres» à qui on pourrait tout simplement adresser la parole au lieu d’imaginer à leur place ce qu’ils pensent.

La condition parentale contemporaine

Idem pour les enfants. Que pensent-ils? N’a-t-on pas tendance à les négliger en croyant nous occuper d’eux, savons-nous vraiment les regarder ou les écouter? De là surgit l’émotion. Il faut le dire, Leïla Bekhti (j’en étais sûre) et Édouard Baer (j’aurais pu avoir des doutes) sont parfaitement parfaits en parents. Aimants, préoccupés, affectueux, bordéliques, perdus, drôles.

C’est la condition parentale contemporaine de penser que nous sommes devenus les seuls responsables du destin de nos enfants.

Cette crédibilité (ou parental credibility –et je sais de quoi je parle) était essentielle, car le film repose sur le fait que les problèmes réels ou supposés des enfants prennent une place considérable dans nos esprits et dans nos cœurs. Ils peuvent nous faire littéralement dérailler. C’est la condition parentale contemporaine que de vivre avec cette charge écrasante, parfois étouffante, de penser que nous sommes devenus les seuls responsables du destin de nos enfants. Le vrai propos du film se trouve peut-être là et il faut lui rendre grâce de nous faire rire, et je vous promets que sur ce sujet, c’est libérateur.

Louise Tourret Journaliste

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