Politique / Société

La nostalgie très française pour la Révolution

Temps de lecture : 7 min

À 39%, nos concitoyennes et nos concitoyens sont acquis à l'idée de la révolution. Beaucoup plus qu'ailleurs en Europe. Souhait internationaliste ou nationaliste?

«La Liberté guidant le peuple», tableau d'Eugène Delacroix (1830) | Musée du Louvre via Wikimedia Commons
«La Liberté guidant le peuple», tableau d'Eugène Delacroix (1830) | Musée du Louvre via Wikimedia Commons

La population française adore la Révolution. Elle honore la prise de la Bastille. Elle chérit les Sans-culottes qui s'opposaient, il y a plus de deux siècles en arrière, aux aristocrates. Elle admire ces ancêtres des «gilets jaunes» censés, aujourd'hui, incarner le peuple qui se révoltent contre «l'oligarchie et les élites». Elle aime tellement l'esprit frondeur qu'elle a le choix pour les élections, ce qui n'est pas vraiment un processus révolutionnaire, entre un Parti communiste, un mouvement situé sur la gauche de celui-ci, La France insoumise, et... trois organisations trotskistes (Lutte ouvrière, le Nouveau parti anticapitaliste et le Parti ouvrier indépendant), une richesse d'extrême gauche unique au monde.

La France idéalise la Révolution de 1789 qui a incontestablement apporté, au pays et au monde, la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, en oubliant un peu rapidement les interdits de 1791 sur le compagnonnage, les rassemblements paysans et les organisations ouvrières de la loi Le Chapelier, comme l'indique le sociologue Jean-François Amadieu, spécialiste des relations sociales, en rappelant que «les grèves étaient interdites».

Un chiffre absolument spectaculaire

Sans parler, évidemment, de la Terreur de 1793 qu'on fait souvent tomber fort opportunément dans l'oubli mais qui vit tomber aussi les têtes à foison. Le problème des révolutions, c'est qu'il leur est souvent arrivé de déraper en cours de route. Et de ne pas toujours finir très bien, soit dans la répression opérée par le système en place, soit par l'oppression de celui qui le remplace. La révolution des Œillets à la mode portugaise ne se trouve pas à chaque coin de rue.

Et pourtant, les Français et les Françaises montrent un certain attachement à cette forme de transition politique pour passer d'un système à un autre. Pour preuve, un sondage de l'Ifop réalisé à la mi-février sur la question et publié le 20 mars sur le site Atlantico. Alors que l'organisme français interrogeait nos compatriotes sur le fait de savoir s'il vaut mieux une révolution ou un programme de réformes pour «vraiment changer la situation», une enquête identique était conduite par d'autres instituts dans cinq pays d'Europe (Allemagne, Autriche, Espagne Italie, Pologne).

De loin, nos concitoyennes et nos concitoyens semblent être les plus enthousiastes, ou du moins les plus acquis, à l'idée de la révolution... même si un sur deux penche quand même pour les réformes. Ils sont 39% en France à se sentir une âme de révolutionnaire contre 28% en Italie: ces deux pays méditerranéens ont eu, dans la seconde moitié du XXe siècle, un parti communiste puissant.

«Il s'agit d'un chiffre absolument spectaculaire», remarque David Nguyen, directeur conseil à l'Ifop, qui commente ce sondage pour Atlantico. «Quatre Français sur dix considèrent qu'une révolution serait une bonne solution: même si nous ne savons pas exactement ce qu'ils mettent derrière ce mot, poursuit-il, c'est la marque d'une radicalité très présente au sein de la société.» Présente et très élevée, si on compare cette radicalité avec celle décelée dans les autres pays européens étudiés.

Si un Allemand sur cinq (20%) partage aussi ce sentiment, peut-être en souvenir de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, figures révolutionnaires allemandes assassinées en 1919, les Autrichiens, les Espagnols (qui ont connu la guerre civile suivie du long régime dictatorial franquiste jusqu'en 1975) et les Polonais y sont encore moins favorables puisque les chiffres sont de 13% et 14%.

Les révolutionnaires potentiels des deux extrêmes

L'enquête Ifop montre, ce qui n'est pas surprenant, que les partisanes et les partisans de la révolution se recrutent plus à gauche (45%) qu'à droite (35%), bien que cette voie politique soit plus revendiquée au sein du Rassemblement national (73%) que dans les rangs de La France insoumise (60%). Une mesure qui est confirmée si on se réfère au choix présidentiel du premier tour: l'électorat de Marine Le Pen opte pour la solution révolutionnaire à 66% et celui de Jean-Luc Mélenchon à 57%. Cet ordre des deux extrêmes se confirme si l'on prend les intentions de vote aux prochaines élections comme référence: le RN est à 71% et LFI à 67%.

Il apparaît clairement que ces deux électorats ont une fibre révolutionnaire beaucoup plus marquée et visible que tous les autres. Il n'est donc pas très étonnant de les retrouver dans le soutien plus ou moins actif et voyant au mouvement des «gilets jaunes». «Les révolutionnaires potentiels se trouvent d'abord dans les formations les plus opposées au gouvernement actuel», note encore David Nguyen, en ajoutant que «cette radicalité s'est renforcée depuis le début du quinquennat.»

Une volonté de se placer hors du champ électoral

Ces deux courants, RN et LFI, étant porteurs de deux populismes, ils peuvent se retrouver dans l'affichage officiel de la défense du peuple à travers une multitude de dates révolutionnaires de l'histoire de France. La Bastille de 1789, une forteresse symbolique à abattre bien sûr, Thermidor (au sens contre-révolutionnaire que lui donnent les trotskistes), mais aussi 1830, 1848, 1940 pour la «Révolution nationale» du régime de Vichy et même le 13 mai 1958 pour le putsch à Alger qui favorisa le retour au pouvoir du général de Gaulle, lequel devait dénoncer, en 1961, les menées factieuses d'un «quarteron de généraux à la retraite».

Plus près de nous encore, en 1981, le 23 octobre, au congrès du Parti socialiste, Paul Quilès, secrétaire national de ce parti qui dispose d'une majorité écrasante à l'Assemblée nationale après l'entrée de François Mitterrand à l'Élysée, déclare: «Il ne faut plus dire “des têtes vont tomber” comme Robespierre à la Convention, mais il faut dire lesquelles et le dire rapidement. C'est ce que nous attendons du gouvernement, car il en va de la réussite de notre politique». Cette saillie révolutionnaire lui vaudra le surnom de «Robespaul».

Aujourd'hui encore, Jean-Luc Mélenchon, qui est un admirateur passionné et passionnant de Maximilien Robespierre, personnage-cible sur les épaules duquel reposent injustement toutes les horreurs de la Révolution car lui-même n'était pas particulièrement tendre et élastique, présente les acteurs de cette ébullition cataclysmique comme «les nôtres». Et le chef de file de La France insoumise ajoutait en 2016, face au psychanalyste Gérard Miller: «J'ai toujours défendu que la Révolution était le fondamental de l'identité des Français pour la période moderne».

On le voit, ces références multiples sont aussi contradictoires. Elles renvoient à deux imaginaires opposés. Les unes peuvent avoir un caractère universaliste –ce qui peut être baptisé internationaliste chez les révolutionnaires de gauche– et les autres, des ressorts profondément nationalistes qui peuvent satisfaire les révolutionnaires de droite. Il y a donc une fonction unificatrice du mot révolution qui, sans les associer idéologiquement, peut rassembler momentanément deux populations distinctes du corps social.

C'est exactement ce qui se déroule sous nos yeux avec la crise des «gilets jaunes» et qui explique l'incapacité de ce mouvement à se choisir des leaders, en dehors des hommes –Éric Drouet ou Maxime Nicolle– et des femmes –Priscillia Ludosky ou Ingrid Levavasseur– qui, figures autoproclamées de la fronde, se défendent d'en être les porte-paroles alors qu'elles en jouent totalement le rôle. Volontairement ou involontairement. Cela explique aussi la volonté du mouvement de se placer en dehors du champ démocratique électoral, en refusant collectivement de défendre ses options politiques dans les urnes.

Cet attachement fantasmé à la révolution, qui est pour partie le produit de notre histoire politique et syndicale nationale –voire de notre histoire picturale au travers du tableau d'Eugène Delacroix, La Liberté guidant le peuple– trouve aussi ses racines dans l'opposition entretenue entre le «peuple» et les «élites». Ainsi, toujours selon l'enquête Ifop pour Atlantico, cette rivalité est forte en France pour 81% des personnes interrogées, dont très forte pour 41% (elle est faible pour 9%), un chiffre qui place notre pays en tête du palmarès devant l'Espagne (73%), l'Italie (67%), l'Allemagne (66%), l'Autriche (64%) et la Pologne (50%).

Le sociologue Jean-François Amadieu rapproche ce désir de révolution au souhait grandissant de réformer en profondeur le système capitaliste mis en évidence dans une enquête régulière effectuée par l'institut Opinionway et le Cevipof (Centre de recherches politiques de Sciences Po).

En décembre 2018, le pourcentage de Français et de Françaises estimant que le système capitaliste devait être «réformé en profondeur» atteignait 49%, soit le plus haut score depuis octobre 2011 où il était identique, alors que le pourcentage de celles et ceux souhaitant qu'il soit «réformé sur quelques points» était de 41%, soit le taux le plus bas depuis décembre 2009. Jamais l'écart dans ce sens (huit points) n'avait été aussi important. Dans le passé, les écarts opposés en faveur des réformes à la marge avaient été observés en 2009 avec treize points, en 2012 et en 2016 avec dix points.

«L'égalité réelle est une chimère»

Cette appétence croissante pour la révolution, qui se combine avec un sentiment exacerbé de colère et une recherche éperdue de l'égalité totale, n'est évidemment pas un bon signe pour la République, pour le fonctionnement des institutions démocratiques et pour ceux qui président aux destinées du pays.

Les responsables politiques et le milieu intellectuel seraient bien inspirés d'en prendre conscience. À l'instar de Mona Ozouf, historienne et philosophe, qui déclarait, dans Le Monde du 22 mars: «Les “gilets jaunes” s'inscrivent effectivement dans la revendication de l'égalité réelle. Le problème, c'est que l'égalité réelle est une chimère. On ne peut pas la “réaliser” dans un monde où la nature et l'histoire sèment des inégalités de tous ordres. L'égalité ne peut donc que rester un horizon, si bien que les vrais défenseurs de l'égalité sont ceux qui se proposent, non de proclamer l'égalité réelle, ce qui est à la portée de chacun, mais de réduire laborieusement les inégalités, ce qui est une tout autre affaire».

Olivier Biffaud Journaliste

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