Politique / Monde

La «mal vie» avait détruit les rêves de la jeunesse algérienne

Temps de lecture : 7 min

Un sixième vendredi de manifestation se déroulait en Algérie, le 29 mars. La population algérienne exige toujours le départ du président Bouteflika et l’organisation d’élections démocratiques.

Manifestation contre le régime Bouteflika, le 29 mars 2019 en Alger. Les protestataires ont trouvé un nouveau souffle depuis que le général Ahmed Gaid Salah a invoqué l'article 102 de la Constitution qui stipule que le president peut être révoqué. | 
Ryad Kramdi / AFP
Manifestation contre le régime Bouteflika, le 29 mars 2019 en Alger. Les protestataires ont trouvé un nouveau souffle depuis que le général Ahmed Gaid Salah a invoqué l'article 102 de la Constitution qui stipule que le president peut être révoqué. | Ryad Kramdi / AFP

Les klaxons résonnent dans les rues d’Alger. Il est 11 heures du matin ce vendredi 29 mars et la capitale de l’Algérie se prépare à une nouvelle journée de manifestation contre le régime du président Abdelaziz Bouteflika. Au téléphone, Abdelouhab Fersaoui, le président de l’ONG Rassemblement actions jeunesse, ne cache pas sa joie. «Les gens commencent déjà à affluer, cela va encore être une forte mobilisation.»

Depuis le 22 février et l’annonce par ses proches que Bouteflika, qui vit reclus dans sa résidence médicalisée à Zéralda, à l’ouest d’Alger, allait briguer un cinquième mandat à l’élection présidentielle du 19 avril, des milliers d’Algériennes et d'Algériens descendent chaque vendredi, jour de prière, dans les rues des grandes villes du pays pour manifester leur colère et leur dégoût d’un pouvoir à bout de souffle, qui ne sait plus quel signal envoyer pour calmer la mobilisation populaire.

«Quand on parle de “la mal vie, c’est pour évoquer la manière dont le régime a enlevé aux Algériens le droit de se sentir bien dans leur pays.»

Younès, 29 ans, avocat

Sous la pression de la rue, Abdelaziz Bouteflika, victime d’un accident vasculaire cérébral en 2013 et grandement diminué sur le plan physique et intellectuel depuis, avait finalement annoncé le 11 mars qu’il ne se représenterait pas pour un nouveau bail à la tête de l’État, tout en prenant soin d’annoncer le report de l’élection présidentielle à une date indéterminée. Les Algériennes et Algériens ont alors manifesté contre le mandat «4+» de l’ancien héros de la guerre d’indépendance contre la France. Nouveau rebondissement le 26 mars, quand le chef de l’Armée nationale populaire, le général Ahmed Gaïd Salah, l’un des caciques du régime, a appelé à recourir à l’article 102 de la Constitution pour démettre Abdelaziz Bouteflika de ses fonctions en raison de son «empêchement» physique à gouverner. Une manœuvre politique dénoncée par les manifestantes et manifestants qui sont retournés dans la rue le 29 mars, pour un sixième vendredi de protestation.

«Les Algériens n’avaient plus le sentiment d’avoir un pays à eux»

«Le pouvoir n’a pas la volonté politique de répondre à la rue. Ils tentent de trouver des ruses pour mettre fin aux manifestations. L’article 102 de la Constitution, c’est en 2013, quand Bouteflika a eu son AVC qu’il fallait y faire appel. Mais pas quatre semaines avant la fin de son mandat officiel comme président», lâche Abdelouhab Fersaoui.

Les habitantes et habitants du pays le plus développé d’Afrique continentale, selon les Nations Unies, étaient tombés dans le désespoir. La «mal vie» comme les Algériens nomment cette existence sans horizon, d’où les rêves ont disparu. Chaque année, des milliers de personnes, des jeunes en majorité, tentaient de traverser la Méditerranée sur des embarcations de fortune pour s’inventer une nouvelle existence en Europe. Leur surnom: les harraga.

«Quand on parle de “la mal vie, c’est pour évoquer la manière dont le régime a enlevé aux Algériens le droit de se sentir bien dans leur pays. Les gens n’avaient plus le sentiment d’avoir un pays à eux, un sentiment d’appartenance, car on ne sait pas qui négocie en notre nom les affaires de l’Algérie, la politique de l’État. Aujourd’hui, l’envie des Algériens c’est de se réapproprier leur pays», juge Younès, un avocat de 29 ans.

Dès qu’on rentre dans un café, à Oran, Alger ou ailleurs, les gens vous disent “On se voit vendredi”. C’est devenu machinal.»

Younès, 29 ans, avocat

Comme ses compatriotes, il avait assisté à l’exil de milliers de jeunes diplômées, de médecins, d’universitaires ou de chômeurs à l’étranger. «Avant le 22 février, nous avions renoncé. C’était presque plus facile pour moi de prendre un café avec un ami à Saint-Germain-en-Laye (près de Paris) qu’à Alger. Tout le monde partait. C’était ça “la mal vie”. Cette absence de foi et d’espoir en l’avenir de notre pays. On est né en Algérie, mais on ne connaissait pas notre place dans ce pays», poursuit Younès.

Signe qu’il se passe quelque chose sur les rives de Méditerranée, des expatriées et expatriés reviennent désormais au pays pour manifester. Une alchimie nouvelle prend forme. «J’ai un ami installé à Tours en France qui est venu exprès un vendredi pour participer à une marche. Dès qu’on rentre dans un café, à Oran, Alger ou ailleurs, les gens vous disent “On se voit vendredi”. C’est devenu machinal. Tout le monde le dit», souffle Younès. La rumeur, difficilement vérifiable, dit aussi qu’il n’y a plus de départ d’harraga vers l’Europe depuis le début du mouvement populaire.

Sans piston, pas d’avenir

Expression populaire, qui apparaît souvent sur des pancartes brandies par des manifestants, la «mal vie» exprime par les mots le mal-être d’une génération. «Les mots et les métaphores des jeunes sont focalisés sur leur profond mal-être dans la société. “Je ne vaux rien dans la société”, “C’est le vide”. Ils montrent à partir de la radicalité de leurs propos qu’ils sont en réalité dépourvus de tout contre-pouvoir reconnu pour faire face à la violence du politique qui structure le fonctionnement du système social», confie Mohamed Mebtoul, sociologue à l’université d’Oran 2.

La jeunesse algérienne brandit l'article 102 contre Bouteflika pendant la manifestation du 29 mars 2019 à Alger (Algérie). | Ryad Kramdi / AFP

Pour cet universitaire qui s’immerge au sein de la jeunesse algérienne depuis de longues années pour les besoins de ses travaux, l’immobilisme de la société algérienne allié à sa verticalité a abouti à une absence totale d’interaction entre les jeunes sans «piston» et l’État. «La dimension politique rigide, encastrée dans un patriarcat mortifère socialement méprisant, sans écoute des autres, sans aucune possibilité de nouer des liens sociaux et politiques de façon égalitaire et démocratique avec les jeunes de conditions sociales diversifiées, nourrit la “mal vie”. Elle se traduit par de multiples rêves avortés, de projets souvent mort-nés, objets de blocages, de refus ou de distance sociale, pour celles ou ceux qui sont orphelins de tout capital relationnel», analyse Mohamed Mebtoul.

«Tout est clientélisme. Rien n’est transparent.»

Athmane, activiste

C’est l’une des principales critiques des manifestants envers le régime: voir un clan s’enrichir grâce à la rente pétrolière au sommet de l’État, sans être invité au festin. Au fil des années, le clientélisme est devenu la loi. «L’économie est entre les mains d’une élite pourrie. Par exemple, si vous voulez monter une société de gardiennage dans le secteur de l’énergie où il y a un besoin de vigiles pour surveiller les exploitations pétrolières, il vous faut obtenir une autorisation du ministère de l’Intérieur pour créer votre entreprise. Mais personne ne sait pourquoi tel ou tel dossier sera accepté ou refusé. Tout est clientélisme. Rien n’est transparent», s’indigne Athmane, un activiste qui travaille pour le compte d’une Organisation non gouvernementale (ONG).

Ceux qui ont le malheur de ne pas avoir l’entregent nécessaire «observent quotidiennement que ceux qui “existent” dans la société algérienne, sont ceux qui peuvent aisément “jouer” de leurs “larges épaules” et de leur argent, seules modalités sociales pour fabriquer de la notoriété et du respect dans le tissu social», note le sociologue Mohamed Mebtoul.

L’argent du pétrole n’achète plus la colère

Pour Athmane, la «mal vie» a vraiment commencé au moment de la chute des cours du pétrole: «Depuis 2014, le gouvernement a progressivement réduit les aides publiques. Les populations qui ont été les plus impactées sont les jeunes et les urbains. Le gouvernement a par exemple réduit l’accès des logements sociaux pour les gens qui gagnent moins de 24.000 dinars par mois. Il n’y a pas eu de nouveaux projets de logements sociaux depuis 2015

«Ce qui est remarquable, c’est la façon dont la violence a été bannie des manifestations.»

Younès, 29 ans, avocat

Longtemps, le régime a acheté la paix sociale en distribuant d’importantes subventions à la population. La colère provoquée par la mise à l’écart de la marche du pays existait déjà. Mais elle était calmée par un relatif confort matériel. «Cet argent distribué est une bêtise. Il achète la colère, temporairement, mais ne produit pas de richesse. Rien ne permet de réaliser des projets individuels ou collectifs», témoigne Sabrina, une étudiante algérienne expatriée à Stuttgart en Allemagne.

Au cœur des manifestations, l'ensemble des protestataires soulignent que les raisons qui ont poussé le peuple dans la rue sont politiques, et non pas économiques ou sociales. «C’est éminemment un discours citoyen, avance Younès. C’est très important dans une société où toute opposition libre avait été bannie depuis longtemps. Ce qui est remarquable, c’est la façon dont la violence a été bannie des manifestations. Il y a beaucoup de calme. Celui qui vous dit qu’il s’attendait à voir le peuple algérien descendre dans la rue comme c’est le cas aujourd’hui, de manière pacifiste, il vous ment. Depuis que j’ai 18 ans, je n’ai jamais entendu un Algérien dire avoir espoir qu’une transformation politique puisse se faire dans le calme, la paix. Avec la déliquescence du pouvoir, on s’attendait à une explosion guerrière, à un écroulement violent du régime».

Mais personne ne s’attendait à ça: la marche pacifique d’un peuple pour reprendre en main son destin.

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