Culture

Dans le cinéma de Varda, s’abreuver de liberté était plus important que tout

Temps de lecture : 3 min

Ce n'était pas juste une cinéaste. C'était l'astre principal de mon système solaire personnel.

Agnès Varda prend la pose et une pause à l'occasion de la présentation des «Plages d'Agnès» à Venise (2003) | Alberto Pizzoli / AFP
Agnès Varda prend la pose et une pause à l'occasion de la présentation des «Plages d'Agnès» à Venise (2003) | Alberto Pizzoli / AFP

Les disparitions de célébrités me font rarement quelque chose. À dire vrai, il m'arrive même de trouver un peu excessive la peine soudaine et unanime qui semble s'abattre sur mes semblables à l'annonce de la mort de telle actrice ou de tel chanteur. Parce que mon cœur est principalement fait de pierre et que je suis désespérément terre-à-terre, je me dis souvent que l'important, après tout, c'est que l'œuvre de ces artistes continue d'être accessible par-delà leur mort. Par exemple, je supporte relativement bien la disparition d'Elliott Smith (seize ans déjà) parce que toute sa discographie est disponible en streaming, et que pour moi, c'est comme s'il avait simplement pris sa retraite.

Agnès Varda, ce n'est pas la même chose. L'annonce de sa mort m'a rappelé la disparition de Bashung en mars 2009, qui m'avait tout de même pas mal secoué. Bashung était l'une des planètes de mon système solaire personnel. Varda, c'en était tout simplement le soleil. Notre relation s'est nouée bien au-delà de ses films. Elle a guidé ma vie, de plus en plus régulièrement et de plus en plus fort. Elle m'a aidé à comprendre quel adulte je voulais être, moi qui suis en grande partie passé à côté de mon enfance.

Varda a-t-elle jamais été au courant? Bien sûr que non. Je ne l'ai jamais rencontrée physiquement, je ne lui ai jamais parlé ni écrit. De toute façon, j'ai toujours eu terriblement peur de rencontrer mes idoles. Le monde n'est que déception; pas besoin d'ajouter à cela le risque d'être déçu par une personne qu'on admire plus que tout. De toute façon, je n'aurais pas su quoi lui dire. J'aurais juste voulu m'asseoir avec elle sur la plage et regarder la mer en sa compagnie en l'écoutant parler de ses chats.

Image du documentaire Varda par Agnès | Capture d'écran via YouTube

Je ne sais pas si 90 ans est un bel âge pour mourir, et je m'en fous. Pour moi, Agnès Varda n'a jamais vraiment eu d'âge. C'est quelqu'un qui n'a jamais cherché à courir après les époques ou les tendances. Pas besoin. Les dernières années de sa vie et de son œuvre illustrent idéalement cet aspect hors du temps, ce refus des injonctions, cette force tranquille.

Dans Visages Villages, coréalisé avec JR, c'était fou de voir à quel point elle assumait à la fois son statut de vieille dame fatiguée et son appétit pour le monde actuel, ses problématiques, ses technologies. Pendant ce temps, le photographe ne cessait de lui rappeler avec une condescendance rigolarde à quel point elle se faisait vieille. C'est toujours rageant de voir des personnes qu'on admire perdre leur temps avec des gens qui ne comprennent rien.

J'assume de ne parler que de moi dans cette nécro qui n'en est pas une. De part en part, le cinéma de Varda n'a été qu'un miroir, avec pour objectif de nous donner envie de réinventer nos modes de vie, de repenser nos couples. Pas forcément besoin de dire non à la société comme Sandrine Bonnaire dans Sans toit ni loi, ou d'explorer les amours plurielles comme Jean-Claude Drouot dans Le Bonheur. Simplement, l'intégralité de son cinéma était traversée par l'idée que s'abreuver de liberté était plus important que tout. Que mener sa vie à sa façon, à condition de ne pas faire de mal autour de soi, était le plus beau cadeau que l'on puisse se faire. Et que personne n'avait à vous juger pour ça.

Je crois que le plus beau cadeau que l'on puisse lui faire, ce qui la comblerait de bonheur, ce serait non seulement qu'on continue à montrer ses films, à nos ados, à nos amies et amis, à tous les gens qu'on aime, mais aussi et surtout de vivre intensément, en cherchant la beauté partout. J'allais écrire «croquer la vie à pleines dents», et ça aurait été terriblement cliché. Justement, le talent de Varda, c'était ça: prôner des valeurs souvent positives, ne refuser ni la naïveté ni la candeur, ne pas fermer les yeux sur la laideur pour autant, mais faire tout ça avec finesse, singularité, décalage, en balayant les clichés à l'aide de son propre langage.

Le 1er janvier 2019, je n'ai pas pris de bonne résolution, mais j'ai contacté une artiste et tatoueuse dont j'admire le travail, en lui demandant si elle accepterait d'encrer ma peau dans le courant de l'année. Nous avons fini par trouver une ville et un créneau qui nous conviennent. En mai prochain, je me ferai tatouer Agnès Varda. Façon d'exprimer le fait qu'elle sera toujours centrale dans mon existence comme dans ma cinéphilie, dans ma façon d'observer les gens qui m'entourent comme dans ma manière d'appréhender les œuvres d'art. J'ai toujours eu peur de rencontrer mes idoles, mais beaucoup moins de me les faire tatouer. Elle aurait sans doute trouvé ça un peu bizarre. Mais ça l'aurait fait sourire. Varda, c'est un soleil qui ne juge pas.

Thomas Messias Prof de maths et journaliste

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