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Priver ses enfants d'écrans, est-ce vraiment la meilleure option pédagogique?

Temps de lecture : 6 min

Face à l'intrusion grandissante des écrans dans la vie de nos enfants, les spécialistes de l'éducation ne semblent pas tomber d'accord sur l'attitude à adopter.

Digital native | Kelly Sikkema via Unsplash
Digital native | Kelly Sikkema via Unsplash

Les défis viraux prolifèrent sur le web. Le dernier en date, le «Trashtag challenge», est intelligent et utile. Son principe est simple: prendre en photo un site où les déchets en tous genres se sont accumulés, participer au nettoyage, puis immortaliser le lieu pour un avant/après.

Mais il n'y a pas que sur internet que les défis prennent de l’ampleur. Depuis dix ans, le «défi sans écran» s’est développé dans les écoles de France. Là encore, le concept de base s'entend facilement: encourager les enfants à ne pas utiliser d’écrans –télé, tablettes, smartphones– pendant une semaine à dix jours.

En 1998, Thomas Robinson, professeur à l’université de Stanford aux États-Unis, crée un défi de dix jours sans écran. Selon ses résultats, cette semaine de détox couplée ensuite à une réduction du temps d’utilisation de l’écran permettrait de réduire drastiquement les violences verbales et physiques des enfants.

«Impossible de réussir»

Inspiré par cette expérience américaine, le Québécois Jacques Brodeur, qui se présente comme consultant, conférencier et formateur, se lance en 2003 dans un projet similaire. Quand le défi sans écran arrive en France, il a pour objectif de sensibiliser tous les acteurs: les enfants, bien sûr, mais également les parents et le personnel enseignant.

Dans la pratique, les enfants de maternelle et de primaire récupèrent une fiche à points. La journée est découpée en six; sur chaque période, l’enfant marque un point s’il n’a pas regardé d’écran durant cette plage de temps. Il peut donc atteindre un total d’une soixantaine de points.

«Nous, on félicite tous les enfants, même s’ils n’ont gagné qu’un point sur soixante-cinq, précise Jacques Brodeur. Les techniques utilisées pour capter l’attention des enfants sont tellement horribles.»

Au-delà d’être un succès médiatique et de faire le tour des écoles, l'opération a-t-elle un véritable impact sur la consommation des enfants? Les statistiques et les bilans sont déclaratifs: «Après le défi, on peut découper les résultats comme-ci: un tiers des enfants revient à sa consommation antérieure, un autre tiers la réduit un peu et le dernier tiers la réduit drastiquement», résume Jacques Brodeur.

«C’est impossible de réussir, raconte une petite fille retombée dans ses travers dès le deuxième jour. Mais vraiment impossible. On ne peut pas. À l’école, on utilise un tableau numérique, donc on est obligés de regarder les écrans.»

Et si les enfants tiennent bon le temps du défi, c’est l’après qui pose question. Dans les retours des profs, disponibles sur le site Edupax de Jacques Brodeur, beaucoup estiment ne pas avoir les clés pour poursuivre le travail commencé.

Selon Jacques Bordeur, mettre fin à l’usage des écrans n’est pas in fine l’ambition du défi: «Aux cours des derniers mois et dernières années, avec le nombre de reportages sur les conséquences du temps excessif passé devant un écran, les parents deviennent plus à l'affût. Nous proposons un remède, une alternative. Le but est d’amuser les enfants.»

«Si tu peux laisser un enfant devant un écran, tu peux le laisser devant un livre ou des Lego.»

Jacques Bordeur, consultant, conférencier et formateur

Les parents, justement, ne sont pas toujours les plus enthousiasmés par le défi. Il y a ceux qui ne sont pas convaincus par le bien-fondé du projet, dans une société où la technologie est partout, et il y a cette maman seule avec ses deux enfants, qui se demande comment elle ferait pour s’occuper du foyer si elle n’avait pas, parfois, des écrans pour l’épauler.

«Si tu peux laisser un enfant devant un écran, tu peux le laisser devant un livre ou des Lego, tranche Jacques Brodeur. Quand les enfants font le défi sans écran, ils aident à mettre la table, à faire la vaisselle. Le repas du soir provoque des conversations familiales. C’est une approche ludique et éducative.»

«Les enfants sont très imaginatifs, ils trouvent toujours des activités. Et ils prennent même goût à participer aux tâches quotidiennes», reconnaît Claire, une mère dont la fille participe cette année au défi.

D’autres parents s’estiment culpabilisés –un terme que rejette Jacques Brodeur. «On culpabilise toujours les parents, regrette Claire. Mais nous avons un rôle à jouer. Plutôt que de la culpabilisation, il faut responsabiliser.»

«Mythe de la désintoxication»

Face à l’omniprésence de l’écran, le psychiatre Serge Tisseron a lui aussi lancé une semaine de travail sur le sujet à l’école. La «semaine pour apprivoiser les écrans» ne cherche pas à promouvoir une désintoxication totale de toute technologie, mais une alternative pour apprendre à utiliser l’écran par plaisir et non par habitude.

À l’instar de Jacques Brodeur, Serge Tisseron dit s’appuyer sur les travaux de Robinson. «Nous apprenons aux enfants à mieux gérer les écrans tout en évitant de tomber dans le mythe de la désintoxication», explique celui pour qui «arrêter totalement les écrans pendant une semaine» est «impossible» et multiplie les risques de rechute: «Quand on passe de beaucoup à rien, on risque de revenir à beaucoup très vite».

La semaine d'«apprivoisement» cherche avant tout à fluidifier le rapport de l'enfant à l’écran: «Pendant une semaine, on peut proposer de ne pas décrocher son téléphone pendant le repas. Quant aux choses à regarder, on doit se confronter à sa liberté: choisir ce que l'on a envie de voir et ne pas regarder seulement par paresse». Pour Serge Tisseron, s’il faut lutter contre la routine, «il ne faut pas assimiler l’écran à une drogue, le téléphone à un produit du diable».

Quand l’approche de Jacques Brodeur part à la chasse à l’utilisation de l’écran, celle de Serge Tisseron cherche d’abord à renouer le lien social. Durant la semaine pour apprivoiser les écrans, de nombreux ateliers peuvent être mis en place, dont un avec son téléphone portable.

«Pendant cette semaine, il est important de prévoir, parmi les diverses activités proposées, des ateliers de création d’images. Ne plus être seulement dans une posture de consommateur, mais devenir celui qui en crée, pour son plaisir et celui des autres. La mise en place de cette activité présente deux avantages: inviter les enfants à passer du statut de consommateurs passifs d’écran à celui de producteurs de leurs propres images, et montrer à leurs parents, grands-parents et pédagogues qu’ils sont capables de faire de belles choses, des choses dignes d’intérêt.»

«Apprendre à faire avec la technologie»

«Nous, parents, sommes addicts. Mais pour les enfants, c’est pire, puisqu’ils sont nés avec ces technologies», remarque Marie-Ange Predali.

Cette Corse, qui a travaillé pendant une vingtaine d’années au sein de l’Éducation nationale dans le cadre de la lutte contre le décrochage scolaire, vient de lancer une application pour smartphone et tablette de «contrôle parental pédagogique», Studyapp: «Les parents vont pouvoir d'une part bloquer des applications et d’autre part, ils pourront aussi déclencher des QCM après un certain temps d’utilisation».

«Je ne règle pas le problème, j’apporte une alternative, j’essaie d’optimiser le temps passé sur une tablette.»

Marie-Ange Predali, créatrice de Studyapp

Personnalisable à souhait, Studyapp propose que toutes les quinze ou trente minutes par exemple, un enfant soit invité à répondre à des questions en lien avec son programme scolaire: «Le parent peut choisir la matière, le nombre de questions et le nombre de bonnes réponses à donner pour que l’application se débloque», précise Marie-Ange Predali. L'enfant reçoit ensuite des résultats détaillés, ainsi que des leçons en lien avec les questions où il s’est trompé.

L'initiative déplaît à Jacques Brodeur. «Le match se gagne entre humains et là, on remet une technologie au centre de la relation», peste-t-il. «Je comprends cette critique, reprend Marie-Ange Predali. Mais moi, je ne règle pas le problème, j’apporte une alternative, j’essaie d’optimiser le temps passé sur une tablette. Il faut apprendre à faire avec la technologie et c’est une alternative intelligente.»

Selon elle, ces arrêts réguliers permettent également une prise de conscience. «Quand on fait remarquer à un enfant qu’il a passé la journée sur son téléphone ou sa tablette, il répond que c’est faux, que ça ne fait que dix minutes. Là, il y aura une donnée statistique» –et donc la possibilité de mieux négocier le temps passé sur un écran.

Cela suffira-t-il à apprendre à dompter l’appareil? «Mon fils, quand je lui ai dit que j’allais lancer cette application, il m’a dit: “C’est génial, mes copains qui n’ont pas le droit d’avoir un téléphone, peut-être qu’avec ça, ils pourront négocier”», raconte Marie-Ange Predali. Pas sûr que l’idée plaise beaucoup à Jacques Brodeur.

Frédéric Scarbonchi Journaliste

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