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Ne nous réjouissons pas trop vite de la défaite territoriale de Daech

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La chute du «califat» en Syrie et en Irak ne doit pas faire oublier la nébuleuse transnationale du groupe État islamique.

Un membre des Forces démocratiques syriennes à Baghouz (Syrie) le 24 mars 2019, un jour après l'annonce de la défaite du «califat» | Delil Souleiman / AFP
Un membre des Forces démocratiques syriennes à Baghouz (Syrie) le 24 mars 2019, un jour après l'annonce de la défaite du «califat» | Delil Souleiman / AFP

Le groupe État islamique (EI) a officiellement été rayé de la carte syrienne samedi 23 mars, au terme d'une ultime offensive menée par les Forces démocratiques syriennes (FDS), dominées par les combattants kurdes et soutenues par une coalition internationale anti-EI dirigée par Washington, contre sa dernière enclave dans l'extrême est de la Syrie. Mais l'organisation djihadiste la plus redoutée de l'histoire moderne n'a pas encore été totalement éradiquée et risque de ressurgir à tout moment.

La fin territoriale du «califat» autoproclamé en 2014 sur de vastes territoires à cheval entre la Syrie et l'Irak ne signifie pas en effet la fin du danger terroriste que pose ce groupe djihadiste ayant fait trembler le monde entier au cours des cinq dernières années.

Certes, l'EI ne pourra plus, du moins à moyen terme, instaurer sa propre administration, collecter des impôts ou encore faire régner ses lois et sa terreur, à travers des décapitations, des exécutions de masse, des rapts ou des viols dans une entité territoriale déterminée.

Mais avant même sa dernière défaite dans le village de Baghouz, dans la province syrienne de Deir Ezzor, l'EI avait déjà amorcé sa mue en organisation clandestine. Ses djihadistes sont désormais disséminés dans la Badiya, le vaste désert syrien, et ses cellules dormantes mènent toujours des attentats meurtriers dans les territoires perdus.

Le 16 janvier, une patrouille des forces américaines a ainsi été prise pour cible par un kamikaze de l'EI dans la ville de Minbej, dans le nord de la Syrie, faisant dix-neuf morts, dont dix civils et quatre militaires américains.

Quelques jours plus tard, dans la province de Hassaké (est), un convoi des forces américaines et des FDS a également été pris pour cible. Bilan: cinq morts.

«Nouvelle phase»

Ultime symbole d'une capacité de frappe toujours indomptée, l'EI a mené une attaque suicidaire, également à Minbej –ancien bastion djihadiste reconquis par les FDS en août 2016–, seulement trois jours après la proclamation par les FDS soutenues par les États-Unis de la fin du «califat». Sept combattants des FDS ont alors été tués.

Selon l'Observatoire syrien des droits de l'Homme (OSDH), des centaines de combattants des FDS ont été tués en Syrie depuis août 2018 dans des attaques attribuées à des cellules dormantes de l'EI.

En Irak, où son territoire a été réduit à néant fin 2017, le groupe réussit également à perpétuer les attentats malgré son évaporation sur le plan territorial.

La double attaque-suicide du 15 janvier 2018, moins de trois semaines après la proclamation de la victoire par les autorités irakiennes, avait défrayé la chronique, faisant plus de trente morts à Bagdad.

Pour les experts et les responsables militaires engagés jusque-là dans la lutte anti-EI, ces attaques ponctuelles et tactiques de guérilla prendront désormais le dessus sur les velléités de reconquête territoriale dans les mois à venir.

«La réduction du califat physique est une réussite militaire monumentale, mais le combat contre l'EI et l'extrémisme violent est loin d'être fini»

Joseph Votel, chef des forces américaines au Moyen-Orient

Lors d'une cérémonie le 23 mars à Deir Ezzor pour célébrer la victoire contre les djihadistes, le commandant en chef des FDS, Mazloum Kobane, avait ainsi souligné que la fin du «califat» marquait «le début d'une nouvelle phase» dans la lutte anti-EI.

«Nous annonçons à l'opinion publique mondiale le début d'une nouvelle phase dans le combat contre les terroristes», avait-il affirmé.

Il s'agira, selon lui, d'éliminer les cellules dormantes, qualifiées de «grande menace pour [...] le monde entier».

«La réduction du califat physique est une réussite militaire monumentale, mais le combat contre l'EI et l'extrémisme violent est loin d'être fini», a averti de son côté début mars le général Joseph Votel, chef des forces américaines au Moyen-Orient, devant une commission du Congrès américain.

Outre les cellules dormantes, l'EI reste très actif sur la toile, en dépit de sa défaite. Ses organes de propagande, notamment sa plateforme sur la messagerie Telegram, continuent de regorger de textes et de vidéos appelant à la résistance ou à la vengeance, dont certains ont été diffusés en pleine débâcle à Baghouz.

Le 175e numéro de son magazine hebdomadaire Anbaa a été publié jeudi 28 mars sur Telegram. Illustré par des infographies, il relate les batailles ou attaques menées par l'EI en Syrie, en Égypte et ailleurs dans le monde.

Risque de résurgence

Si la stratégie à court terme sera donc axée sur les attentats et la poursuite de la propagande, la restauration du califat reste néanmoins l'objectif à long terme de l'EI. Et le groupe pourrait, entre six à douze mois, entamer une «résurgence» et «reconquérir des territoires restreints», a averti en début d'année l'armée américaine dans un rapport.

Le président américain a d'ailleurs promis la semaine dernière, après l'annonce de la défaite de l'EI, que Washington continuera à travailler avec ses alliés «pour écraser totalement les terroristes». À la surprise générale, Donald Trump avait annoncé en décembre 2018 le retrait des quelque 2.000 soldats américains déployés en Syrie, avant de revenir sur sa décision et d’annoncer récemment le maintien de 400 militaires.

«Nous avons fini de défaire l'EI sur le plan territorial en Syrie et en Irak, mais nous avons encore du travail pour obtenir une défaite durable de l'EI», a souligné de son côté l'envoyé américain de la coalition internationale anti-EI, William Roebuck, lors de la cérémonie organisée samedi 23 mars à Deir Ezzor.

«Ils ont pris des décisions en calculant ce qui leur reste de forces vives»

Paul LaCamera, commandant des forces de la coalition anti-EI

Les responsables américains semblent particulièrement attentifs au risque d'une résurgence territoriale aussi bien en Syrie qu'en Irak. Pour le général Paul LaCamera, commandant des forces de la coalition anti-EI, les djihadistes «attendent le bon moment pour ressurgir».

«Ils ont pris des décisions en calculant ce qui leur reste de forces vives et de capacités, pour tenter leur chance dans des camps pour déplacés et en allant dans des zones reculées», a-t-il souligné dans le sillage de l'annonce de la chute du califat.

Il faisait notamment référence aux camps de fortune aménagés par les FDS en Syrie, dont celui d'Al-Hol dans la province de Hassaké, vers lesquels ont été transférés ces derniers mois des dizaines de milliers de djihadistes et membres de leurs familles évacués depuis la dernière poche de l'EI.

Mais au-delà de la lutte armée, prônée par les puissances occidentales depuis des années, États-Unis en tête, ce sont les projets de développement inclusif dans les ex-bastions de Daech qui permettraient d'éradiquer le mal à sa racine, estiment certains.

La pauvreté, les inégalités, l'absence abyssale d'emplois et de perspectives notamment chez les jeunes, ainsi que la monopolisation des ressources économiques par une poignée d'hommes au pouvoir durant des décennies dans plusieurs pays arabes, constituent des facteurs structurels qui sous-tendent le phénomène terroriste, et ont catalysé la montée fulgurante d'Al-Qaida, puis de l'EI et d'autres groupes acolytes au Moyen-Orient et en Afrique du Nord.

Réseau international

Au-delà des frontières syriennes et irakiennes, l'EI conserve surtout une présence territoriale, des cellules et des réseaux actifs dans plusieurs pays d'Asie et d'Afrique.

Au Mali, on estime entre 100 et 200 le nombre de membres de l'EI actifs dans la région du Sahel, alors que 1.500 à 3.000 djihadistes du groupe État islamique en Afrique de l'Ouest (ISWAP) –une faction du groupe Boko Haram affiliée à l'EI– sont disséminés autour du lac Tchad, entre le Nigeria, le Niger et le Tchad.

Toujours en Afrique, des camps d'entraînement et des entrepôts d'armes sont installés par l'EI en Somalie, alors qu'en Libye, le groupe –dont le territoire a fondu comme peau de chagrin ces dernières années– continue de contrôler certaines positions sur la côte et dans le sud du pays. En Égypte, le groupe Ansar Baït al-Maqdis, affilié à l'EI, continue de mener des attaques meurtrières dans le désert du Sinaï.

En Asie, l'EI est encore présent en Afghanistan, où le nombre de ses combattants est estimé entre 2.500 et 4.000 djihadistes, alors qu'en Indonésie, le groupe Jamaah Ansharut Daulah, affilié à l'EI, continue de perpétrer des attaques terroristes.

L'existence de cette nébuleuse transnationale atténue de fait la chute du califat en Syrie et en Irak, et constitue une base arrière pour un éventuel retour en force au Moyen-Orient.

Selon un récent rapport du patron de l'ONU Antonio Guterres, l'EI peut compter dans le monde sur plusieurs groupes affiliés, qu'il qualifie de «provinces», pour perpétuer son idéologie et son combat sanglant.

Saleh Ben Odran Saleh Ben Odran est journaliste.

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