Politique / Société

Brexit, tu parles d'une réussite!

Temps de lecture : 3 min

[BLOG You Will Never Hate Alone] À voir la situation dans laquelle se trouve le Royaume-Uni, on peut être plus que dubitatif sur la nécessité d'un référendum quand l'avenir d'un pays est en jeu.

Trois ans après le référendum, on constate les dégâts. | Matt Brown via Flickr
Trois ans après le référendum, on constate les dégâts. | Matt Brown via Flickr

Il y a trois ans, au lendemain du référendum sur l’appartenance du Royaume-Uni à l’Union européenne, j’écrivais un billet avec un titre provocateur, «Un référendum de con par des cons pour des cons», où je pourfendais cette douce folie de demander à un peuple de s’exprimer sur une question aussi complexe, alors que les partisans de la sortie ne s’étaient pas privés de débiner sornettes sur sornettes et de surjouer sur des peurs fantasmées d’une manière d’autant plus décomplexée que jamais ils ne pensaient être entendus.

Trois ans plus tard, on constate les dégâts. Un pays embourbé qui verse jour après jour dans une tragicomédie des plus piteuses –à mi-chemin entre un mauvais sketch des Monty Python et une farce signée Benny Hill. Des politiciens divisés comme jamais qui disent tout et son contraire et se montrent incapables de s'en tenir à une ligne claire, un Parlement soumis à une pression extraordinaire, capable de déjuger son vote de la veille avant de se livrer la session suivante à un magnifique exercice de rétropédalage, une Première ministre réduite à jouer aux contorsionnistes au risque de rester prisonnière de son numéro de prestidigitation, et au final un pays paralysé, coupé en deux, au bord de l’abîme, risée du monde entier.

Tu parles d’une réussite.

Les référendums organisés sur des sujets complexes où se joue l’avenir d’une nation sont toujours de vastes couillonnades où, sous couvert du jeu démocratique, on prend le risque d’être pris de court par des mouvements d’opinion régis par la passion de l’émotion, laquelle laisse peu de place à la réflexion et à l’approfondissement.

Dans un souci de rendre la parole au peuple, on l’invite à s’exprimer sur des questions auxquelles la plupart du temps il n’entend rien ou pas grand-chose et où il donne son avis, non point dans l’intérêt de tous, mais animé du seul souci de satisfaire les demandes personnelles de chacun des individus qui le composent.

On laisse libre cours à ses petites rancunes particulières, à ces petits glissements de l’âme où on laisse notre part la plus obscure répondre à la question posée; on se laisse séduire par des bateleurs professionnels, prêts à raconter n’importe quoi pour imposer leur vision; on se donne à des marchands d’opinion jamais autant à leur aise pour expliquer que la raison de toutes nos désillusions –supposées ou réelles– vient de l’étranger, de l’autre, du métèque, du migrant, du juif, de l’arabe. Et c’est ainsi, dans cette mascarade d’appel au peuple livré à ses bas instincts, que l'on se réveille un beau matin cul nu.

Le peuple n’a pas vocation à ouvrir sa gueule sur des sujets qui le dépassent de mille coudées et dont les retombées de sa décision sont si importantes qu’elles menacent l’avenir même du pays. Ce n’est pas cela la démocratie.

La démocratie part du principe que nous élisons des gouvernants bien plus capables que nous pour apporter des réponses circonstanciées à des questions dont par principe nous comprenons d’une manière extrêmement parcellaire les tenants et les aboutissants. Nous avons nos vies à mener, nos problèmes à régler, nos limites et nos faiblesses, la routine et la pesanteur du quotidien, incompatibles avec l'examen approfondi de la question posée.

Nous votons pour être gouvernés, pas câlinés. Et dans ce vote, nous déléguons à nos représentants le pouvoir décisionnaire. La démocratie est toujours un exercice d’humilité où nous confions à d’autres, que nous reconnaissons être plus intelligents que nous, mieux formés, plus aptes, le soin de conduire les affaires du pays dans l’espoir de voir nos attentes comblées. Et quand elles ne le sont pas, nous nous en choisissons d’autres, lors des élections.

Demander l’avis du peuple, c’est la plupart du temps jouer à la roulette russe l’avenir du pays et prendre le risque de l’amener au bord du précipice. Voyez ce qui se passe au Royaume-Uni. Voyez comment une nation sûre d’elle-même et de ses valeurs, vieille de plusieurs siècles d'exercice parlementaire, progressiste et éclairée, se retrouve, à la suite d'une décision absurde en tout point contraire à ses intérêts fondamentaux, confrontée à une crise capable de l’engloutir et de mettre en péril, pour des générations et des générations, le futur de sa population.

Chaque jour, on découvre de nouveaux problèmes qui surviendraient si on appliquait à la lettre le résultat du referendum –des problèmes insolubles de frontière, d’approvisionnement, de souveraineté–, au point où l’on en vient à se demander comment on a pu se compromettre de la sorte.

Oui, décidément, le référendum organisé le 23 juin 2016 était bien un référendum à la con par des cons pour des cons.

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Laurent Sagalovitsch romancier

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