Monde

Xi Jinping en France, des contrats et des contrariétés

Temps de lecture : 9 min

Fructueuse pour la France, la visite du président chinois fut l'occasion pour l'Europe de faire preuve de fermeté.

Diner d'État pour le président chinois, le 25 mars à l'Élysée, à Paris. | Ludovic Marin / POOL / AFP
Diner d'État pour le président chinois, le 25 mars à l'Élysée, à Paris. | Ludovic Marin / POOL / AFP

Le lundi 25 mars 2019, en début d’après-midi à Paris, près de quatre cent étudiantes et étudiants chinois se sont répartis des deux cotés de l’avenue Winston Churchill –entre le Grand et le Petit Palais. Ils agitent des drapeaux chinois et français. Et quand, en route vers l’Élysée, passe la lourde berline de marque Hongqi («drapeau rouge») où se trouve le président chinois, ils crient tous en chœur: «Xi Jinping Wansui», «10.000 ans de vie à Xi Jinping».

Xi Jinping bénéficie d’une popularité inconditionnelle auprès de ces jeunes Chinois qui étudient à Paris. L’accueil des autorités françaises comporte nettement plus de nuances. En recevant son homologue, Emmanuel Macron a voulu lui faire comprendre qu’il entendait amener l’Union européenne à ne pas se plier à une volonté de domination économique chinoise.

Invités surprise

Au cours de ce voyage en Europe, le président Xi, également premier secrétaire du Parti communiste de Chine, a effectué un séjour en Italie. Ce pays est le premier du G7 à avoir accepté d’entrer dans le circuit commercial des nouvelles routes de la soie grâce auquel Pékin développe son commerce.

Il a ensuite passé une demi-journée en principauté de Monaco. Le Prince Albert s’est rendu à Pékin en septembre 2018 à l’occasion d’une exposition d’œuvres du Palais princier à la Cité interdite. Il a été reçu par Xi Jinping et surtout, il a accepté d’introduire dans la principauté la technologie de réseau mobile téléphonique 5G du chinois Huawei. Voilà qui méritait une escale du président chinois.

Le prince Albert à Pékin le 7 septembre 2018. | Wang Zhao / AFP

Le dimanche soir, Xi Jinping et son épouse Peng Liyuan étaient les invités d'Emmanuel et Brigitte Macron à la villa Kérylos à Beaulieu, près de Nice. Au cours du repas, le président français a abordé un sujet dont le numéro 1 chinois a été informé peu avant de quitter Pékin: mardi à Paris, seront présents Angela Merkel et Jean-Claude Juncker.

À Pékin, le séjour en France de Xi Jinping était préparé comme une étape normale entre la visite d’Emmanuel Macron à Pékin de janvier 2018 et celle qu’il doit faire au printemps prochain. Que la chancelière allemande et le président de la Commission européenne soient présents à Paris a provoqué une intense activité parmi les conseillers du président chinois participant au voyage. Ils ont achevé en arrivant à Paris de communiquer avec Pékin pour fournir au président chinois tous les «éléments de langage» adaptés à cette situation inattendue. Mais à aucun moment Xi Jinping ne montra la moindre irritation face à ce qui changeait l’orientation de son séjour français.

Le temps des affaires

L’après-midi du lundi se passa conformément à ce qui était prévu. La négociation d’une douzaine de contrats venait de s’achever, Emmanuel Macron et Xi Jinping, face à un pupitre blanc, prononcèrent chacun un discours. Et les dirigeants de sociétés et d’institutions chinoises et françaises échangèrent avec leurs partenaires français des parafeurs qui officialisaient la signature des accords.

Pour un montant estimé à trente milliards d’euros, la CAS (China Aviation Supplies Company) achète 300 avions Airbus: 290 A320 et dix A350. «Nous sommes honorés de soutenir la croissance de l'aviation civile de Chine avec nos principales familles d'avions», commentera peu après Guillaume Faury, président d'Airbus Commercial Aircraft et futur directeur général d'Airbus.

La Chine prévoit dans les vingt prochaines années l’achat d’environ 7.400 avions de ligne et avions cargo. Mais elle met actuellement au point un modèle chinois, le C919, qui devrait être prêt en 2021.

EDF estime que la Chine devrait représenter en 2030 près de la moitié du parc mondial d’éoliennes.

Parmi les contrats signés au cours de ce voyage, il y a entre autres celui prévoyant la construction de champs d’éoliennes en mer de Dongtai, au nord de Shanghai, par EDF et China Energy Investment Corporation (CEI). Ces installations auront une capacité de 500 mégawatts et seront mises en service progressivement à partir de 2021. EDF estime que la Chine devrait représenter en 2030 près de la moitié du parc mondial d’éoliennes.

Par ailleurs, le CNES (Centre national d’études spatiales) a passé un accord avec la CNSA (China National Space Administration) en vue de l’exploration robotique lunaire. Le CNES mettra un analyseur chimique de minerai dans la mission chinoise Chang’e 6 qui ira sur la Lune en 2023, et l’agence française récupèrera quelques grammes d’échantillons lunaires pour les analyser dans ses laboratoires en France.

Dans un autre domaine, le président Macron cite des projets culturels français en Chine en parlant du musée Rodin à Shenzhen et du centre Pompidou à Shanghai.

Dîne avec les stars

Puis ce fut le dîner de gala à l’Élysée. Les quelques deux-cent hauts fonctionnaires, responsables culturels ou industriels invités ont constaté que le couple présidentiel chinois avait l’art d’apparaître parfaitement souriant et détendu. Xi Jinping salua la chanteuse et comédienne française Hélène Rollès, dont la série Hélène et les garçons a parcouru les programmes télévisés chinois depuis les débuts des années 1990.

Alain Mérieux, le directeur des Laboratoires Mérieux, a quant à lui connu Xi Jinping lorsqu’il était gouverneur de la province du Fujian et il est l’un des dix étrangers à avoir été décoré à Pékin de la médaille de la Réforme et de l'Amitié.

Au cours du repas, il a abordé avec Peng Liyuan, l’épouse du président, un projet d’installation d’un laboratoire au Yunnan. L’objectif serait de surveiller les maladies infectieuses dans cette région du sud de la Chine.

Peng Liyuan a été une chanteuse célèbre en Chine. En 2011, avant que son mari ne devienne président, elle avait été nommée par l’OMS ambassadrice de bonne volonté pour la tuberculose et le sida –ce qui l’amène encore aujourd’hui à suivre ce qui se fait en matière de prévention et de traitements de ces maladies.

La comédienne Hélène Rolles dans la cour de l'Élysée, avant le diner d'État pour le président chinois, le 25 mars 2019 à Paris. | Ludovic Marin / AFP

À la table d’honneur, Peng Liyuan a également échangé avec l’actrice de cinéma Gong Li, qui a tourné dans des films chinois et américains et qui est la compagne du musicien Jean-Michel Jarre. Celui-ci a fait rire Xi Jinping en lui disant: «Nous avons en commun de vivre chacun avec une grande artiste chinoise.» Puis Jean-Michel Jarre fut invité à présenter le morceau que l’orchestre allait interpréter, «Équinoxe».

De très nombreuses personnes, en Chine, connaissent cet air de musique électronique. Au sortir de la Révolution culturelle, à la fin des années 1970, les compositions de Jean-Michel Jarre ont commencé à être régulièrement diffusées à la radio chinoise. En 1981, il a été le premier musicien occidental à faire un concert à Pékin. Avant de recommencer dans la Cité interdite, en 2004, lors des quarante ans de la reconnaissance diplomatique de la Chine par le général de Gaulle.

Au cours du repas à l’Élysée, Xi Jinping a approuvé l’idée d’un nouveau concert qui pourrait célébrer les cinquante-cinq ans des relations diplomatiques franco-chinoises et participer à la célébration des soixante-dix ans de la République populaire de Chine.

L'Europe passe à l'attaque

Le lendemain matin, le mardi 26 mars vers 9h30, la Hongqi présidentielle de Xi Jinping arrive dans la cour de l’Élysée et se gare auprès de la Mercedes d’Angela Merkel et de la Volvo de Jean-Claude Juncker. Tous les trois posent en compagnie d’Emmanuel Macron sur le perron de l’Élysée. Ils se réunissent et, une heure et demie plus tard, chacun prononce un discours dans la salle des fêtes, devant la presse française et chinoise. Il n’y a pas de question: Xi Jinping ne se prête jamais au jeu de la conférence de presse.

Conférence de presse du président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker, du président chinois Xi Jinping, du président français Emmanuel Macron et de la chancelière allemande Angela Merkel, le 26 mars 2019 à l'Élysée | Thibault Camus / Pool / AFP

Les trois Européens et le numéro un chinois sont d’accord sur la question des efforts à faire dans la lutte contre le réchauffement climatique. Pour le reste, il apparaît nettement qu’Emmanuel Macron, Angela Merkel et Jean-Claude Juncker appellent à un renforcement de l’Europe face à la Chine. Pas un mot n’est dit sur l’accord bilatéral passé le 23 mars entre la Chine et l’Italie.

Emmanuel Macron commence par expliquer l’importance qu’il y a «bâtir une confiance stratégique avec la Chine». Le président français parle de la mise en place d’un «cadre multilatéral rénové, plus juste, plus équilibré», en précisant: «L'enjeu est de démontrer dans les faits que la coopération rapporte plus que la confrontation. Et que nous avons plus à gagner à l’ouverture qu’à la fermeture. Le partenariat entre l’Europe et la Chine peut et doit être exemplaire.»

«En tant qu’Européens, nous voulons jouer un rôle dans les routes de la soie. Il faudra qu’il y ait une réciprocité de part et d’autre.»

Angela Merkel, chancelière allemande

Pour sa part, Angela Merkel détaille «la connotation positive» qu’elle accorde à une concurrence stratégique: «Cela signifie que chacun doit faire des efforts dans cette concurrence pour prouver ses capacités et ses performances.»

La chancelière illustre sa pensée en parlant du projet chinois des routes de la soie que le président Xi Jinping évoque souvent: «En tant qu’Européens, nous voulons jouer un rôle dans les routes de la soie. Il faudra qu’il y ait une réciprocité. On a encore un peu de mal à trouver cette réciprocité. Mais je pense que ce projet est une excellente visualisation de l’interdépendance de l’Union européenne et de la Chine.»

Jean-Claude Juncker, lui, considère qu’entre l’Europe et la Chine, il y a une rivalité. «C’est un compliment, ajoute-t-il, qui décrit avec nos ambitions communes l’esprit de nos relations.» Mais le président de la Commission européenne demande une «réciprocité mieux articulée. Il faut que les entreprises européennes trouvent le même degré d’ouverture pour ce qui est de l’accès au marché chinois que ce que les entreprises chinoises trouvent en Europe. Un accord sur les investissements est nécessaire».

«Il ne faut pas avoir de l’inquiétude en arrière-pensée»

Xi Jinping écoute calmement. Lorsque Emmanuel Macron lui donne la parole, il survole avec aisance le papier sur lequel est écrit son discours et assène notamment: «Les relations entre la Chine et l’Europe d’aujourd’hui sont surtout marquées par la coopération. Certes, il y a des points de désaccords et aussi de la compétition. Mais c’est de la compétition positive! La coopération est l’aspect principal et nous devons apporter de l’énergie positive. Nous sommes en train d’avancer ensemble. Il ne faut pas que la méfiance fasse qu’on regarde en arrière, qu’on se méfie des partenaires qui sont à côté de nous, qu’on se méfie constamment des petits coups, des petits gestes de nos partenaires. Voilà ce qui est important pour moi. Il ne faut pas avoir de l’inquiétude en arrière-pensée.»

À un moment où sa relation avec les États-Unis de Donald Trump reste difficile, la Chine considère que ses liens avec l’Europe doivent s’approfondir.

Les propos du chef de l’État chinois montrent une volonté de minimiser les inquiétudes qui existent en Europe face à l’expansion chinoise. Nul doute qu’adopter cette réaction sereine a été décidé à Pékin dans les réunions préparatoires au voyage. Et au lendemain de cette visite en Europe, la presse chinoise souligne les points forts qu’il convient de mettre en avant: «La Chine continue à libérer et à faciliter le commerce et les investissements, elle fait avancer la réforme et l’ouverture», écrit l’agence Xinhua. Et d’ajouter: «Avec tout cela, les amis européens peuvent mieux partager les opportunités de développement de la Chine.»

Wang Yi, le ministre chinois des Affaires étrangères qui était du voyage, complète ce point de vue en déclarant dans une interview au Quotidien du Peuple que «face à un monde qui connaît des transformations sans précédent, M. Xi Jinping a estimé qu'une relation Chine-Europe stable, stratégique et réciproque était urgemment nécessaire».

Les dirigeants chinois semblent persuadés que les craintes provoquées par l’appétit de leur pays ne résisteront pas à l’intérêt bien compris des économies européennes. La presse chinoise souligne d’ailleurs que cela a parfaitement été compris par l’Italie et par Monaco. À un moment où sa relation avec les États-Unis de Donald Trump reste difficile, la Chine considère que ses liens avec l’Europe doivent s’approfondir. Et que cela est également de l’intérêt de l’Europe.

Richard Arzt Journaliste

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