Politique / Monde

Le rapport Mueller est inutile dans ce monde où les faits ne comptent plus

Temps de lecture : 7 min

Le plus important, maintenant, c'est de crier victoire en premier.

Donald Trump à la Maison-Blanche, à Washington, le 5 juin 2018. | Brendan Smialowski / AFP
Donald Trump à la Maison-Blanche, à Washington, le 5 juin 2018. | Brendan Smialowski / AFP

Un jour, assis autour des feux de camp électroniques que nous aurons allumés pour faire semblant de chauffer les huttes de nos colonies martiennes, nous évoquerons devant nos petits-enfants nos vestiges de souvenirs de ce que nous appelions «les faits». Peut-être serons-nous capables de dater leur disparition aux quarante-six heures qui se sont écoulées entre l’annonce, le vendredi 22 mars 2019, que Robert Mueller avait transmis son rapport final au procureur général William Barr, et la remise de la lettre-synthèse publiée par Barr et prétendant résumer son contenu et ses conclusions légales de A à Z, le dimanche 24 mars 2019.

Rhétorique manipulatrice

Au cours de ces quarante-six heures, seuls deux faits furent connus de façon précise: personne d’autre n’avait été mis en accusation par Mueller et Barr n’avait trouvé aucune des mesures proposées par Mueller «inappropriées ou injustifiée». C’était là, littéralement, tout ce que nous savions. Et ce vide –cette absence de faits– s’est rempli de rhétorique manipulatrice.

Sur Fox News émergea le discours qu’il y avait eu une révélation –de quoi, je vous le donne en mille: de «non-collusion». Et d’ailleurs, comme le souligne Justin Peters, la chaîne de télévision dont l’existence est exclusivement consacrée à la protection et à la défense de la version des faits privilégiée par le président a déclaré, sans se fonder sur aucun fait publiquement établi ou susceptible de l'être, qu’on célébrait le «No Collusion Day!»

Tandis que toutes les autres chaînes tentaient de décrypter les scénarios et les conséquences possibles et expliquaient soigneusement que rien de définitif n’avait été partagé publiquement, les médias conservateurs et les républicains du Congrès revendiquaient déjà que les faits avaient été assemblés, évalués et publiés, et qu’ils abondaient dans leur sens. Étaient-ils extralucides? Bénéficiaient-ils d’informations d’initiés? Non, ils n’avaient que cette impression si particulière, coutumière à la Fox: les faits ne sont pas essentiels. En l’absence de tout fait connu, les républicains proclament la victoire et inventent les leurs. En l’absence de tout fait connu, les Démocrates s’avouent vaincus.

D'affirmations sans fondement à conclusions bétonnées

Le temps que la synthèse du rapport Mueller réalisée par Barr –apparemment des centaines de feuillets condensés en quatre pages seulement– soit publiée dimanche après-midi, les affirmations sans fondement s’étaient déjà figées en conclusions bétonnées. Il n’y avait pas eu de crime, pas de complot, aucun acte répréhensible n’avait été commis.

La porte-parole de la Maison Blanche Sarah Huckabee Sanders annonça que le département de la Justice avait fourni «une disculpation totale et complète» du président (ce qui était faux). Le président fit de même. En continuant d’utiliser le mot collusion, qui n’a pas de sens juridiquement, le Grand old party (GOP) continue de détourner l'attention du réel objet de l'enquête et d’éluder toute discussion sur ce que signifie réellement une découverte équivoque sur une obstruction. En l’absence de faits, les républicains inventent les mots dont ils ont besoin pour revendiquer la victoire. En l’absence de faits, les Démocrates s’écrasent.

Comme l’explique Will Saletan sur Slate.com, la lettre de Barr ne blanchit pas totalement le président Donald Trump des soupçons de collusion ni d’obstruction. Simplement, elle «montre que collusion et obstruction ont été définies de manière à exclure les actes (de Trump)». La synthèse définit explicitement la criminalité de façon à exclure les comportements répréhensibles du président, notamment des attitudes parfaitement notoires dont il n’est jamais fait mention dans le document.

Le procureur général William Barr, le 25 mars 2019 à McLean, en Virginie. | Chip Somodevilla / Getty Images North America / AFP

Et Barr, à qui on ne l’a pas demandé, a publié une conclusion légale à sa sauce sur le sujet de l’obstruction afin d’en finir avec la question. Sa lettre est ouvertement fondée sur presque deux années de collecte de preuves mais elle ne se substitue pas à des faits –en réalité, elle pose beaucoup plus de questions qu’elle n’apporte de réponses et paraît profondément erronée sur certains points de droit.

Mueller diabolisé

Pourtant c’est une victoire pour les républicains tandis que les progressistes, qui s’étaient convaincus eux-mêmes que la démocratie constitutionnelle ne serait sauvée que lorsque Robert Mueller ferait traverser la pelouse de la Maison Blanche à Donald Trump menottes aux poignets, s’avouent vaincus. Certaines et certains de ceux qui rêvaient Mueller en chevalier blanc n’ont jamais vraiment compris ce qu’il avait l'intention de faire des faits qu'il collectait, de toute manière. Mettre en examen un président en exercice n’a jamais réellement été au programme.

Mueller lui-même a été diabolisé et dénoncé par le président et ses partisans pendant des mois –mais même après la «victoire», il ne trouve pas grâce à leurs yeux. Pour eux, il reste un candidat de «l’État profond»: dans l’émission Fox & Friends de lundi, Steve Doocy a demandé à Rudy Giuliani, l’avocat du président: «Reconnaissez-vous du mérite à Robert Mueller et éprouvez-vous des scrupules d’avoir, avec le président, discrédité Robert Mueller?»

«Non», a répondu Giuliani en riant. «Non, pas du tout. Il méritait toutes les critiques qu’il a reçues.» Giuliani a également saisi cette occasion pour avertir gravement –dans la même émission– que quelqu’un avait piégé le FBI pour le pousser à ouvrir l’enquête d’origine. «Oui, oui, oui. Et vous allez découvrir qui c’était, croyez-moi», a-t-il asséné. Le sénateur Lindsey Graham a annoncé de son côté qu'il lançait des auditions autour de la gestion par le FBI des mails de Hillary Clinton. Selon leur version de l'histoire, Mueller innocente complètement et absolument Donald Trump en tout point, il l’érige en président le plus respectueux de la loi qui ait jamais vécu et le moment est venu de détruire le département de la Justice pour le punir. Gagnants sur toute la ligne.

Robert Mueller et sa femme Ann dans une rue de Washington, le 22 mars 2019. | Tasos Katopodis / Getty Images North America / AFP

Poudre aux yeux

La question qui reste en suspens consiste à savoir si échouer à mettre en accusation un président en exercice signifie que Mueller a failli. Il a passé ses vingt-deux derniers mois en tant que procureur spécial à débiter des faits –dans le cadre des mises en accusation qui détaillaient minutieusement un piratage russe des serveurs du Comité national démocrate (DNC) et une tentative des Russes d’influencer les élections de 2016, et de celles qui ont visé des membres haut placés de la campagne de Trump à la fois pour avoir entretenu des liens étrangers inappropriés dans ce contexte et pour avoir menti à leur sujet.

Au cours des quarante-six heures écoulées entre le rapport Mueller et la synthèse de Barr, ces mises en accusations ont été qualifiées par les partisans de Trump de simples «process crimes», des crimes qui n’ont pas de lien avec l'infraction supposée mais avec l’enquête qui s’y rapporte. (C’est le terme juridique qu’ils emploient pour dire mentir, ce qu’ils ont ensuite fait en affirmant ce que Mueller avait et n’avait pas conclu).

La vraie tragédie du rapport Barr c’est qu’il a les faits à portée de main –pas seulement au sujet des comportements inappropriés et des mensonges des membres de la campagne de Trump, ceux-là nous les connaissons tous, mais qu'il détient aussi des éléments factuels que nous ignorons encore autour d’une possible obstruction. Or, à l’image de ce qu’avait fait Fox News la veille, en guise de faits Barr nous a jeté de la poudre aux yeux à sa façon tout en nous demandant de croire que c’était la même chose.

Le rapport sera-t-il jamais publié?

La Chambre des représentants a voté 420 voix à zéro en faveur de la publication du rapport. La semaine dernière, Donald Trump a déclaré vouloir qu’il soit rendu public. Si dans les faits le président est totalement blanchi, cela nous ferait du bien, en tant que nation, de le savoir. Et pourtant, Mitch McConnell, chef de la majorité au Sénat, avance qu’il interdira la publication de l’intégralité du rapport à cause de gnagnagna trucmuche sécurité nationale gnagnagna.

Dans un monde où les faits auraient une réelle importance, l’idée que les républicains ont «gagné» et les Démocrates «perdu» dans cette affaire, sur la base d’une synthèse incomplète qui tire des conclusions hâtives sans rien montrer de son travail serait risible. Surtout si l’auteur de cette synthèse se portait candidat à son poste en prétendant qu’une obstruction présidentielle à la justice ne pourrait de toute façon pas exister. Si William Barr a pu écrire sa lettre en quarante-six heures, c’est qu’il a toujours su ce qu’il allait y mettre.

Les limites ont été tracées et les questions légales ont obtenu des réponses pas à l’aide de découvertes factuelles mais par des retranchements de chacun dans son camp

Nous ne vivons pas dans un monde en noir et blanc. La réponse n’est pas que soit Trump n’a rien fait de mal, soit il a commis des crimes terribles passibles de destitution. Le rapport Mueller –pourrons-nous jamais l’examiner de près– semble avoir coupé la poire en deux et livré des révélations dans toute une gamme de nuances de gris. Mais à ce stade, que nous puissions l’examiner ou pas n’a quasiment pas d’importance.

Les limites ont été tracées et les questions légales ont obtenu des réponses, non pas à l’aide de découvertes factuelles mais par des retranchements partisans de chacun dans son camp, l’un affirmant que le président est innocenté (et mettant désormais les bouchées doubles pour attaquer la presse et le département de la Justice) et l’autre au pied du mur de brique dressé devant son nez concédant que peut-être, tout cela n’en valait-il pas la peine, après tout.

Voilà à quoi ressemble la situation, et ce depuis des années maintenant. La grande question est peut-être de savoir comment nous avons pu nous attendre à autre chose.

Dahlia Lithwick Journaliste pour Slate.com

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