Économie

L'indicateur de récession le plus fiable du marché est au rouge. Doit-on s'en inquiéter?

Temps de lecture : 4 min

Des économistes et expertes tentent de nous rassurer.

Courbe inversée des taux américains. | Capture d'écran d'un tweet de la San Francisco Fed via Twitter
Courbe inversée des taux américains. | Capture d'écran d'un tweet de la San Francisco Fed via Twitter

Si vous ne passez pas tout votre temps scotché à un terminal Bloomberg ou à un écran de chaîne d’info en continu, vous avez peut-être raté la nouvelle: la semaine dernière, la courbe des taux américains s’est «inversée» pour la première fois depuis 2007.

Cet événement (au nom plutôt technique) a engendré moult conjectures à Wall Street et dans la presse économique: une récession était-elle à nos portes? Si l'on en croit James Mackintosh, du Wall Street Journal, «Ça y est: l’indicateur de récession le plus fiable du marché est au rouge».

Neuf récessions, neuf inversions

Pourquoi tant d’inquiétude? Parce que depuis 1955, la courbe des taux s’est inversée en amont de chacune des neuf récessions américaines. Comme le souligne la Réserve fédérale de San Francisco, lors de ces soixante dernières années, on ne recense qu’un cas d’inversion de la courbe n’ayant pas été suivi d’une récession officielle dans les deux ans (ou moins). C’était au milieu des années 1960: la croissance avait ralenti mais, techniquement parlant, l’économie ne s’était pas contractée. Depuis lors, aucune fausse alerte n’a été constatée.

Lorsque la courbe des taux s’inverse, le rendement des bons à long terme passe en dessous de celui des bons à court terme. C’est ce qui est arrivé la semaine dernière.

Le fonctionnement de la courbe est assez simple: lorsque l’économie se porte bien, les investisseurs demandent généralement des rendements plus importants pour les bons du Trésor américain à long terme que pour les bons à court terme, parce que ces premiers comportent plus de risques (la croissance pourrait engendrer une hausse de l’inflation, qui entraînerait une baisse des intérêts). Lorsque la courbe des taux s’inverse, on observe le contraire: le rendement des bons à long terme passe en dessous de celui des bons à court terme. C’est ce qui est arrivé la semaine dernière, lorsque les rendements des bons du Trésor à dix ans sont devenus inférieurs à ceux des bons à trois mois –les économistes comparent souvent ces deux types de titres pour déterminer si la courbe s’est ou non inversée. Ce phénomène met l’ordre naturel du marché de la dette sens dessus dessous.

Garder la tête froide

Est-ce pour autant le signe annonciateur d’une crise? Pas nécessairement. La plupart des analystes semblent garder la tête froide, rassurent leur lectorat, expliquent que toute panique serait «prématurée», etc. L’inquiétude collective des investisseurs doit toutefois être prise en compte.

Pourquoi la courbe des taux s’inverse-t-elle parfois? C’est là une question aussi impénétrable que les crises boursières: personne ne le sait réellement. Mais selon la plupart des explications, le pessimisme des investisseurs quant à la croissance serait en cause. Ils pensent peut-être qu’une contraction économique maintiendra un faible taux d’inflation, ou qu’elle forcera la Réserve fédérale à baisser les taux. Peut-être achètent-ils des bons du Trésor à dix ans (lorsque la demande augmente, le prix des bons concernés augmente et son rendement baisse) parce qu’ils anticipent des turbulences économiques à court terme, et veulent donc faire des placements relativement sûrs.

La courbe des taux peut-elle être l’un des facteurs déclenchant d’une récession? Certains le pensent, mais rien ne permet de l’affirmer avec certitude. Le phénomène pourrait par exemple amener les banques à accorder moins de prêts, puisqu’elles empruntent à des taux à court terme et prêtent à des taux à long terme. Il pourrait également être dû à une forme de prophétie autoréalisatrice: lorsque la courbe des taux s’inverse, les entreprises et les investisseurs se mettent à redouter un ralentissement économique –et décident donc de se serrer la ceinture.

Un indicateur parmi d'autres

Ceci étant, on ne peut pour l'heure parler de catastrophe imminente. C’est l’avis de Campbell Harvey, qui enseigne la finance à l’université Duke. Ce chercheur est le premier à avoir mis le doigt sur le rapport entre la courbe des taux et la croissance (en comparant la marge entre les bons à cinq ans et les bons à trois mois). Il m’a expliqué que la courbe des taux ne devient un indicateur de récession qu’à condition de rester inversée (en moyenne) trois mois durant.

Par ailleurs, les ralentissements économiques surviennent parfois longtemps après l'inversion. La courbe des taux s’est inversée huit mois avant l’entrée en récession (officielle) de 2001. Elle s’est inversée vingt-deux mois avant la Grande récession de 2007. Harvey explique en outre que si l’inversion de la courbe des taux a bel et bien précédé les récessions passées, cet indicateur n’est bien évidemment pas infaillible. «Ce n’est qu’un indicateur; on ne peut fonder une prévision sur un seul indicateur», résume-t-il.

Des économistes estiment que la courbe des taux est un baromètre moins efficace que par le passé.

Certaines raisons concrètes permettent de penser que l’histoire ne se répétera pas. Des économistes estiment que la courbe des taux est un baromètre moins efficace que par le passé, car les États-Unis sont visiblement entrés dans une période de faibles taux d’intérêt et d’inflation.

Par ailleurs, elle n’est pas toujours un indicateur fiable en termes de prévision de croissance en dehors des États-Unis, et elle est même particulièrement peu fiable au Japon (qui bataille depuis longtemps contre les taux faibles). On pourrait également y voir les contrecoups du programme d’achat de titres post-récession (mis en place par les Réserves fédérales pour faire baisser les taux à long terme au profit des taux à court terme), ou le signe d’une augmentation trop rapide des taux d’intérêts à court terme (la Fed mis un coup d’arrêt à cette remontée la semaine dernière, mais elle devrait peut-être envisager une baisse).

L’inversion de la courbe des taux demeure un indicateur relativement inquiétant, tout bancal soit-il. On peut douter de sa fiabilité –mais que feriez-vous si votre argent était en jeu?

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