Société

Hillsong, l'Église évangélique qui séduit les millennials

Temps de lecture : 10 min

Cette Église où l'on joue du rock et dont le pasteur officie en blouson de cuir a le vent en poupe auprès de la jeunesse. Mais sous ses atours modernes se cache une réalité bien plus sombre.

Taya Smith des Hillsong United sur la scène des Dove Awards, le 11 octobre 2016 à l'Allen Arena de Lipscomb University (Nashville, Tennessee) | Terry Wyatt / Getty Images North America / AFP
Taya Smith des Hillsong United sur la scène des Dove Awards, le 11 octobre 2016 à l'Allen Arena de Lipscomb University (Nashville, Tennessee) | Terry Wyatt / Getty Images North America / AFP

Il y a foule, devant l'Irving Plaza de New York. La queue s'allonge devant la célèbre salle de concert et l'on sait d'ores et déjà que tout le monde ne rentrera pas. Soudain, la rumeur court: le basketteur Kevin Durant, le chanteur Justin Bieber et Kylie Jenner, sœur cadette de Kim Kardashian, auraient été aperçues dans le carré VIP.

Cette scène régulièrement décrite par la presse américaine pourrait laisser penser que le public se rend à un concert. À un détail près: ce jour-là, ce n'est pas un chanteur qu'il est venu applaudir, mais... un pasteur!

Les fidèles d'Hillsong ont troqué les allures endimanchées des matins de messe pour des t-shirts signés et des jeans déchirés. Ici, ni le sweat à capuche, ni le port de baskets ne sont considérés comme indécents. Il en va de même pour le téléphone portable. Dans cette Église atypique, le pasteur ne prêche pas en soutane, mais en Saint Laurent et son sermon est ponctué de rock chrétien dont les paroles projetées sur la scène sont reprises à l'unisson par la foule.

Une «megachurch» internationale

D'obédience pentecôtiste, Hillsong est une Église évangélique fondée en 1983 par le pasteur australien Brian Houston et sa femme Bobbie. Elle est aujourd'hui implantée dans le monde entier. L'influence de cette megachurch que certain·es comparent à un empire s'étend ainsi dans une vingtaine de pays. De Bali à Buenos Aires, en passant par Berlin, Oslo, Paris, Moscou ou encore Johannesburg, on y retrouve partout la même recette qui a fait le succès d'Hillsong: des shows spectaculaires où le rock chrétien occupe une place centrale. Depuis sa création, l'Église a en effet produit pas loin de soixante-trois albums, le second opus de son groupe Hillsong Young & Free lui valant même une nomination aux Grammy Awards.

Avec, d'après son site officiel, pas loin de 110.000 dollars (98.000 euros) de recettes en 2017 et une affluence de 130.000 personnes par semaine, le succès d'Hillsong ne semble pas se démentir. La raison de cette réussite: le magnétisme qu'elle opère sur les plus jeunes, puisque près de 70% de ses fidèles ont moins de 34 ans. Pour ramener ce public sur les bancs de l'église, Hillsong a mis en place une stratégie qui leur parle. Présente sur YouTube, elle est aussi sur Instagram, où elle reprend les codes graphiques des millennials. En France, l'Église, implantée dans les villes de Paris, Massy, Lyon et Marseille, communique sur ses soirées «Cœur et âme» ou ses aprèms «Ping-pong et Planchas». Les fidèles les plus fervent·es peuvent même se laisser tenter par le tote bag «†=♥» ou par des casquettes et bonnets siglés.

Mon pasteur est une star

Avec ses lunettes aviateurs, ses jeans slim et ses perfectos en cuir, le pasteur Carl Lentz incarne mieux que quiconque cette spiritualité à la cool. Lui qui apostrophe régulièrement le diable lors de ses sermons pour lui dire «Ta mère!», n'hésite pas à mêler citations bibliques et pop culture. Sur son compte Instagram, il invoque, dans un même appel à l'amour et à la tolérance, l'apôtre saint Paul et le rappeur Notorious B.I.G.: «Spread love, it's the Brooklyn way». De cette approche détonante, Carl Lentz s'est expliqué dans son livre Own the Moment, où il déclare avoir «un réel dédain pour le jargon religieux», rappelant que s'il «a grandi sur les bancs de l'église», il a aussi «fini par la fuir».

Cette image de pasteur «pop» ne semble pas prête de se ternir… Surtout depuis qu'il a ramené dans son troupeau sa brebis égarée la plus célèbre, Justin Bieber. En 2014, le jeune chanteur fait les gros titres pour ses virées en dragster, ses frasques alcoolisées et l'adoption, en toute illégalité, d'un singe de compagnie. Mais grâce à Carl Lentz, l'ex-enfant star retrouve bientôt le droit chemin. La métamorphose sera consacrée par un baptême nocturne dans la baignoire du champion de la NBA, Tyson Chandler.

Comme Carl Lentz l'a raconté à la journaliste Taffy Brodesser-Akner, une nuit, sur les coups de 2 heures du matin, alors qu'ils passent la soirée ensemble, Bieber est pris de l'envie soudaine d'être baptisé. Mais lorsqu'ils arrivent au Manhattan Hotel où sont traditionnellement organisées les cérémonies, une marée de paparazzis est déjà là pour les accueillir. Il faut improviser. Carl décide donc d'appeler «l'un de ses gars», le basketteur Tyson Chandler. Et ni une ni deux, les trois hommes se donnent rendez-vous dans la salle de bain de la star pour administrer le sacrement à Bieber.

Ce baptême hors du commun scelle une relation qui l'est tout autant. Le chanteur et le pasteur sont depuis inséparables, au point de voir Bieber emménager chez Carl Lentz et sa famille à Montclair: «On jouait aux cartes, on regardait la télé sur le canap', il avait juste besoin de se mettre en retrait, de vivre une vie normale», analyse ce dernier, rappelant tout de même que Bieber a des parents formidables.

«C'est clairement une secte»

Cette familiarité entre les deux hommes a fait couler beaucoup d'encre. Lorsque Bieber décide de suspendre sa tournée en 2017, certaines personnes y voient l'influence de Carl Lentz. Sa vie amoureuse n'échappe pas non plus aux suspicions. D'après la presse américaine, sa relation tumultueuse avec la chanteuse Selena Gomez, autre fidèle d'Hillsong, serait encouragée par les dirigeant·es de l'Église. Si ces rumeurs restent difficiles à vérifier, un autre aspect de leur relation inquiète, notamment les proches de Bieber. Dans un entretien au magazine Rolling Stone, le rappeur Post Malone confiait que son ami était récemment «devenu super-religieux, complètement fanatique!».

Pour lui, Hillsong est «clairement une secte» qu'il accuse d'exploiter son ami: «Il leur a déjà filé quelque chose comme 10 millions de dollars. C'est les pires! Moi aussi, à une époque, j'ai été très religieux, j'ai cru en Dieu. Mais maintenant je vois clair. C'est sympa de supporter une cause qui vous tient à cœur, mais les gens dépensent tellement d'argent. Dieu s'en fiche que votre église ait un putain de toit en or!».

Une accusation qui n'a pas manqué de faire grincer des dents chez Hillsong, dont les pasteurs mènent un certain train de vie, à commencer par l'emblématique Carl Lentz, qui nourrit un goût certain pour les vestes griffées. Si l'entrepreneuriat et le gain d'argent ne sont pas mal vus du courant évangélique, cela suffit-il pour autant à accuser Hillsong d'escroquer ses fidèles? Exerçant son droit de réponse dans les colonnes de Rolling Stone, Carl Lentz a rejeté les accusations de Post Malone, ajoutant qu'aucun crédit ne pouvait être apporté aux commentaires faits par des gens «qui ignorent tout du sujet dont ils parlent».

Cette proximité entre Bieber et Hillsong n'est pourtant pas sans rappeler celle de l'acteur Tom Cruise avec la scientologie. Devançant l'accusation, Carl Lentz s'est défendu auprès de Vice News de tout prosélytisme, déclarant que Bieber n'avait d'ailleurs jamais «mis un pied sur la scène de l'Église». Comparer la scientologie et Hillsong reviendrait, d'après lui à «mélanger les torchons et les serviettes».

On notera cependant que si Bieber n'a jamais pris part aux sermons, il reste très présent lors des événements organisés par l'Église et ne manque pas une occasion de parler de sa foi sur les réseaux sociaux. Questions d'influence ou de manipulation mises à part, la relation Bieber-Lentz offre une médiatisation bienvenue pour Hillsong, tout en donnant au chanteur une aura de célébrité repentante, tant appréciée du public américain.

Acceptation des gays, mais pas trop quand même

Mais frayer avec les stars du showbiz américain ou avoir un pasteur aux 628.000 followers sur Instagram, suffit-il à faire d'Hillsong une Église progressiste? Elle qui aime mettre en avant la jeunesse de ses fidèles cache en réalité, sous ses allants de modernité, un fort conservatisme. Si en étant défavorable à l'avortement, elle ne diffère pas tant que ça du traditionalisme évangélique, il y a un autre sujet à propos duquel elle se montre bien plus rétrograde: celui de l'homosexualité. Pourtant depuis quelques années, la donne a changé dans certains milieux religieux.

D'après une étude du Public Religion Research Institute, plus d'un tiers des évangéliques protestant·es blanc·hes soutiendraient le mariage entre individus du même sexe, un chiffre qui monte à 53% chez les 18-29 ans. Certaines Églises américaines unissent dorénavant les gays et les lesbiennes de leur communauté devant Dieu, comme c'est le cas à l'Église GracePointe de Nashville. D'autres figures chrétiennes et médiatiques, à l'instar de l'ex-pasteur Rob Bell, cité parmi les 100 personnes les plus influentes du Time en 2011, se sont déclarées en faveur du mariage entre personnes du même sexe.

«Je pense que mon père était homosexuel… Je ne suis pas psychiatre… mais je pense que les frustrations qu'il avait, il les a évacuées sur les enfants»

Brian Houston, fondateur d'Hillsong

Avec sa philosophie «Venez comme vous êtes» et son imagerie hipster, on aurait naturellement pu penser qu'il en serait de même chez Hillsong. Mais l'Église des millennials est bien loin d'apporter son soutien à la cause homosexuelle. Pire, jusqu'en 2011, elle mettait en place des «Mercy Ministries» et des «Exit Ministries», séries de programmes à destination des jeunes en rupture de ban ou rencontrant des problèmes aussi variés que les troubles du comportement alimentaire, la dépression, l'automutilation, l'addiction ou encore… l'homosexualité. Des articles parus dans The Sydney Morning Herald ou le Slate américain relatent même des expériences traumatisantes où la maladie mentale et l'anorexie sont traitées comme des activités démoniques, à grand renfort d'exorcisme.

Si ces programmes ont aujourd'hui été abandonnés, l'Église n'en garde pas moins un problème avec l'homosexualité de ses fidèles. En 2015, les deux chefs de chœur de sa chorale new-yorkaise, Josh Canfield et Reed Kelly ont été remerciés à la suite de la révélation de leur relation amoureuse, pourtant un secret de polichinelle au sein de la paroisse. Après ce renvoi, Carl Lentz a tenu à rappeler que l'amour entre personnes du même sexe est un péché, même s'il assure traiter avec la même mansuétude les pécheurs homos et hétéros. Le fondateur d'Hillsong, Brian Houston, s'est quant à lui fendu d'une tribune sur son blog où il réaffirme que si son Église «accueille tout le monde», elle ne soutient pas pour autant «tous les modes de vie»: «Nous ne soutenons pas un mode de vie gay et pour cette raison nous ne pouvons sciemment avoir des employés homosexuels». Être gay ne serait donc pas un problème, tant que vous vous abstenez de vivre «comme un gay».

Brian n'est plus à une contradiction près quand il s'agit de parler d'homosexualité. Son père Frank Houston, également pasteur dans les années 1960, a été accusé d'avoir agressé sexuellement des enfants de sa paroisse. Des faits graves, que le fondateur d'Hillsong expliquait ainsi: «Je pense que mon père était homosexuel… Je ne suis pas psychiatremais je pense que les frustrations qu'il avait, il les a évacuées sur les enfants». Pas psychiatre donc, Brian Houston, mais qui n'hésite pas à impliquer une causalité entre homosexualité et pédophilie plutôt nauséabonde.

Ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants

Les hétéros ne sont pas en reste. Dans son livre People in Glass Houses: An Insider's Story Of A Life In & Out Of Hillsong, Tanya Levin, une ancienne d'Hillsong, relate son parcours au sein de l'Église. Elle y raconte la pression exercée sur les fidèles, notamment les femmes, pour qu'ils se marient: «Si vous êtes une femme, la seule chose que vous avez à faire c'est de vous dégoter un bon petit mari bien chrétien. Au-delà de ça, vous n'existez pas. Les femmes n'occupent aucune place dans la hiérarchie chrétienne, elles ne sont rien de plus qu'un produit dérivé d'Adam».

Une stratégie maritale dont Hillsong ne s'est jamais cachée, mettant en avant le conseil conjugal dans ses brochures. Les plus jeunes, qui ne seraient pas en âge de se marier, sont quant à eux encouragé·es à s'y préparer le plus tôt possible. D'après d'anciens membres, les pasteurs parlent de la fornication pré-mariage comme d'une tentation du diable, incompatible avec les préceptes de Jésus-Christ.

Autre problème évoqué par Tanya Levin: la collecte de fonds d'Hillsong auprès de ses fidèles, dont les dons colossaux lui semblent peu en accord avec la charité chrétienne. Mais c'est surtout le silence autour des crimes du pasteur Frank Houston qui lui a fait claquer la porte: «Comment pouvez-vous vous retrouver à applaudir un pasteur qui couvre les crimes de son propre père, lequel a abusé de sa position et de son rôle d'homme d'Église pour maltraiter des enfants? C'est pas dur à comprendre: le propre d'une personne à qui on a lavé le cerveau, c'est justement de ne pas penser qu'on lui a lavé le cerveau».

Aujourd'hui, sans pour autant accuser Hillsong d'être une secte, Tanya Levin encourage les jeunes à se montrer vigilant·es, notamment vis-à-vis du discours séduisant prôné par l'Église. Avec ses sermons rock, son look branché et son rejet d'une théologie trop aride, Hillsong aurait-elle toutefois trouvé la recette parfaite pour parler aux millennials, génération souvent décrite comme spirituelle, mais pas religieuse?

Adrienne Rey Journaliste

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