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Les hommes victimes de violences sexuelles sont inaudibles

Temps de lecture : 7 min

En empêchant les hommes confrontés à une situation traumatique de parler, les injonctions à la virilité font du mal.

«Être victime, en tant qu'homme, c'est être vu comme fragile, faible.» | Trần Toàn via Unsplash
«Être victime, en tant qu'homme, c'est être vu comme fragile, faible.» | Trần Toàn via Unsplash

Dans une enquête datée de décembre 2017, le ministère de l'Intérieur révèle que 17% des personnes (soit 38.000 en moyenne par an entre 2008 et 2016) ayant déclaré avoir été victimes de violences sexuelles sont des hommes. Malgré ce chiffre, leur parole peine encore à se libérer.

«De la même façon que, selon les termes de Simone de Beauvoir, “on ne naît pas femme, on le devient”, on ne naît pas viril, on le devient», pose Olivia Gazalé, professeure de philosophie et autrice. «Être viril, c'est faire la démonstration de son appétit de puissance, de son aptitude à dominer, de ses facultés d'autocontrôle et de rétention émotionnelle.»

Élément de culture, «la virilité, c'est un tout: c'est une manière de penser, de sentir, d'agir et de paraître», appuie Philippe Liotard, anthropologue à l'université Lyon I, «cela fait partie de la masculinité, qui regroupe l'ensemble des qualités et caractéristiques qui vont transformer le mâle en homme».

Seulement voilà, la virilité –et les injonctions qui l'accompagnent–, en empêchant les hommes confrontés à une situation traumatique de prendre la parole, tend à faire plus de mal que de bien.

«La virilité, c'est la pénétration active»

«La virilité représente une charge culturelle énorme et cela crée une souffrance.» C'est ainsi que François Devaux, président de l'association La Parole libérée, pointe du doigt le concept, véritable frein à l'émergence de la parole des hommes victimes de violences sexuelles. «Il faut distinguer les hommes ayant vécu ces violences étant enfants, et ceux qui les ont vécues adultes, précise-t-il, le statut de l'enfance peut ne pas remettre en cause la virilité à venir de la victime». Un point de vue soutenu par Adrien, victime de pédocriminalité: «Lorsqu'un enfant est victime d'un adulte, on y voit rapport de force non genré, où ce n'est pas ton sexe qui est mis en cause».

Damien, 28 ans, violé par son oncle à 19 ans, a vécu une véritable rupture dans la vision qu'il a de lui en tant qu'homme. «J'ai immédiatement opté pour le silence, il ne fallait pas que ça se sache, je devais à tout prix me taire, j'avais honte, confie-t-il. “Pleurer dans les jupes de ma mère” ou décevoir mon père, c'était impensable.» Cette honte, Olivia Gazalé l'explique par les «vieux archétypes qui ont façonné nos représentations».

«En ne voulant pas paraître fragile aux yeux des autres, je me fragilise un peu plus chaque jour»

Damien, victime de violences sexuelles

«Dès la Rome antique s'opère un radical clivage entre les pénétrants et les pénétrés, appuie l'autrice, la virilité, c'est la pénétration active; la dévirilisation, c'est la pénétration passive. Pour certains hommes, cela n'a pas changé depuis l'Antiquité, hélas: ils considèrent toujours leur phallus comme un outil de domination.» Un schéma encore appliqué, comme en témoignent les jugements portés sur les hommes victimes de violences sexuelles orchestrées par d'autres hommes.

Aujourd'hui encore, Damien refuse d'en parler à sa famille. Le poids de son silence, c'est sur l'image qu'il se fait de lui en tant qu'homme qu'il le ressent. «Dans mes relations, qu'elles soient amoureuses ou amicales, je suis comme en béquilles psychologiques, constamment, raconte-t-il, j'ai quelque chose de cassé, et je sais que je n'arriverai pas à “me réparer” si je n'en parle pas, mais j'ai créé un blocage en me plongeant dans le silence. Quelque part, en ne voulant pas paraître fragile aux yeux des autres, je me fragilise un peu plus chaque jour.»

Charge culturelle vs libération de la parole

Cette injonction à la virilité commence dès le collège et lycée. «Il y avait beaucoup de vannes autour de l'impuissance de certains mecs plus marginalisés, un de nos camarades portait le surnom de “Rocco”, les toilettes du dernier étage servaient à tout autre chose, et il était souvent dit qu'une cagnotte allait être montée pour payer un tour chez les prostituées aux plus désespérés», témoigne Yohann.

Violé à 17 ans par une fille du lycée voisin, il se souvient: «Je me sentais seul, et quand j'ai essayé d'en parler à un ami, il m'a félicité de m'être tapé une “bombasse”, j'ai pas su réagir. On m'avait même ajouté à un groupe Facebook “Les vrais hommes”, sur lequel ça partageait des liens sur comment prendre soin de soi, sur comment bien faire un cunni ou bander plus longtemps…». Yohann finit par prendre les «félicitations» au premier degré, «pour entrer dans la norme» et masque le traumatisme derrière «l'image cool de l'ado militant et rebelle» qu'il endosse à l'époque. «Il faut pénétrer et faire jouir», explique Philippe Liotard. Dans ce schéma, si l'on pense autrement, on perd son statut d'homme.»

«En parlant, on découvre que les craintes que l'on avait n'étaient finalement pas fondées»

François Devaux, président de l'association La Parole libérée

«Dès leur jeune âge, les garçons continuent à se laisser prescrire leur idéal par un conformisme de genre qui les enjoint à faire la démonstration de leur puissance et avoir honte de leurs faiblesses, éclaire Olivia Gazalé, mais beaucoup d'hommes détestent se battre, et se sentent exclus, marginalisés ou “ratés”, ils souffrent de ne pas être perçus comme pleinement hommes.» Cette image, et toutes les injonctions virilité qui l'accompagne, vient verrouiller pour bon nombre de victimes toute porte de sortie en matière de libération de la parole. «Parler, c'est admettre que l'on est victime, avance Damien, et être victime, en tant qu'homme, c'est être vu comme fragile, faible. Du coup, c'est “sois fort et tais-toi”, point barre.»

Afin d'entamer pleinement leur reconstruction, certains cherchent pourtant à faire entendre la réalité des violences sexuelles faites aux hommes. François Devaux ne s'en cache pas, «passer devant les médias, parler, ça fait évoluer les choses, ça casse des codes. On passe devant les micros pour faire percuter les gens quant à la connerie dans laquelle on baigne». Les mots sont crus, mais nécessaires. «En parlant, on découvre aussi que les craintes que l'on avait n'étaient finalement pas fondées», poursuit-il.

Une expérience partagée par Adrien: «Je pense que les choses évoluent déjà, le regard que l'on porte sur une “domination” sexuelle de l'homme sur la femme est en train de changer. En tout cas, à chaque fois que j'en ai parlé, je n'ai eu absolument aucune remarque sur mon genre, ce qui m'a effectivement agréablement surpris. Et si j'avais su que l'ensemble des réactions seraient aussi safe, j'en aurais sans doute parlé plus tôt».

Ainsi, briser le tabou passe aussi par la communication libérée, et de bons alliés, ou plutôt, de bonnes alliées.

Le féminisme, allié de la libération des hommes?

Adrien est formel, les féministes sont «ses sœurs d'armes». «Ce sont les femmes qu'on envoie en première ligne faire le boulot, énonce-t-il, c'est elles qui lancent les mouvements de libération de parole, les réflexions sur le viol…» Contre les injonctions à se taire, contre la culpabilisation, mais également contre les réflexes sexistes encourageant une culture du viol et les injonctions à la virilité, le féminisme et le combat contre les violences sexuelles faites aux hommes viennent trouver un terrain d'entente, un adversaire commun.

L'avis d'Adrien est partagé par Yohann. «Pour moi, libérer la parole des hommes ne peut pas se faire sans le combat féministe. Si #MeToo a permis à des femmes de prendre la parole, je suis persuadé qu'il a aussi aidé des hommes à réaliser que ce qu'ils ont vécu n'était pas normal, et qu'en travaillant sur l'un, nous travaillons sur l'autre du même temps, lance-t-il. Comme l'a dit Christiane Taubira, “le féminisme est un humanisme”

Ainsi, c'est «en s'entourant de féministes» qu'Amalric, 27 ans, a finalement choisi d'évoquer son traumatisme auprès de sa famille et de ses amis. «J'ai des amies qui ont été violées, et qui en parlent librement, constate-t-il. Au début, j'étais mal à l'aise, et elles ont vite compris pourquoi. Elles m'ont pris sous leur aile, et m'ont expliqué que je n'avais pas à avoir honte, que ce n'était pas de ma faute, que je n'étais pas coupable.»

«Toutes les mutations déjà opérées par les hommes modernistes ne constituent pas un “déclin”, comme le pensent les masculinistes, mais une chance pour l'humanité»

Olivia Gazalé, professeure de philosophie et autrice

Amalric leur explique alors le détail de son traumatisme, et fond en larmes. «Bah vous savez quoi? Pleurer, ça m'a fait un bien fou, j'ai tout lâché! rit-il, le lendemain, j'ai enfin réussi à en parler à mes parents, et je me suis libéré d'un poids immense.» Le combat contre la virilité et ses injonctions, la «refondation des masculinités», comme l'énonce Olivia Gazalé, «offrirait à ces hommes la possibilité historique de sortir du piège. À la différence de la virilité, modèle unique et monolithique, les masculinités, elles, sont multiples, comme le sont aussi les féminités, et toutes devraient avoir la même légitimité sociale».

Selon l'autrice, la «révolution du féminin» trouvera son plein accomplissement quand aura lieu «la révolution du masculin», soit «quand les hommes se seront libérés des assignations sexuées qui entretiennent, souvent de manière inconsciente, la misogynie et l'homophobie». Ainsi, «l'investissement masculin de la sphère privée, l'expression de la sensibilité et de l'émotion (pensons aux larmes de Barack Obama face à la folie meurtrière), la réinvention de la paternité, et toutes les mutations déjà opérées par les hommes modernistes, ne constituent pas un “déclin”, comme le pensent les masculinistes, mais une chance pour l'humanité, peut-être sa plus grande chance: celle d'annoncer, non pas la désolante “fin des hommes”, mais l'enthousiasmante naissance de nouvelles masculinités, condition indispensable d'un meilleur équilibre des relations entre les deux sexes», conclut Olivia Gazalé.

Au-delà de la virilité, bien des victimes y voient un intérêt commun, et des problématiques similaires. Comme Théo, victime de pédocriminalité de ses 6 à 11 ans. «Je ne sais pas si le genre de la victime joue beaucoup, déclare-t-il, c'est difficile pour un homme autant que pour une femme: l'inversion de la honte et de la culpabilité, les réactions débiles du genre “pourquoi t'en as pas parlé tout de suite?”… Il y a énormément de points communs!»

Tous se rejoignent pour évoquer la nécessité de briser le tabou des violences faites aux hommes, d'écarter la charge culturelle de la virilité, et, ensemble, de porter la parole des victimes de violences sexuelles. Si le chemin semble encore long, une chose est sûre, il est entamé, «et pas question de faire demi tour!», conclut Amalric.

Valentine Leroy Journaliste indépendante

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