Monde

Israël empêtré dans l'assassinat de Dubaï (MàJ)

Jacques Benillouche, mis à jour le 18.02.2010 à 18 h 21

Les révélations distillées dans la presse n'en finissent plus de rendre nébuleuse la mort de Mahmoud al-Mabhouh.

L'affaire de Dubaï semble de plus en plus nébuleuse après les révélations quotidiennes des organes de presse étrangers et notamment anglais. Les porte-paroles israéliens sont muets. Il n'est de toute façon pas question pour eux de répondre aux journalistes. Cela donnerait à penser que le gouvernement a besoin de se justifier dans une affaire dans laquelle il ne se sent pas concerné... officiellement. Le porte-parole de l'armée renvoie à celui du gouvernement car il considère que les affaires du Mossad ne sont pas liées à celles de l'armée. Dans d'autres cas, il aurait aimé relever la maestria avec laquelle certains agents réussissent leur mission. Mais dans l'affaire de l'assassinat de Mahmoud al-Mabhouh, ce n'est pas vraiment le cas. Les autorités israéliennes se retranchent derrière la règle AFMR: «Acording to Foreign Media Reports» qui consiste à ne pas commenter les nouvelles publiées dans la presse étrangère, cette même presse étrangère qui est utilisée comme relais pour des scoops ou pour la diffusion d'informations sensibles.

Des précédents bien moins médiatiques

De nouvelles informations sont distillées chaque jour en provenance de différentes sources tendant à donner à cette affaire un impact médiatique démesuré. D'autres éliminations de personnages importants n'ont pas eu droit à la même couverture par la presse. Abbas al-Musawi leader du Hezbollah, tué en 1992, l'ingénieur Yihyeh Ayash tué en 1996 et Imad Mughniyeh tué en 2008 ont subi le même sort qu'Al-Mabhouh mais le retentissement en a été moindre. La raison essentielle de l'impact de la dernière élimination tient à l'évolution des techniques de communication puisque le commando de onze personnes a été filmé tout au long de ses déplacements grâce aux caméras de surveillance. Il est fort probable qu'une escouade semblable avait été nécessaire pour perpétrer les meurtres précédents, mais les moyens audiovisuels n'étaient pas alors en place.

Le doigt est pointé sur le Mossad parce que la victime se savait dans le collimateur des Israéliens qui ne pardonnent jamais l'atteinte à la vie des civils ou des soldats tués hors du champ de bataille. Les ambassadeurs israéliens à Londres et à Dublin ont été convoqués au ministère des Affaires étrangères pour donner des explications sur une affaire dont ils ignorent tout. Si le Mossad est coupable, la loi du silence n'est jamais transgressée étant donné que l'agence de renseignements dépend directement du Premier ministre tandis que ni les députés, ni les ministres, et a fortiori les diplomates ne sont informés de ses missions.

Incohérences et contradictions

L'affaire comporte un certain nombre d'incohérences et de contradictions qui ne sont pas relevées pour dédouaner les Israéliens mais pour exiger des certitudes sur les commanditaires. Le problème des passeports, en particulier, comporte plusieurs ombres. L'utilisation, par les assassins de Mahmoud al-Mabhouh, de l'identité d'Israéliens binationaux vivants ne manque pas de légèreté si elle est l'œuvre du Mossad. Certes, chaque citoyen israélien peut à tout instant être considéré comme mobilisable au service de l'Etat ou de l'armée. Mais l'efficacité des services secrets tient dans la collaboration entière et volontaire de ses agents.

Selon le chef de la police de Dubaï, les passeports utilisés par les meurtriers étaient vrais. Le général Dhahi Khalfan a expliqué que: «Les officiers des services d'immigration ont été formés par des experts de sécurité européens pour détecter les faux passeports. Ils ont appliqué ces procédures à l'aéroport lors de l'arrivée des suspects et n'ont pas détecté de falsification.» Or les visages diffusés par la police ne correspondent pas aux photos originales détenues par les différents services de l'identité. Les passeports sont donc des faux. Les journaux britanniques regorgent de reportages sur les faux passeports utilisés lors de cette opération.

Faux vrais passeports?

Paul John Keeley, âgé de 43 ans, qui vit au kibboutz Nasholim, s'est réveillé un matin en trouvant son nom en première page des journaux. La photo qui a été publiée ne lui ressemble en rien et il a confirmé à la télévision que son passeport ne l'a pas quitté avant et après le 20 janvier et qu'il ne comporte aucun visa des autorités de Dubaï. Un autre citoyen britannique, Daniel Hodes, a confirmé à la chaîne de télévision-2 qu'il est installé en Israël depuis deux ans et qu'il n'a jamais quitté le pays durant cette période. Sa femme est venue appuyer ses dires en affirmant: «Nous sommes des gens pacifiques, et le visage qui a été publié ne ressemble en rien à celui de mon époux qui est beaucoup plus élégant.» Melvyn Adam Mildiner s'estime «bouleversé et effrayé» de se voir mêlé à des évènements qui le dépassent. Enfin, Michael Bodenheimer est surpris d'autant plus qu'il avait immigré vingt ans auparavant depuis les Etats-Unis et qu'il vit actuellement dans le quartier le plus orthodoxe de Tel-Aviv, Bnei-Brak. Avec son physique de religieux, il n'a rien d'un baroudeur et n'a cessé d'étudier à plein temps dans une yeshiva, école talmudique. Il comprend encore moins qu'on l'ait assimilé à un citoyen allemand en raison de la consonance de son nom. La plupart des personnes dont on a emprunté l'identité sont formels. Tout a été fait à leur insu: «Ils n'ont rien à dire, c'est une erreur. Leur identité a été volée et leur visage ne correspond pas à la réalité.» S'ils avaient été des agents du Mossad, ils auraient choisi, selon la règle, l'anonymat et le silence imposés par leur Centrale. Or la plupart d'entre eux s'expriment à visage découvert pour prouver la réalité de leurs arguments.

Le Premier ministre britannique n'a pas condamné l'assassinat mais le vol des passeports qui ont servi à certains membres du commando. Selon lui, les pièces d'identité auraient pu être substituées à l'occasion d'un voyage à l'étranger. Une possibilité a priori contredite par les témoignages: ceux dont on a utilisé l'identité n'ont jamais quitté le pays depuis plusieurs mois et leurs passeports ne comportent aucun visa des autorités de Dubaï attestant une entrée dans la ville. Ces faits sont faciles à vérifier auprès de civils qui ne sont pas touchés par les problèmes de secret militaire et ils permettront de prouver si ces personnes ont été complices actives ou non du meurtre, et si elles ont au moins collaboré au «prêt temporaire» de leur passeport pour raison d'Etat.

Gordon Brown a semblé discret dans son commentaire car il existe une coopération étroite entre le Mossad et le MI-5 et dans ce cas, il semble difficile aux Israéliens, sauf à rompre avec la source d'approvisionnement d'informations anglaise, d'envoyer leurs agents pour liquider Al-Mabhouh sans en référer auparavant à leurs alliés.

L'enquête n'est pas finie

Nous ne sommes certainement pas au bout des surprises selon certains officiels qui continuent à vouloir dédouaner le Mossad malgré toutes les présomptions évidentes qui sont publiées. Les autorités de Dubaï semblent sélectives dans la diffusion de leurs informations. Le ministère autrichien de l'Intérieur vient de faire savoir qu'il enquêtait sur l'utilisation présumée de téléphones portables autrichiens par les membres du commando. Sept téléphones ont été activés en Autriche dont l'analyse des communications pourrait être instructive.

Par ailleurs, l'enquête reste très discrète sur l'interférence de membres du Hamas dans l'assassinat. The Gardian britannique a diffusé l'information selon laquelle «un agent de la sécurité» du Hamas serait emprisonné en Syrie parce qu'il aurait trempé dans l'élimination de Mahmoud Al-Mabhouh. Les Syriens se refusent à confirmer ou non cette information. Enfin, la police de Dubaï ne communique pas sur les deux Palestiniens qu'elle a arrêtés. D'après le journal arabe Al-Hayat, l'un d'entre eux était membre des services de renseignements palestiniens tandis que le second appartenait aux services de sécurité de l'Autorité palestinienne. Leur rôle essentiel consistait à apporter une aide logistique au commando de tueurs en réservant les chambres d'hôtels et en louant les voitures utilisées pendant l'opération. Ces deux Palestiniens avaient décidé de quitter Gaza après la prise de pouvoir du Hamas et avaient obtenu d'une part un permis de séjour à Dubaï et, d'autre part, un emploi dans l'immobilier dans une compagnie appartenant à un chef du Fatah. L'identité de ces deux hommes n'a pas été diffusée alors que leur interrogatoire permettrait de savoir s'ils ont collaboré avec le Mossad.

Trois Palestiniens mis en cause

Un haut responsable du Hamas a été arrêté, portant à trois le nombre de Palestiniens soupçonnés d'être impliqués dans l'assassinat, a affirmé jeudi 18 février un responsable des services de sécurité de l'Autorité palestinienne. «Nous avons des informations étayées selon lesquelles Nehru Massoud, un responsable de haut rang en Syrie des brigades Al-Qassam a été arrêté dans le cadre de l'assassinat de Mahmoud Al-Mabhouh.» La dernière information communiquée par le Hamas tient au fait que la police de Dubaï détiendrait le gros plan des yeux des membres du commando les identifiant de manière irréfutable. Cette information n'a pas encore été confirmée.

Il est difficile de comprendre, si le Mossad était impliqué, qu'il puisse réitérer un assassinat dans un pays arabe ami, au moment de la visite d'un haut représentant du gouvernement israélien. Ce serait une grande faute pour Meïr Dagan, le chef du Mossad, bien qu'il n'ait pu réaliser cette opération sans l'accord écrit de son Premier ministre. Cela remet au goût du jour les inquiétudes du précédent chef du Mossad, Ephraïm Halévy, qui avait demandé à ce que la Knesset (le parlement) se charge d'un projet de loi interdisant à des civils, ne faisant pas partie des instances officielles de la sécurité, d'être armés pour agir au nom de l'Etat d'Israël. Il avait demandé à ce que le Mossad revienne à ses fondamentaux en employant uniquement des militaires ou des policiers dans les opérations où il y a mort d'homme de façon à couvrir légalement les auteurs des éliminations. Si le Mossad est impliqué, ce serait un nouvel échec de ses services qui auraient certainement sous-évalué la capacité des policiers de Dubaï à enquêter avec autant de célérité et de professionnalisme.

Quoi qu'il en soit, Meïr Dagan n'a pas l'intention de démissionner car une telle décision confirmerait la responsabilité de son Agence et, selon lui, le Premier ministre ne lui a pas demandé de se retirer. L'enquête, qui n'en est qu'à ses débuts, risque encore d'apporter de nouvelles surprises.

Jacques Benillouche

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Image de une: Le père de Mahmoud al-Mabhouh avec une photo de son fils. REUTERS/Mohammed Salem

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