Société / Monde

Comment les riches parents chinois font entrer leurs enfants dans les universités américaines

Temps de lecture : 7 min

Les familles américaines ne sont pas les seules à payer illégalement pour assurer une éducation prestigieuse à leur progéniture.

Cérémonie de remise des diplômes à l'Université Huazhong des sciences et technologies à Wuhan, dans la province du Hubei, le 20 juin 2017 | STR / AFP
Cérémonie de remise des diplômes à l'Université Huazhong des sciences et technologies à Wuhan, dans la province du Hubei, le 20 juin 2017 | STR / AFP

Avec 90.000 dollars, on peut se payer pas mal de choses en Chine: vingt-cinq personnes au salaire minimum pendant un an, par exemple, ou quatre nuitées ultra-luxueuses au Bulgari Hotel de Pékin (et il vous restera un peu de monnaie). Quand on sait où chercher, cela peut aussi permettre de s'acheter une place dans une université américaine –et ce par tous les moyens utiles. C'est à la fois très important pour les parents chinois qui considèrent qu'une formation aux États-Unis est un critère de qualité pour garantir l'avenir d'un enfant, et très lucratif pour ceux qui les aident à y parvenir.

Mi-mars, les médias ont révélé que des dizaines de parents américains fortunés avaient versé jusqu'à 1,2 million de dollars chacun en pots-de-vin pour assurer à leur progéniture une place dans de prestigieuses universités. Parmi les méthodes de triche, on relève le trucage de photos pour présenter leurs enfants comme des athlètes accomplis, la falsification de résultats du SAT [examen obligatoire pour entrer à l'université aux États-Unis, ndlr] et le mensonge sur l'origine ethnique afin de tirer parti des politiques de discrimination positive.

Pour les Chinois, cette histoire n'a rien de surprenant. Nombre d'étudiantes et d'étudiants ont été surpris à frauder. Mi-mars, cinq Californiens ont été arrêtés, accusés d'avoir aidé plus de quarante ressortissants chinois à obtenir des visas étudiants en passant leurs examens d'anglais à leur place et en utilisant de faux passeports au passage. Cette combine aurait été mise en place par Liu Cai, 23 ans, étudiant étranger de l'Université de Californie de Los Angeles. En 2018, des professeurs de l'Université de Californie de Santa Barbara se sont plaints que de nombreux élèves chinois ne maîtrisaient pas suffisamment la langue anglaise pour suivre correctement leurs études, et il n'est pas rare que les étudiants étrangers qui ont été entraînés pour entrer dans des universités américaines aient le plus grand mal à rester au niveau.

Agences particulières

L'homme au cœur du scandale américain s'appelle William Singer. C'est le fondateur d'une entreprise de préparation à l'entrée à l'université appelée The Key. Il a expliqué à un tribunal fédéral de Boston avoir créé une «porte dérobée» d'admission qui garantissait un accès aux plus éminentes institutions. Elle constituait une alternative à «la porte de devant, par laquelle les étudiants entrent tout seuls» et à «la porte de derrière», pour laquelle les familles «font de généreuses donations, mais sans avoir la garantie absolue d'entrer».

Les étudiantes et les étudiants étrangers s'essaient généralement à la porte de devant –mais il se peut que d'autres la leur tiennent ouverte. Des milliers d'entre eux, en particulier venant de Chine, ont appréhendé le processus de demande d'admission en s'offrant un coaching intensif, parfois à la limite de la fraude. Si le soutien scolaire est courant dans les familles américaines, la richesse et la détermination de nombreuses familles chinoises portent cette pratique à un autre niveau.

La plupart de ses amis chinois de la fac «ont contacté un agent à un moment ou à un autre de leur processus de candidature»

Foreign Policy a découvert que les parents d'un étudiant chinois avaient payé un agent 600.000 yuans, soit environ 79.000 euros, pour accompagner leur fils dans les étapes de sa demande d'inscription à l'université. La formule garantissait entre trois et cinq offres d'universités parmi le top 60. Cet étudiant, aujourd'hui en première année dans une éminente université de la côte ouest, n'est pas au courant de l'ampleur de la contribution financière de ses parents.

Il explique que cet agent l'a aidé à lisser la grammaire et la structure de son essai personnel, et «fait quelques suggestions concernant les sujets ou les éléments que je devais y mettre». Il a également suggéré quelques activités extra-scolaires supposées mettre en valeur la candidature du jeune homme, ainsi que de feuilleter des annales de SAT et de ACT [autre examen de niveau demandé par certaines universités américaines, ndlr]. Il raconte que la plupart de ses amis chinois de la fac «ont contacté un agent à un moment ou à un autre de leur processus de candidature».

Une bonne partie de ce processus se concentre sur le très redouté essai personnel, un format presque inconnu dans les écoles chinoises mais qui peut décider de la réussite ou de l'échec d'une candidature aux États-Unis. Il est tout à fait autorisé de se faire conseiller lors de la rédaction de ce type de travail –mais certains professeurs particuliers l'écrivent de A à Z à la place de l'étudiant, voire inventent des fictions pour les aider. Les activités extrascolaires peuvent constituer un autre domaine compliqué à gérer, car si elles sont vitales pour les universités américaines, elles sont tout à fait négligées dans les écoles chinoises qui ne forment leurs élèves qu'à un examen unique. Parfois, les agences de cours particuliers orientent les étudiants vers ce que les universités américaines demandent –et parfois elles les aident purement et simplement à les inventer.

99% de réussite

En Chine, l'accès à une fac d'élite américaine est un commerce juteux. Le secteur de la préparation aux examens représentait à lui seul 3,9 milliards de dollars (3,5 milliards d'euros) en 2016. On compte aujourd'hui 340.000 Chinois et Chinoises qui étudient pour obtenir un diplôme aux États-Unis, ce qui représente environ un tiers de tous les étudiants étrangers. Bien entendu, beaucoup d'entre eux ont intégré leur université grâce à leur travail acharné, et les cours particuliers visant à préparer la candidature des étudiants ne discréditent pas nécessairement leurs véritables compétences. Mais il existe aujourd'hui en Chine des centaines d'entreprises qui promettent d'aider les jeunes à négocier le système des admissions et à établir un dossier de candidature qui leur garantira le succès.

Une de ces agences, Bonday, est installée à Shanghai. Ses tarifs débutent à 200.000 yuans (26.300 euros) pour des formules comprenant des formations en compétences interpersonnelles, des conseils sur les stages d'été à suivre et de l'aide à la rédaction d'essais personnels. Bonday a placé des élèves dans des universités comme Princeton, Harvard et l'Université de Chicago. Une autre agence de ce type basée à Canton, Jiazhou Education, propose une option plus abordable: préparée avec eux, une candidature pour une fac américaine coûte 48.000 yuans (6.300 euros) avec un taux de réussite revendiqué (d'offres d'entrées dans les meilleures universités américaines) de 99%.

«Parfois quand l'étudiant est très paresseux, nous devons l'aider à composer»

Un porte-parole de l'agence Yingtai Education

Comme la plupart des entreprises interviewées dans le cadre de cet article, Jiazhou a insisté sur le fait que ses professeurs n'étaient pas des prête-plumes. D'autres entreprises sont moins scrupuleuses. À Xi'an, Yingtai Education demande jusqu'à 100.000 yuans (13.150 euros) pour un ensemble de services qui comprend la sélection d'universités appropriées, la préparation d'un plan d'études, la suggestion d'activités extrascolaires et «des conseils (sur les informations personnelles à fournir)». Yingtai explique aux étudiants ce qu'il convient de mettre en avant dans leurs déclarations personnelles et, précise un porte-parole, «parfois quand l'étudiant est très paresseux, nous devons l'aider à composer». Yingtai ne fait pas payer de supplément lorsqu'il est estimé nécessaire d'écrire à la place de l'élève, parce que dans ce genre de cas, «parfois enseigner et donner des conseils prend plus de temps».

«C'est véritablement honteux» s'indigne Nini Suet, fondatrice et PDG de Shang Learning, agence de conseils pédagogiques, qui déplore que «les comportements contraires à l'éthique soient encore très répandus» dans le secteur de l'éducation et que de nombreux parents s'attendent à ce que les essais soient rédigés pour leurs enfants. Shang Learning est membre de l'Independent Educational Consultants Association, qui exige l'adhésion à des critères éthiques stricts, mais Nini Suet admet que certains parents «s'énervent» quand son entreprise refuse de fournir des essais frauduleux pour leurs enfants.

Des faux taillés sur mesure

Le SAT est l'un des plus importants éléments du processus de candidature des universités américaines. En Asie, après des fuites de sujets et des accusations de mesures de sécurité défaillantes, cet examen est souvent critiqué. Plus de 10.000 étudiants chinois passent ce test chaque année, le plus souvent en se rendant à Hong Kong puisqu'il n'y a pas de centre d'examen sur le continent. Mais étant donné que les sujets utilisés aux États-Unis sont souvent réutilisés en Asie dans le même cycle, la crédibilité du SAT est régulièrement remise en question. En 2013, le College Board, l'organisation à but non lucratif qui organise le SAT, a annulé l'examen prévu en Corée du Sud après que des policiers sud-coréens ont découvert que les écoles de préparation aux examens avaient obtenu un exemplaire des questions du test à l'avance. En 2014, le College Board avait refusé de communiquer les notes de toutes les candidates et candidats qui avaient passé le test en Chine et en Corée du Sud après une autre fuite, laissant 55.000 élèves dans l'incertitude.

Si le College Board se défend en rejetant la faute sur les écoles de préparation aux examens qui communiquent aux candidats des sujets fuités, il n'en reste pas moins que c'est lui qui permet que cela se produise en recyclant les tests. Mais il existe d'autres cas, bien plus nets, où des étudiants chinois bénéficient d'avantages indus.

En 2016, on a découvert qu'une entreprise de Shenzhen appelée Transcend Education avait créé de faux livrets scolaires pour des clients, truqué une référence d'enseignant dans son dos et écrit des essais de candidature aux universités à la place des étudiants. Selon Emma Pu, directrice de Cambridge Youth Summer Camps, entreprise qui propose des cours d'anglais à Kunming, les activités frauduleuses sont courantes dans ce secteur. En revanche, plutôt que de produire des faux, explique-t-elle, ce genre d'agences ont plutôt tendance à «enjoliver votre situation, en citant des événements fictifs ou des activités que vous auriez faites». Si dans d'autres cas, rapporte-t-elle, ces agences utilisent des exemples d'essais qu'elles trouvent en ligne, la plupart des clients fortunés ont recours aux services d'entreprises qui proposent des faux taillés sur mesure.

Mais la tendance est peut-être en train de changer. À la lumière du scandale des pots-de-vin qui vient d'éclater aux États-Unis, les universités subissent une pression accrue pour mieux surveiller leurs procédures d'admission. Suet explique que nombre d'entre elles ont déjà commencé à se pencher plus attentivement sur les candidatures, notamment pour en vérifier l'authenticité: les parents des principales villes chinoises comme Pékin et Shanghai s'adaptent et réduisent leurs demandes de faux. Certaines universités emploient déjà des entreprises tierces chargées de rencontrer les étudiants en personne pour vérifier qu'ils correspondent bien à ce qui est écrit dans leur dossier de candidature. Pour la minorité d'étudiants qui trichent, la partie est peut-être enfin terminée.

Cet article a initialement été publié sur le site Foreign Policy.

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