La crise grecque a donné le pouvoir à l'Allemagne
Berlin dirige aujourd'hui clairement l'Europe économique. La période du laxisme budgétaire et des «arrangements» statistiques est terminée. La France n'en sortira pas indemne.
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Selon tous les commentateurs sur place à Francfort: le choix de Vitor Constancio, gouverneur de la banque du Portugal, comme futur vice-président de la Banque centrale européenne (BCE) ouvre la route à Axel Weber, président de la Bundesbank, pour remplacer Jean-Claude Trichet à la fin de l'an prochain. Ce sera le couronnement de la réussite allemande pour reprendre en main la destinée de l'euro et de l'Europe économique.
La première marche vers cette victoire aura été franchie par Gerhard Schröder avec l'Agenda 2000: l'Allemagne est entrée en force dans les réformes sociales pour régler la note de sa réunification. Angela Merkel a poursuivi. Voilà dix ans que notre voisin pousse cette stratégie d'abaissement de ses coûts, avec succès comme en témoignent ses exportations flamboyantes.
La deuxième aura été l'inscription dans la Loi fondamentale (la Constitution allemande) d'une obligation d'équilibre des comptes publics. Cette règle s'inscrit dans l'histoire économique de l'obsession anti-inflationniste inscrite dans l'ADN germanique depuis la République de Weimar. Pour la gauche ou la droite: les déficits conduisent à des excès d'argent, de demande, donc à une hausse des prix.
Le troisième front est ouvert sous nos yeux: en Grèce. Athènes a triché, Athènes a perdu la maîtrise de ses dettes, Athènes a vécu aux frais des autres Européens dès avant son entrée dans l'euro en 2001, Athènes doit maintenant payer. Les discussions sur le «renflouement» par Paris et Berlin de la Grèce si jamais elle ne parvenait plus à refinancer son endettement auprès des marchés internationaux, aboutissent à la prise de pouvoir «allemande» sur l'euro-groupe: la rigueur s'impose comme loi d'airain sur les conduites budgétaires et les marchés seront là pour remettre les récalcitrants dans ce droit chemin.
La période bénie où, au sein de la zone euro, les pays déficitaires ne payaient leurs emprunts qu'à une faible surcote par rapport à la référence du Bund allemand est terminée. Les marchés ont aujourd'hui tellement le choix de part le monde, comme le note Laurence Boone, économiste de Barclays Capital, avec les milliers de milliards de dollars que vont lever les Etats développés ne serait-ce que cette année, qu'ils peuvent faire la fine bouche et grossir les «rendements» demandés aux pays fragiles.
«En entrant dans l'euro, un pays doit en accepter les règles», écrit Otmar Issing dans le Financial Times (15 février). L'ancien économiste en chef de la Bundesbank puis de la BCE rappelle que l'Union monétaire n'a pas été complétée par une Union politique. Comme tous les pontes de la Bundesbank, il n'était guère favorable à cette monnaie unique imposée par Helmut Kohl. Mais une fois faite, une fois Maastricht signé, il fallait une solidarité budgétaire: chaque pays avait la responsabilité de tenir ses comptes pour le bien commun de l'euro. Rapidement, ce ne fut pourtant pas le cas. Le laxisme n'a jamais été sanctionné parce que les moyens de coercition de Bruxelles sont insuffisants et parce que la France, grand pays, a ouvert la voie de la désobéissance. Au grand dam allemand, les onze membres puis les quinze ont fermé les yeux sur leurs fautes budgétaires réciproques et Athènes a pu danser.
La récréation est finie! Otmar Issing rappelle la ligne juste: les «anciennes politiques monétaires» de l'inflation et de la dévaluation sont interdites au sein de l'euro. Il ne saurait être question de «transférer l'argent des contribuables des pays qui suivent la règles à ceux des pays qui la viole». Ce serait «grossir l'hostilité envers Bruxelles et en créer entre les pays membres». «La surveillance molle et les compromis doivent s'arrêter». La crise grecque permet de revenir à ce point de départ.
Angela Merkel a évoqué l'idée d'un gouvernement économique» en prononçant cette expression pour la première fois à Bruxelles cette semaine. Paris a pu croire que « l'idée française» d'accompagner l'union politique d'une union économique, si chérie depuis Maastricht, avait enfin fait son chemin y compris chez les récalcitrants voisins. Edouard Balladur comme tous les dirigeants français rêve de «donner des pouvoirs nouveaux à l'eurogroupe». Mais il lui faudra déchanter: la «coordination économique» à laquelle songent les Allemands est: la rigueur pour tous et les marchés en flics des déficits. Voilà l'Europe post-crise. Les capitales ne se rendent sans doute pas encore compte de la force du changement qui va leur être imposé.
Est-ce critiquable? Est-ce mauvais? Non, l'Allemagne a fondamentalement raison de s'en prendre au laxisme des gouvernements. Le rappel à la règle est justifié et salutaire pour le cas grec. Tant qu'il n'y a pas d'union politique, il n'y a d'autre solution pour faire tenir l'euro. Tant que l'Europe n'est pas un «pays» uni, avec des transferts de capitaux et d'hommes d'une «région» à une autre, l'Allemagne a raison. Aux Etats-Unis, 25% des Américains ont quitté leur Etat de naissance pour trouver un emploi, seuls 1% des Européens. En outre, la politique de «donner plus de pouvoir» fédéral à l'eurogroupe serait-elle acceptée vraiment par les gouvernements et par les peuples? Il conviendrait au minimum de leur demander et le résultat est, hélas, prévisible. Il n'y a donc actuellement sans doute pas d'«autre politique» que la germanique.
La question qui reste posée est tout de même celle de l'optimum d'une zone où la rigueur est appliquée partout au même moment. N'est-ce pas déflationniste? Il faudrait, surtout, que l'Allemagne ayant obtenue gain de cause budgétaire, accepte de jouer les moteurs et relance sa consommation intérieure en cessant sa pression sur ses salaires. Aujourd'hui, l'Allemagne prend des parts de marché à tous les autres pays européens y compris dans les produits agricoles! Juste récompense des efforts? Oui. Nécessaire remise à niveau? Peut être. Mais Berlin et Francfort doivent comprendre que cela ne peut pas durer. L'Europe ne peut pas être une grande Allemagne ou une autre Chine, elle est trop grande pour faire bien tourner son économie sans une forte demande interne. Pas de solidarité budgétaire? D'accord. Mais une cohérence économique d'ensemble.
Eric Le Boucher
LIRE ÉGALEMENT SUR LES CONSÉQUENCES DE LA CRISE GRECQUE: Les Européens s'en remettent aux marchés pour discipliner la Grèce, Tragédie grecque, débandade européenne et L'arnaque grecque.
Image de Une: REUTERS/Tobias Schwarz
Mis à jour le 18/02/2010 à 14h29












































L'Allemagne n'a pas à payer pour la malhonnêteté des uns , ou le laxisme des autres, ceux-ci comprenant la France, bien sûr!
Sa pression sur les salaires a pour but de protéger sa balance commerciale , doit-on le lui reprocher?
Les bons élèves ne sont pas là pour devenir médiocres afin de ne pas traumatiser les derniers de la classe, en plus tricheurs!
On a voulu bâtir une équipe de compétition avec de bons joueurs, quelques éclopés et pas mal de glandeurs, doit-on s'etonner de ne pas passer les barrages?
Mais ce qui est le plus grave, c'est que "l'affaire Grèce/ Goldman Sachs" va jeter le doute sur tous les comptes publics des Etats et on peut imaginer que la Grèce n'est pas la seule, quand on connaît l'attrait des Italiens pour la "combine"!
La confiance est le ciment des sociétés démocratiques et nous construisons une société de défiance! Alors, si les Allemands veulent jouer "perso", au lieu de leur demander plus, tournons nous vers nos dirigeants, et particulièrement ceux d'avant M. Sarkozy, depuis la première crise du pétrole, qui n'ont jamais su que vivre au dessus de leurs (nos) moyens, et demandons leur:" pourquoi tant d'irresponsabilité?"!
"Tant qu'il n'y a pas d'union politique, il n'y a d'autre solution pour faire tenir l'euro", écrivez-vous.
C'est bien là le problème. Tous les gouvernements libéraux, de l'Europe des 6 à celle des 27, depuis cinquante ans, ont tout fait pour privilégier le "marché commun", et maintenant qu'il est acquis, il est urgent de ne rien faire d'autre. La liberté de circulation des capitaux, comme celle de la main d'œuvre - bien que vous sembliez en douter - est assurée. Pourquoi sauter comme un cabri en réclamant " l'Europe ! l'Europe !", selon l'expression de de Gaulle qui n'avait sans doute pas tout à fait oublié sa jeunesse maurassienne ? Et, à défaut de cabri, c'est tellement commode d'avoir un bouc émissaire à demeure à Bruxelles !
La seule issue possible est pourtant celle d'une véritable démocratie fédérale européenne. Mais il est peut-être déjà trop tard. Les maîtres du "marché" ont gagné : il suffit de voir la morgue avec laquelle ceux qui ont semé la désolation économique par leurs spéculations cyniques et folles, font la leçon aux victimes de la crise qui ne risquent plus de vivre "au-dessus de leurs moyens" - je vous rassure : ILS N'ONT PLUS RIEN, NI REVENU, NI TRAVAIL !
... du moins en démocratie.
Ce sont les peuples qui ne veulent pas d'une Politique Economique Européenne, d'une fédération européenne. La nature a horreur du vide. Les peuples ont laissé les marchés prendre la place qu’ils ont laissée vide.
M. Le Boucher répond à votre question:
"En outre, la politique de «donner plus de pouvoir» fédéral à l'eurogroupe serait-elle acceptée vraiment par les gouvernements et par les peuples?"
Imaginons la réaction du peuple français si le première décision d’une Europe fédérale était d’unifier l’âge de départ à la retraite au niveau européen ?
Ne faisons pas de suppositions hasardeuses tant qu'on n'a pas donné aux peuples européens le moyen de s'exprimer démocratiquement... L'Eurogroupe n'est pour l'instant qu'un cartel de ministres européens qui défendent chacun leurs intérêts propres.
En tout cas, pour revenir au problème de la Grèce, une véritable politique européenne pourrait éviter à ce pays de consacrer à son budget militaire une proportion exorbitante de ses ressources, ne serait-ce qu'en réglant le problème de Chypre par un accord avec la Turquie...
Les Pays-Bas ont également manifesté leur opposition à un soutien financier de la Grèce et on voit se dessiner de plus en plus une fracture entre une Europe du Nord vertueuse et une Europe du Sud un peu plus laxiste, pour ne pas dire gangrenée par la corruption comme la Grèce ou par les mafias comme l'Italie (sur le schéma des fractures intra-nations à l'image de celle qui sépare l'Italie du Nord industrieuse et l'Italie du Sud vivant hors de la légalité).
Est-il possible de revenir à une Europe à deux vitesses (qui aurait été souhaitable vingt ans plus tôt) voire à deux monnaies (euro fort et euro faible) comme le proposent deux professeurs d'économie à l'université d'Athènes?
La solution retenue, quelle qu"elle soit, entraînera des dégâts collatéraux majeurs sur la monnaie, sur l'idée d'une Europe politique dont on s'éloigne de plus en plus, et surtout renforcera l'image d'impuissance des institutions, ce qui comblera d'aise tous les eurosceptiques, qui vont faire des émules!
Si d'aventure l'Allemagne ou les Pays-Bas ou quelque pays de la zone euro que ce soit décidait de ne pas soutenir la Grèce, ce serait un signal très fort donné aux spéculateurs, leur assurant le succès chaque fois qu'ils s'attaqueront à un pays de la zone euro. Après la Grèce, l'Espagne, le Portugal, l'Italie... et après qui ?
Ce serait, à coup sûr, l'éclatement de l'Europe que les souverainistes nous promettent depuis longtemps, qu'on imaginait impossible et que cependant on voit poindre aujourd'hui comme une éventualité.