Boire & manger

À Rome, boire du vin bio avec les anarchistes

Temps de lecture : 8 min

C'est possible, grâce à l'Enotica, un festival du vin alternatif dans les entrailles d'un château punk.

Vins artisanaux et naturels se dégustent dans les souterrains du Centro sociale occupato e autogestito (CSOA) au Forte Prenestino. | Alessia Ciampalini
Vins artisanaux et naturels se dégustent dans les souterrains du Centro sociale occupato e autogestito (CSOA) au Forte Prenestino. | Alessia Ciampalini

C'est une vénérable bâtisse qui en impose, aux allures de château punk, avec ses murailles envahies par les graffitis et les figuiers de Barbarie, percées par des centaines de mètres de tunnels et de galeries souterraines. Le Centro sociale occupato e autogestito (CSOA) Forte Prenestino s'étire sur plus d'une dizaine d'hectares de pierres et de verdure dans un quartier populaire de l'est de Rome. «Nous sommes la plus vaste occupation en Europe après Christiana», explique sobrement Mario, membre du secrétariat du centre.

Dans le petit bureau aux murs tapissés d'affiches de manifestations du 1er mai en noir et blanc, en dessous du plan d'évacuation d'urgence des lieux, le jeune homme de 36 ans, longues dreadlocks lui arrivant jusqu'aux genoux, raconte les grandes lignes de l'histoire de cette enclave libertaire unique en son genre. C'est justement un 1er mai, en 1986, que cet ancien fort militaire érigé au XIXe siècle, qui tombait en ruine depuis des décennies, a été occupé par une bande de jeunes punks anarchistes du coin. Une trentaine d'années plus tard, le fort est toujours occupé et fait partie des bastions de l'underground romain.

Mario, au secrétariat du (CSOA) au Forte Prenestino. | Alessia Ciampalini

Dans le morne paysage culturel romain actuel, pouvoir encore trouver un tel lieu –à faire pâlir d'envie la scène alternative berlinoise où les squatteurs et squatteuses d'hier payent désormais toutes un loyer depuis que la municipalité a régularisé tous les immeubles occupés de Berlin après l'euphorie des années 1990– tient presque du miracle. Avec son centre-ville ultragentrifié et muséifié, défiguré par le tourisme de masse, son réseau de transports en commun défaillant et ses perpétuels embouteillages, sans compter l'immobilisme dans lequel elle est engluée depuis que la municipalité est aux mains du mouvement populiste Cinque Stelle, la capitale italienne fait aujourd'hui figure de belle endormie aux yeux des Italiennes et des Italiens, et de destination week-end «en amoureux» ou «à la découverte de la Rome antique» à ceux des touristes qui préfèrent aller faire la fête à Berlin, Budapest ou Barcelone.

L'un des festivals les plus excitants d'Europe

Et pourtant il faut le dire, Rome accueille l'un des festivals du vin les plus excitants d'Europe. Qui ringardise les «fêtes du vin» à la française, souvent bien trop commerciales ou élitistes –voire les deux à la fois. Une originalité que l'on doit à un collectif de militantes et militants anarchistes à l'esprit punk qui vivent reclus dans une ruine perdue dans un quartier non référencé par les guides touristiques –mais qui, l'exception confirmant la règle, est très bien relié au centre-ville par une ligne de tramway au départ de la gare centrale de Termini (le trajet est assez long en revanche, faut pas rêver non plus).

«Nous voulons couper la chaîne qui relie le producteur et l'acheteur en leur permettant de se rencontrer», explique Mario. L'entrée des souterrains menant aux cellules transformées en autant de stands de dégustation. | Alessia Ciampalini

Lancé en 2011 dans le sillage d'un premier festival baptisé Critical Wine, l'Enotica rassemble chaque année au mois de mars pendant trois jours et trois nuits la crème des viticulteurs et viticultrices alternatives italiennes. Les dégustations ont lieu dans les galeries souterraines du fort, l'entrée du festival ne coûte que quelques euros afin de rester accessible au plus grand nombre. «Nous voulons couper la chaîne qui relie le producteur et l'acheteur en leur permettant de se rencontrer», explique Mario.

«Les vignerons que nous invitons doivent respecter les principes éthiques qui ont été formulés par Luigi Veronelli. Cela va des produits utilisés pour faire le vin aux conditions de travail des employés en passant par le prix de la bouteille.»

Mario, membre du secrétariat du CSAO

Le festival s'offre, comme figure tutélaire, l'œnologue arnarchiste Luigi Veronelli. À la fois penseur, écrivain et critique gastronomique, Veronelli, décédé en 2004, a été l'un des pionniers du mouvement des vins naturels en Italie et un ardent défenseur des vignerons à l'ancienne.

Attaché aux spécificités des terroirs et à la fabrication artisanale du vin par des petites et petits paysans, il préférait appeler les vini da tavola (vins de table) les vini da favola (vins de fable). «Les vignerons que nous invitons doivent respecter les principes éthiques qui ont été formulés par Luigi Veronelli», explique Mario. «Cela va des produits utilisés pour faire le vin aux conditions de travail des employés en passant par le prix de la bouteille.» En plus de sa dimension sociale, festive et politique, le festival revendique aussi une composante sensuelle –Enotica est une contraction des mots italiens enoteca (bar à vins) et erotica (érotique)– qui s'exprimait cette année à travers des expositions de photos érotiques, des performances, un «sex magic punk cabaret» ou encore un show burlesque féministe et anticlérical.

Le vin libertaire de la famille de Léo Ferré

Dans les souterrains du fort, les viticultrices et producteurs occupent chacun une cellule. Une foule joyeuse et compacte, un mélange d'étudiantes et étudiants, de punks, de familles, de vieilles et vieux bobos et d'anars de tous âges se pressent, verre à la main, dans ces galeries dont on n'aperçoit pas le bout tant elles sont longues. Francesco Fenech, viticulteur du sud de l'Italie dont les vignes s'épanouissent face à la mer, sur un coteau de l'île volcanique de Salina dans l'archipel des îles éoliennes, est intarissable sur l'histoire de son azienda agricola biologica. Ce qui était censé être un entretien se transforme rapidement en boniment, les visiteurs et visiteuses s'amassant près de son stand pour l'écouter dérouler avec force détails son histoire familiale sur trois générations. Même sur son site internet, on peut l'écouter parler infinimment.

Mathieu Ferré, 49 ans, le fils de Léo Ferré, a repris l'exploitation familiale, le Podere San Donatino et s'est pris de passion pour la bière. | | Alessia Ciampalini

Dans la cellule suivante, on tombe par hasard sur la fille de Léo Ferré et son compagnon. Le chanteur et poète libertaire s'était installé à la fin des années 1960 avec femme et enfants dans une ferme en Toscane dotée de quelques rangs de vignes. Son fils, Mathieu Ferré, 49 ans, qui a hérité des boucles et de l'anarchisme de son père, a repris l'exploitation familiale, le Podere San Donatino, et produit principalement du Chianti classico. Mais il faut quitter le souterrain pour le trouver à la surface, au milieu du joyeux bordel du festival, dans le coin où quelques microbrasseries alternatives présentent leurs bières.

«Bien sûr il y a des gens qui viennent parce qu'on boit gratuitement et qu'ils peuvent se saouler la gueule, mais on y fait aussi de belles rencontres. Et chaque année, je constate que la culture du vin des visiteurs progresse.»

Mathieu Ferré, 49 ans, producteur de vin et de bière

Car il s'est pris de passion pour cette boisson il y a une dizaine d'années et a créé une microbrasserie d'inspiration belge, Birrifico Math, tout en continuant à faire du vin. «J'essaie d'être au plus près du fruit, je n'utilise pas de levures ni d'additifs mais j'ai quand même recours aux sulfites –le moins possible, parce que je fais des mises en bouteilles très tardives, en général au minimum deux voire trois ans après la vendange», explique Mathieu.

Il est présent à l'Enotica chaque année, depuis le début. «J'aime le côté populaire du festival. J'essaie d'expliquer ma passion et la façon dont je travaille aux gens, ça a quelque chose de pédagogique. On fait goûter beaucoup de vin, on en offre beaucoup, c'est une sorte de communion même si la connotation religieuse de ce mot me dérange un peu», continue-t-il. «Bien sûr il y a des gens qui viennent parce qu'on boit gratuitement et qu'ils peuvent se saouler la gueule, mais on y fait aussi de belles rencontres. Et chaque année, je constate que la culture du vin des visiteurs progresse.»

Du vin produit à la maison, sous le manteau

Au fil des heures, la foule se densifie. Celles et ceux qui viennent d'arriver doivent faire la queue devant l'entrée des tunnels. Parmi la cinquantaine de vignerons et vigneronnes rebelles présentes à l'Enotica cette année, on trouve aussi bien des petits producteurs que des grands noms du monde viticole italien. À l'instar du renommé couple de viticulteurs Aldrighetti, qui produisent un excellent Amarone della Valpolicella, ce grand vin rouge italien élaboré avec des raisins séchés. «On ne vend pas nos vins dans la grande distribution», explique Edda Aldrighetti. «Notre production annuelle se limite à 15.000 bouteilles et on ne veut pas faire plus parce qu'on tient à faire un vin de qualité. On est une petite exploitation, on fait tout en famille», glisse-t-elle tandis qu'avec son mari ils peinent à servir assez vite tous les visiteurs et visiteuses qui affluent dans la galerie.

D'autres vigneronnes et viticulteurs se contentent de faire du vin dans un coin de leur potager. «J'ai vu des choses que vous ne pouvez même pas imaginer»: le message qui orne le tablier d'Antonio Meloni, 65 ans, plus connu dans le petit cercle des anarchistes du vin sous le surnom de «Tonino Clandestino», est à l'image de sa verve intarisssable. Son vin, au nom évocateur de rosso clandestino, coûte 8 euros la bouteille: de l'anarchie en bouteille. Fait à la maison, sous le manteau. Dessinée par sa femme, l'étiquette, avec sa ribambelle de fruits naïfs, ressemble à celle d'un pot de confiture.

Membre du mouvement alternatif Genuino Clandestino, qui défend le droit à l'autodétermination alimentaire, il produit du vin depuis une quinzaine d'années sur moins d'un hectare de terrain autour de sa petite ferme en Ombrie. Sa production est garantie sans sulfites. Tonino défend la production viticole traditionnelle, comme le faisaient dans le temps les petites et petits paysans italiens: «Je suis pour la biodiversité. Un paysan devrait avoir un peu de tout dans sa ferme en cas de mauvaise année pour le raisin pour assurer au moins une bonne récolte d'olives, et vice versa.»

«Marre du snobisme du monde du vin»

Un peu avant 21 heures, heure où s'achèvent les dégustations ce soir-là et où la soirée se poursuit dehors, à boire les bouteilles achetées en bas ou à se rassasier à la buvette en profitant des concerts et des performances, les entrailles du Forte Prenestino se vident.

«Qu'on se le dise: le vin est fait par des paysans qui ne portent ni veste, ni cravate, et qui ont les mains calleuses et sales!»

Jacopo Fiore, 30 ans, vigneron

Dans une cellule, une bande de potes qui ont visiblement testé beaucoup de vins ce soir s'attarde autour d'un jeune vigneron couvert de tatouages, Jacopo Fiore, et de sa femme, volontairement en retrait quand on entame la conversation. «C'est lui qui le fait, moi je le bois!», lance-t-elle en riant. «J'essaie d'intervenir le moins possible sur la vigne et dans le chai», explique Jacopo, 30 ans, qui a repris il y a quelques années la ferme bio de son père dans les Abruzzes, le Podere San Biagio.

Le couple Fiore, vignerons alternatifs qui produisent du vin bio. | Alessia Ciampalini

Ses bouteilles sont décorées d'un arc-en-ciel. Il est invité au festival depuis plusieurs années. «Ici c'est une vraie fête du vin», explique-t-il avec emphase, avant de se lancer dans une tirade sur le nectar et l'image élitiste qui continue de lui coller à la bouteille: «Il y en a marre de ce snobisme du monde du vin: pourquoi peut-on parler de bière de manière informelle mais, pour parler de vin, la veste et la cravate s'imposent? Qu'on se le dise: le vin est fait par des paysans qui ne portent ni veste, ni cravate, et qui ont les mains calleuses et sales!» Bien envoyé. Ciao Enotica, à l'année prochaine.

Annabelle Georgen Journaliste

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