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Les astuces des couples libanais pour se dire «oui» sans dépendre des religieux

Temps de lecture : 5 min

En attendant l'instauration d'un mariage civil, des Libanais et des Libanaises fuient les lois religieuses pour sceller leurs noces à l'étranger.

«On n'avait jamais amené le mariage civil aussi près du Liban.» | Capture d'écran via civillove.com
«On n'avait jamais amené le mariage civil aussi près du Liban.» | Capture d'écran via civillove.com

C'est un peu le Las Vegas du Moyen-Orient. Chaque année, faute de pouvoir le faire dans leur pays, quelques centaines de couples libanais partent s'unir civilement à Chypre. Au pays du Cèdre, où cohabitent pas moins de dix-huit communautés religieuses, les affaires matrimoniales (mariages, divorces, héritages) sont exclusivement gérées par les instances confessionnelles. Si le mariage civil n'existe pas, l'État libanais reconnaît toutefois les noces contractées à l'étranger.

Chafic, 38 ans, ne voulait pas se marier. Mais au Liban, vivre en concubinage reste mal perçu par une société encore largement conservatrice. Pour les couples qui souhaitent fonder une famille, évoluer en dehors du cadre marital est risqué, les enfants issus d'unions libres étant, aux yeux de la loi, considérés comme illégitimes.

«Ici on n'est pas libre d'aimer tranquillement», fustige le Libanais, un chrétien maronite. «Et si tu te maries, tu es obligé de le faire dans ta communauté. Moi je ne suis pas un grand fan des églises et des mosquées. Même si je suis croyant, je considère que les institutions religieuses n'ont pas à interférer dans ma vie personnelle», poursuit ce père de deux enfants.

Pour «légaliser sa relation envers l'État», il s'envole donc en 2009 à Nicosie, la capitale chypriote, avec sa femme, une Australienne rencontrée au Liban. «On a fait un mariage civil sans la famille et les amis, juste nous deux. Nos proches ont respecté notre choix. On a organisé une fête une fois de retour au Liban, puis de nouveau en Australie», raconte-t-il.

Lorsqu'elles ne s'accompagnent pas de cérémonie religieuse, les unions civiles ne sont toutefois pas toujours acceptées par l'entourage.

Lisa et Ali se marieront civilement l'été prochain à Chypre. Elle est chrétienne maronite, lui chiite, mais tous deux se disent athées. Leurs familles respectives ont décidé de boycotter la cérémonie. «Ses parents auraient préféré que je me convertisse au chiisme et les miens qu'il devienne chrétien. Chacun espère que l'autre conjoint se convertira à sa religion. C'est comme ça que les choses se passent au Liban», déplore la femme de 34 ans.

Les agences de voyages surfent sur la vague

Comme la plupart de leurs compatriotes, Lisa et Ali ont fait appel à une agence de voyages spécialisée dans l'organisation de mariages civils à Chypre.

Flairant le potentiel, des opérateurs ont commencé, il y a une dizaine d'années, à proposer des packages adaptés à une demande de plus en plus forte. Ces formules incluent un panel de services: billets d'avion, hôtel, gestion des démarches administratives, fourniture de fleurs pour la mariée jusqu'à la mise à disposition des témoins. Leurs coûts oscillent entre 1.600 dollars (environ 1.400 euros) par couple pour des noces express et 30.000 dollars (plus de 26.000 euros) pour les grandes réceptions. Moins onéreuses que les mariages traditionnels –au Liban, il faut compter en moyenne 50.000 dollars (près de 44.000 euros) pour une cérémonie de 200 personnes –, ces offres permettent aussi aux futurs mariés de faire quelques économies.

«Quand on a commencé, la première année, on a organisé 540 mariages. On est aujourd'hui passé à environ 250 par an en raison de la concurrence»

Guenady Ragi, fondateur de Nadia Travel

«Quand les mariages sont à l'étranger, il y a moins d'invités car tout le monde ne se déplace pas. Les réceptions qu'on organise ne vont jamais au-delà de quatre-vingt-dix convives», indique Guenady Ragi, fondateur de Nadia Travel, le premier opérateur libanais à s'être lancé sur ce créneau en 2005.

Pour son mariage à Chypre, Lisa a convié une dizaine de personnes qui paieront chacune leurs billets d'avion et leur hôtel. Le couple déboursera quant à lui 1.650 dollars (plus de 1.450 euros).

En moyenne, 700 unions civiles sont contractées tous les ans par des ressortissants libanais à Chypre via des opérateurs de voyages. C'est trois fois plus qu'en 2008. «Si le mariage civil est instauré au Liban, je perds mon business», ironise Guenady Ragi. Cette activité représente 30% de son chiffre d'affaires annuel. Depuis, deux autres agences –sur les 500 opérateurs que compte le Liban– lui ont emboîté le pas.

«Quand on a commencé, la première année, on a organisé 540 mariages. On est aujourd'hui passé à environ 250 par an en raison de la concurrence», détaille-t-il.

Le poids des autorités religieuses

Si se marier civilement à l'étranger est tendance au sein d'une frange de la société, cette pratique n'est toutefois pas prête d'atteindre les côtes du pays du Cèdre.

Depuis 1926, pas moins d'une dizaine de textes de loi ont été présentés sur la question, sans jamais être adoptés. Si en 1998, un projet de mariage civil facultatif fut finalement voté en conseil des ministres, il ne sera, sous la pression des autorités religieuses, jamais transmis au Parlement.

«Les institutions religieuses veulent conserver une autorité sur la vie personnelle des citoyens et certains politiciens ont peur de perdre l'appui d'une partie de leur électorat», déplore l'activiste Rana Khoury, à l'origine d'un groupe Facebook destiné à fédérer les partisanes et les partisans du mariage civil.

Le mariage civil «va à l'encontre de la charia islamique»

Dar el-Fatwa, plus haute instance sunnite du Liban

«Évoquer ce sujet revient à remettre sur la table le débat sur la place de l'État face à toutes ces communautés. C'est pour cela que la question est si épineuse», soulève pour sa part l'avocate Alexa Hechaimé. La gestion des affaires matrimoniales des citoyens reste de surcroît une source de revenus non négligeable pour les différentes instances confessionnelles du pays, lesquelles percevraient, d'après une étude réalisée en 2013 par l'économiste libanais Jad Chaaban, près de 9 millions de dollars en frais de mariage, toutes communautés confondues.

En février, la nouvelle ministre de l'Intérieur Raya El-Hassan a remis le débat à l'ordre du jour. Dans une interview à la chaîne Euronews, la responsable a fait part de son intention «d'ouvrir la porte au dialogue pour faire reconnaître le mariage civil facultatif».

Sa déclaration a suscité une énième levée de boucliers de la part de Dar el-Fatwa, la plus haute instance sunnite du pays. Le mariage civil «va à l'encontre de la charia islamique», a rétorqué l'organisation dans un communiqué. Si en 2009, l'Église maronite a fait évoluer sa position, se prononçant en faveur d'un mariage civil obligatoire, les autorités musulmanes continuent de s'y opposer catégoriquement.

La brèche de la 19e communauté

Ces dernières années, les partisans d'un mariage civil ont néanmoins remporté quelques petites batailles.

En 2012, Khouloud Succariyeh et Nidal Darwiche ont décidé de forcer les choses. Le couple libanais se rend chez le notaire pour y signer un contrat après avoir fait rayer la mention de leurs religions sur leurs registres d'état civil respectifs. Une pirouette rendue possible grâce à l'existence d'une vieille brèche dans la législation libanaise, un arrêté datant de 1936, durant le mandat français. Ce texte établit une 19e communauté, dite de «droit commun», dont les membres verraient leurs statuts personnels régis par la loi civile. Quelques mois plus tard, leur union est officiellement enregistrée. D'autres couples ont, depuis, suivi cet exemple. Le processus est cependant interrompu en 2015, le ministre de l'Intérieur invoquant l'absence de cadre législatif adéquat.

Malgré ces obstacles, le militantisme opéré depuis des années par la société civile a tout de même permis de faire quelque peu évoluer les mentalités. Régulièrement, des campagnes de sensibilisation sont menées sur le sujet. La marque de vodka Absolut s'est récemment emparée de ce thème en lançant une opération marketing au ton provocateur. Des affiches représentant une bouteille de spiritueux accompagnée du slogan «On the verge of civil love» («bientôt le mariage civil» en anglais) ont été placardées dans les rues de Beyrouth.

Le point culminant de cette campagne fut la célébration, le 8 septembre dernier, des noces d'un couple à bord d'un voilier, dans les eaux internationales à 22 kilomètres du littoral libanais. «On n'avait jamais amené le mariage civil aussi près du Liban», peut-on lire en légende de la vidéo postée sur le site web de l'événement. De manière générale, «le débat est plus ouvert, constate Rana Khoury. Il y a moins de tabous, que ce soit parmi la population, dans les médias et même chez certains politiques qui osent maintenant se prononcer pour.» Même contracté à l'étranger, le mariage civil s'installe peu à peu dans les mœurs.

Philippine de Clermont-Tonnerre Journaliste à Beyrouth (Liban)

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