Égalités / Culture

«Matrix», l'allégorie trans des Wachowski

Temps de lecture : 6 min

Matrix sortait il y a vingt ans et pas mal de gens n'y comprenaient rien. D'autres y voyaient déjà une métaphore trans, préfigurant le changement de genre des deux réalisatrices.

La pilule rouge, un cachet d'œstrogènes? | Capture d'écran via YouTube
La pilule rouge, un cachet d'œstrogènes? | Capture d'écran via YouTube

Confus, Neo se tient à l'écart de la foule dansant langoureusement sur «Dragula» de Rob Zombie. Dans un coin de ce club steampunk aux allures de squat, éclairé par une étrange lumière verte, l'élu sent quelqu'un arriver dans son dos.

Par un effet de cadrage, Trinity, une hackeuse légendaire, paraît dévêtue, le plan laissant voir ses épaules nues mais pas sa robe sombre. Cette rencontre désarçonne le personnage principal, qui avoue, en balbutiant: «Je pensais… que tu étais un mec». La femme rétorque: «La plupart des mecs pensent pareil».

«Il semblerait que vous viviez deux vies»

Lorsque l'on revoit Matrix avec en tête la théorie susnommée, plusieurs scènes écrites par les Wachowski s'y conforment avec plus ou moins d'évidence. Scène suivante: Neo –Thomas A. Anderson dans la matrice– est très en retard au travail. Derrière son bureau, son patron, sentencieux, le prévient: «Tu dois faire un choix». Quelques minutes plus tard, il est arrêté par les «agents», des programmes informatiques déguisés en une représentation de l'homme blanc médian chargés de cacher aux êtres humains l'existence de la matrice.

Pour rappel, la matrice est une réalité virtuelle au sein de laquelle la quasi-totalité de l'humanité est plongée. Selon la définition du personnage de Morpheus, il s'agit du «monde qu'on superpose à ton regard pour t'empêcher de voir la vérité». En réalité, la race humaine, réduite à l'état de batterie, est cultivée dans des champs magnétiques permettant le fonctionnement d'un monde dominé par des intelligences artificielles. Dans le cadre de l'allégorie, les agents représentent la transphobie, la pression sociale qui empêche la transition de genre.

Dans une salle d'interrogation, l'agent Smith ouvre un porte-documents vert et travaille Neo: «Il semblerait que vous viviez deux vies. [...] Une de ces vies a un futur. L'autre, non». Dans le film, ces existences sont celle d'un employé d'une boîte de softwares et celle d'un pirate informatique. On peut, ici, voir une métaphore de la vie d'une personne cachant à son entourage qu'elle se sent en réalité une femme, un homme ou non-binaire, malgré l'évidence trompeuse des apparences. Deux vies, deux identités comme celles de Neo, qui se réfléchissent plus tard dans les lunettes ovales de Morpheus.

La rencontre entre les deux personnages a lieu dans une vieille maison délabrée, où Neo est conduit par trois membres de l'équipage de Morpheus. Switch, le personnage au look androgyne, cheveux blonds peroxydés coiffés façon chanteur de new wave, est celui qui lui braque un revolver au visage en lui donnant le choix de continuer ou d'abandonner. Sur la banquette arrière, Trinity rappelle à Neo où mène le chemin de la fuite, du mensonge à lui-même. Neo n'a plus envie d'emprunter la voie de la norme, de l'illusion du confort, de la léthargie et des faux-semblants. Il choisit la route périlleuse de la liberté.

En 2012, Lana Wachowski faisait sa première apparition publique, quatre ans après avoir complété sa transition. En 2016, Lilly imitait son aînée. «Tu ne dois pas te mentir, exprimait la première dans une interview pour Entertainment Tonight. Quand tu rencontres des gens, qu'ils soient racistes, homophobes ou transphobes, tu réalises qu'ils sont plus contrôlés par les conventions sociales que toi. Dans un sens, une fois que tu as accepté qui tu es, tu seras toujours plus libre qu'eux.» La matrice peut donc être perçue comme la société dans son expression la plus rigide. Dans un article de Vulture écrit par et intitulé «Ce que Matrix nous apprend sur le genre», la matrice est vue comme le binarisme de genre, décrit par ses adversaires comme une construction sociale et non naturelle.

Pilule rouge ou pilule bleue

Dans le film, Morpheus demande à Neo pourquoi il est venu à lui. Le héros répond: «Je n'aime pas l'idée selon laquelle je ne contrôle pas ma propre vie». Morpheus comprend. Il sait que son interlocuteur ressent quelque chose qu'il ne s'explique pas mais qu'il a «ressenti toute sa vie». Enfoncé dans son fauteuil, il ajoute: «Tu ne sais pas ce que c'est, mais c'est là. Comme une écharde dans ton esprit. Qui te rend fou». Avant l'âge de l'information accessible en quelques clics, des générations de personnes trans ne comprenaient pas ce qu'il se passaient en elles. Elles se pensaient parfois anormales, uniques en leur genre, voire atteintes d'une maladie mentale.

Dans une interview pour le New Yorker, Lana Wachowski racontait sa propre confusion dans une école catholique de Chicago. «Je marchais vers la file des filles et j'hésitais, sachant que mes habits ne correspondaient pas. Mais j'ai continué parce que je savais au fond de moi que je n'appartenais pas à l'autre file.» Une nonne ordonne à Lana de se mettre en rang. Elle se sent bloquée. «Je pense qu'inconsciemment j'avais compris que ma place était entre les deux.» La nonne bat son élève qui, des années plus tard, refréna de peu l'idée de se jeter sous un métro. Dans Matrix, c'est dans une station de métro que Neo affronte pour la première fois l'agent Smith, qui durant toute la trilogie est le seul à appeler le personnage «Monsieur Anderson». Neo ne se reconnaît plus dans ce nom-là, son nom d'esclave et lui sort: «Je m'appelle Neo». Dans l'allégorie, le héros n'est pas un «monsieur» non plus.

Plus tôt, pour se défaire de la matrice, l'élu est confronté à un nouveau choix, présenté sous la forme de deux pilules: une bleue et une rouge. «C'est ta dernière chance, prévient Morpheus. Après ça, tu ne peux pas revenir en arrière. Choisis la pilule bleue et tout s'arrête. Tu pourras faire de beaux rêves et penser ce que tu veux. Choisis la pilule rouge: tu restes au pays des merveilles et on descend avec le lapin blanc au fond du gouffre.» Neo n'hésite pas longtemps avant d'avaler la pilule rouge. Dans l'article de Vulture, l'autrice rappelle que sur internet, beaucoup se souviennent que les œstrogènes prescrits dans les années 1990 étaient des pilules rouges ou rougeâtres. «La pilule rouge est plus une hormone que la métaphore d'une hormone, écrit-elle. Les cachets de Premarin de 0,625mg provenaient dans un style très Matrix de l'urine de juments enceintes. Leur couleur était d'un marron doux, presque chocolat.»

Ici, on peut tout de même voir une limite des preuves. D'autres ajoutent que les suites, Matrix Reloaded et Matrix Revolutions présentent moins d'évidences, même si un fan y voit sur Reddit «le début de la réinvention» de Lana Wachowski, sa «célébration en tombant amoureux de la personne qu'elle deviendrait» puis la «percée finale, l'étape par laquelle elle entre dans sa nouvelle existence».

Esthétique trans

Mais tout ça, pour Cael Keegan, ce n'est que secondaire. Cheveux rasés de près, barbe au blond foncé sur col roulé noir, l'auteur de Lana and Lilly Wachowski: Sensing Transgender a rencontré ses sujets à plusieurs reprises, sans pour autant leur soumettre directement la question de l'allégorie. «Il existe beaucoup d'éléments qui prouvent que les Wachowski voyaient la transidentité comme un moyen de contester la réalité, démarre-t-il, derrière ses lunettes à monture claire. À un moment, l'écran dit “System Failure” puis “M F”. Aussi, le personnage de Switch était supposé changer de genre en passant de la réalité à la matrice, avant que les Wachowski abandonnent l'idée.»

La neutralité de genre se retrouve en revanche dans les habits de l'équipage ou chez les enfants surdoués jouant dans le salon de l'Oracle, dont celui qui paraît tordre une cuillère à la force de l'esprit. Il semble bien compliqué de déterminer si les gamins sont des filles ou des garçons. «Les Wachowski ont créé une approche cinématographique formée par la sensibilité transgenre elle-même, reprend-il. Il y a cette idée de montrer comment c'est de percevoir des choses que les autres ne peuvent pas voir, comme les transgenres ont une perception du genre que les autres n'ont pas. On ne peut pas seulement se fier à ses yeux. C'est une expérience trans et une expérience universelle. Ce qu'on pense percevoir et ce qui est réel ne sont pas nécessairement les mêmes choses.»

Cette remise en cause est un point commun à Matrix et d'autres chefs-d'œuvre sortis en 1999, à un moment de l'histoire particulier: quand le soi et la technologie se sont retrouvés totalement entrelacés. Keegan appuie: «Désormais, on vit dans cette décomposition du réel et de l'irréel». Alors qu'à l'époque, le monde numérique n'était qu'une nouveauté. Plus important que l'allégorie, l'auteur estime que les Wachowski ont offert au monde une «intervention esthétique», notamment à travers leur marque de fabrique: le bullet time. Ou quand Neo devient capable d'éviter les balles des agents.

«C'est un point de rencontre entre deux compréhensions du monde: analogique et numérique, conclut Keegan. Ça explose la réalité, les lois du temps et de l'espace. C'est lié à une sensation transgenre de manière assez basique. Le corps est censé ne faire que certaines choses. Avec le bullet time, tu suspends ces règles. Le temps et l'espace peuvent fonctionner différemment et donc le corps aussi. Les lois peuvent être retravaillées.» Si les lois physiques explosent, les carcans sociétaux le peuvent aussi. Donnant naissance à un monde plus fluide.

Thomas Andrei Journaliste

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