Santé

Acrophobe, géphyrophobe, claustrophobe sur les bords, je suis une calamité ambulante

Temps de lecture : 4 min

[BLOG You Will Never Hate Alone] J'ai peur du vide, j'ai peur des ponts, je suis un nid à phobies.

Sueurs froides | Jake Ingle via Unsplash
Sueurs froides | Jake Ingle via Unsplash

Samedi soir, je vais à un concert. C’est la première fois que je me rends dans cette salle. Sur internet, par précaution, j’ai visualisé où je serai assis. En hauteur mais à la dernière rangée, assez loin de la balustrade. Je ne suis pas inquiet. Cela ne me semble pas si haut que cela. Je vais pouvoir gérer. Après tout, j’ai l’habitude. C’est dans mes cordes. La salle est à taille humaine. Tout va bien se passer.

Comme toujours, j’arrive en avance. Je monte les escaliers, j’atteins le premier niveau, là où je pensais être assis. Je m’aperçois que je me suis trompé. Je suis placé à l’étage supérieur. J’ai une lumière rouge qui s’allume. Soudain, je ne suis plus sûr de rien. D’un pas hésitant, je reprends mon ascension. C’est haut, tout de même. Je ne regarde pas en bas, des fois que… Péniblement, je gravis les dernières marches. J’ai comme un doute, maintenant. Je ressens un petit picotement au niveau du cou. Un échauffement dans tout le corps. Cela va passer, cela ne passe pas.

Je pénètre à l’intérieur de la salle en jetant un regard circulaire. La seconde d'après, je me retrouve à genoux, le souffle coupé, le teint pivoine, au bord de l’évanouissement. Non seulement c’est atrocement haut, mais en plus, les sièges plongent abruptement vers le vide –comme s’ils se précipitaient les uns les autres dans les abysses.

Je ferme les yeux. C’est mort. Je ne pourrai jamais. Je tremble un peu. Je ne veux pas, je ne peux pas me relever, me confronter à nouveau à ce vide qui s’ouvre, immense, devant moi, ce vide qui m’appelle, ce vide qui me chuchote de sa voix douce et chaude: «Viens à moi, saute, n’aie pas peur, je t’attends, tu m’appartiens, tu ne peux pas me résister, tu le sais bien.»

Une ouvreuse finit par me demander si tout va bien. Non, je réponds, j’ai comme un vertige. Elle a saisi, elle doit avoir l’habitude. Elle s’empare de son talkie-walkie, explique la situation, parlemente, attend une réponse. Cinq minutes plus tard, me voilà assis tout en bas, au troisième rang et, cerise sur le gâteau, non pas en milieu de rangée, où à coup sûr je me serais senti étouffé, comme pris au piège, mais en bout, tout près de la sortie.

Le paradis.

Déjà que pour me rendre à la salle de spectacle, un peu excentrée par rapport à chez moi, j’ai dû renoncer à prendre la voiture. J’aurais eu à passer sur un pont, la terreur de ma vie. Voilà des années maintenant que j’ai renoncé à en franchir un, notamment quand je conduis –quand je suis passager, cela va. C’est au-dessus de mes forces.

C’est que j’ai peur, une peur folle, une peur irrationnelle, une peur tellurique, d’arrêter le moteur, d’ouvrir ma portière et de me jeter dans le vide. Je suis fou. Je le sais. Aucune stratégie, aucun psychiatre, aucune thérapie comportementale –je les ai presque toutes essayées– n’est parvenue à triompher de cette phobie. Elle est en moi, au plus profond de moi, enracinée dans mon cerveau reptilien sans que rien ni personne ne puisse venir l'en déloger.

Elle me domine. Elle m’avilit. Elle m’asservit.

Si j’avais à emprunter un pont tous les jours, ou à travailler dans un bureau perché au vingtième étage d’un immeuble, ma vie serait un véritable enfer.

Je n’ai pas toujours été ainsi. Même si je n’ai jamais aimé me retrouver sur un pont, entre ciel et terre, j’en ai franchi des dizaines et des dizaines, le Golden Gate inclus. Maintenant, avec le poids des années, je ne peux plus. Je m’en suis fait une raison. Après tout, je peux m’estimer chanceux. Je prends l’avion sans problème. Je monte dans des ascenseurs, j’emprunte des tunnels, je grimpe dans des métros. Je ne suis pas le plus à plaindre.

Je ne me plains pas, d’ailleurs. Je suis comme je suis. La vie n’est facile pour personne. Nous avons tous nos petites folies, nos handicaps, nos faiblesses. Certains en guérissent, d’autres pas. C’est ainsi. C’est la vie. Je pourrais être sous l’emprise d’un TOC qui me rendrait l’existence vraiment impossible, comme me laver les mains cent fois par jour ou vérifier le gaz toutes les cinq minutes. Fermer, rouvrir, refermer, ouvrir à nouveau, fermer encore, ouvrir encore une porte sans jamais être tout à fait sûr qu’elle soit fermée pour de bon.

L’enfer.

J’ignore pourquoi j’ai peur du vide de la sorte. À ma connaissance, elle n'est liée à aucun incident traumatique qui m’aurait marqué au fer rouge. Elle ne plonge pas dans les vestibules de mon enfance. Probablement suis-je né avec. Ma mère était une femme si angoissée; elle me l’aura transmise sans que je puisse m’en défaire. Elle-même en aura hérité de sa propre mère –on est toujours la somme de ses parents.

Ou bien est-ce le hasard. Peut-être serais-je né cinq minutes plus tard que j’aurais grimpé l’Everest en sifflotant, les mains dans les poches. Il n’y a pas d’explication, ou il en y a mille. Je n’en souffre pas. J’ai compris depuis fort longtemps que ma vie ne serait jamais un long fleuve tranquille. Et c’est heureux.

Les vies sans histoires sont ennuyeuses à mourir.

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Laurent Sagalovitsch romancier

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