Monde

Amnesty International s'égare

Christopher Hitchens, mis à jour le 21.02.2010 à 16 h 06

Jusqu'à prendre le parti d'extrêmistes contre un de ses employés.

C'est une vieille histoire, mais qui mérite qu'on la raconte. Un jour, au début des années 1960, un avocat du nom de Peter Benenson lisait son journal dans le métro de Londres. Il tombe alors sur un petit entrefilet rapportant que deux étudiants portugais - à l'époque toujours sous la coupe d'une dictature fasciste exécutant de basses œuvres dans ses colonies africaines - avait été condamnés à sept ans de prison pour avoir porté un toast à la liberté, dans un lieu public, à Lisbonne. Après une courte période de réflexion, il décide de passer à l'action et publie, en première page du London Observer, une lettre ouverte sur les «prisonniers de conscience». Vous n'avez peut-être jamais entendu parler de ce micro-événement ou de ses macro-conséquences, mais je suis prêt à parier que vous avez déjà entendu parler d'Amnesty International, cet arbre imposant issu de cette toute petite graine. Ses «branches» - les innombrables groupes locaux ayant émergé par la suite - ont été responsables de la libération de très nombreux prisonniers politiques, et de la réprobation publique des régimes qui les avaient entravés.

Comme beaucoup de grandes idées, le concept d'Amnesty était merveilleusement simple. Chaque branche locale devait soutenir au moins trois prisonniers de conscience: un provenant d'un pays de l'OTAN, un autre d'un membre du Pacte de Varsovie, et le dernier du Tiers -ou neutre- Monde. Avec le temps, l'ONG a aussi développé certains principes contre l'usage de la peine capitale ou de la torture, quelles que soient les circonstances, mais la définition du «prisonnier de conscience» est toujours restée centrale. Et cela voulait dire que le prisonnier en question était, comme son nom l'indique, une personne emprisonnée pour avoir exprimé une opinion. Amnesty ne soutenait pas des personnes qui usaient de la violence, ou qui la défendaient.

Cette organisation est précieuse, pour moi comme pour des millions de personnes, y compris ces milliers d'hommes et de femmes qui ont été, et sont, incarcérés et maltraités en raison de leur courageuse dissidence, et qui ont recouvré la liberté grâce au labeur indéfectible d'Amnesty International. Apprendre sa dégénérescence et sa politisation c'est donc apprendre que se déroule une crise morale aux implications mondiales.

Amnesty International vient tout juste de suspendre l'un de ses principaux cadres, une femme du nom de Gita Sahgal qui, avant cela, présidait «l'unité de genre» de l'ONG. Il est assez facile de résumer son inquiétude avec ses propres termes. «Que nous apparaissions dans une tribune aux côté de l'homme le plus connu d'Angleterre comme supporter indéféctible des Talibans, et que nous le traitions comme un défenseur des droits de l'Homme», écrivait-elle, «est une grosse erreur de jugement.» On pourrait penser qu'une telle déclaration n'avait rien de litigieux, mais elle a causé son limogeage immédiat.

Le contexte est aussi d'une simplicité enfantine à synthétiser. Moazzem Begg, citoyen britannique, a été arrêté au Pakistan après avoir fui l'Afghanistan au lendemain de l'intervention militaire de 2001. Il a été emprisonné à Guantanamo, et a ensuite été libéré. Il est devenu depuis l'éminence grise d'une organisation indépendante qui se fait appeler les Cageprisoners. Begg ne renie pas son passé d'activiste islamiste, qui le conduisit d'ailleurs en Afghanistan à l'époque. Il ne revient pas non plus sur sa déclaration disant que les Talibans représentent le meilleur gouvernement disponible actuellement en Afghanistan. Les Cageprisoners ont aussi dans leurs rangs un autre cadre, du nom de Asim Qureshi, qui défend ouvertement le jihad lors de manifestations organisées par le groupe extrémiste Hizb-ut Tahrir (interdit dans de nombreux pays musulmans). Les Cageprisoners défendent aussi des hommes comme Abu Hamza, imam de la mosquée ayant accueilli Richard «Shoe Bomber» Reid, et d'autres individus criminels et violents ayant été jugés dans des tribunaux démocratiques pour des méfaits qui n'ont rien à voir avec la liberté d'expression. Et pourtant Amnesty International inclut Begg dans ses délégations interpellant le gouvernement britannique sur les droits de l'Homme. Pour Saghal, dire que les Cageprisoners est un programme qui «dépasse de loin la défense des droits des prisonniers», est le moins qu'elle puisse dire. Mais c'est tout ce qu'elle avait à dire pour être licenciée. Au moment où j'écris cet article, elle rencontre des difficultés pour trouver un avocat qui voudrait bien la défendre. Tel est - jusqu'à présent - le prestige d'Amnesty International. «Même s'il est dit que toute personne, quoiqu'elle ait fait, possède le droit de se défendre», commente-t-elle, «il semble que lorsque vous êtes une femme britannique, athée et laïque d'origine asiatique, vous ne méritez pas d'être défendue par nos professionnels des droits civils».

Tout cela est peut-être provisoire— ce que j'espère. Mais Sahgal se trompe un peu. Amnesty International n'a pas été créée pour défendre tout le monde, quoique ces personnes aient fait. Aucune organisation dans le monde ne pourrait espérer faire cela. Les poseurs de bombes de l'IRA, les assassins Khmer Rouges, les généraux Pinochet et Videla n'étaient pas des prisonniers défendus par Amnesty quand ils se sont, un jour, ou l'autre, retrouvés devant la justice. Toute la raison d'être* de cette noble fondation a été de défendre et de protéger ceux qui avaient à souffrir de leurs points de vue. En théorie, j'imagine que cela devrait inclure l'idée selon laquelle les femmes peuvent être réduites en esclavage, les homosexuels, les juifs et les hindous marqués comme du bétail à abattre, et tout ce qui constitue le reste de ce joli canon jihadiste. Mais —voir plus haut— les Cageprisoners soutiennent des gens qui sont encore allés un peu plus loin que la simple défense de ces choses-là. Il est presque incroyable qu'Amnesty puisse donner une tribune à des gens qui ont des points de vue aussi glauques sur ces questions, et proprement scandaleux qu'elle suspende un employé de renom pour avoir exprimé ouvertement ses doutes, si sincères et profonds.

L'autre point important des premiers jours d'Amnesty International résidait dans son principe de volontariat. Tout ce qui comptait, c'était que des individus libres puissent donner de leur temps et de leur argent pour les droits des autres. Certains chiffres estiment à 2 millions le nombre de ses adhérents dans le monde. Il devient désormais obligatoire pour tout membre qui prend la charte originale au sérieux de suspendre ses versements tant que Begg continue à faire tourner sa magnifique organisation, et tant que Saghal n'a pas été réintégrée.

Mise à jour du 15 février: Les soutiens de Gita Saghal ont maintenant un site Web, qui contient d'autres faits relatifs à la trahison d'Amnesty International de ses principes fondateurs. Je vous incite très fortement à aller y faire un tour.

Christopher Hitchens

* en français dans le texte

Image de une: Membre d'Amnesty International à terre lors d'une manifestation à Lima, pour demander la fermeture de Guantanamo. Novembre 2008. REUTERS/Enrique Castro Mendivil

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