Société / Sports

La pelote, le drapeau et la politique

Temps de lecture : 8 min

Le joueur de pelote basque Bixintxo Bilbao a été sanctionné par la fédération internationale de son sport pour avoir exhibé un drapeau… basque.

La sanction finira par être levée par la Fédération internationale de pelote basque. Bixintxo Bilbao arbore le drapeau basque lors de la victoire aux championnats du monde, à Barcelone, le 20 octobre 2018. | Capture d'écran via YouTube
La sanction finira par être levée par la Fédération internationale de pelote basque. Bixintxo Bilbao arbore le drapeau basque lors de la victoire aux championnats du monde, à Barcelone, le 20 octobre 2018. | Capture d'écran via YouTube

Le 20 octobre 2018, au terme d’une finale facilement remportée face à une doublette mexicaine en dessous, Bixintxo Bilbao et son comparse Peio Larralde sont sacrés champions du monde de main nue. Dans les gradins de la salle omnisports de la Vall d’Hebron, au nord de Barcelone, les supporters et supportrices applaudissent et brandissent des ikurrinas, le drapeau basque.

Dans un moment de communion, un des fans tend un drapeau que Bilbao emmène sur le podium, au moment de recevoir la médaille d’or.

Tout sourire, il l’étend aux caméras, au moment où retentit la Marseillaise. «J’ai senti une petite tension, se souvient le joueur de l’équipe de France, par téléphone. Certains se sentent vraiment Français ou Espagnols sans être ouverts aux autres cultures. J’aime la culture basque, mais aussi la culture française. Je n’ai pas fait ça pour manquer de respect à une autre nationalité, à la France ou à l’Espagne.» Le moment passe et Bilbao oublie. Triomphant, il rentre chez lui à Ciboure, à quelques kilomètres de Saint-Jean-de-Luz et reprend son quotidien de joueur de pelote basque professionnel.

Des mois plus tard, alors qu’il se rend à l’entraînement, une proche le prévient: «Tu as vu le communique de la Fédération internationale de pelote basque (FIPV)?» Le mercredi 20 février, la FIPV, basée à Pampelune, annonce sa décision de punir Bilbao. Motifs: «L’exhibition publique d’un drapeau non autorisé durant l'acte de remise des médailles.»

Un geste qui serait contraire au règlement de la commission de discipline de la FIPV et qui est considéré comme «une infraction grave, pour laquelle s’impose une sanction de suspension d’un an à la participation à des compétitions internationales». Le non-initié découvre donc que la pelote basque n’est pas un sport avant tout dominé par le peuple qui l’a inventé et dont les instances considèrent comme «grave» qu’on agite un simple drapeau. La FIPV menace même de sanctionner la Fédération française, à laquelle Bilbao est rattaché, en cas de récidive. Le joueur est atterré: «Je ne savais pas que c’était interdit dans le règlement mais c’est ridicule. Pour moi, ce n’est pas une faute, certainement pas une faute grave. Porter le nom de pelote basque et se voir interdire l’ikurrina qui représente le Pays basque, c’est débile.»

Les penseurs basques, le sport et l'identité

Descendant du jeu de paume, la pelote basque se distingue avec l’apparition au XIXe siècle d’une balle en caoutchouc, qui rebondit une fois chauffée. En France, le jeu de paume décline à partir de la Révolution mais sa popularité ne décroît jamais au Pays basque, des deux côtés des Pyrénées. Si bien qu’en 1926, un religieux basque, l’abbé Bordachar, va jusqu’à écrire: «Parmi nos symboles traditionnels, la pelote est à coup sûr le plus clair et le plus vivant. Devant le mur où se fixent les regards, le temps avec ses contradictions et avec ses ruptures est aboli: le présent et le passé se confondent. Oui, vraiment, nous prenons conscience de nous, de notre durée.»

Le passage est cité dans un essai publié en 2007 dans la revue Terrains & Travaux par Francis Mendiague, maître de conférences en Sciences du sport à l’université Paris Ouest-Nanterre La Défense. Le texte explique les liens construits par des penseurs basques du début du XXe siècle entre la pelote, l’identité basque et même, parfois, la «race basque». «La pureté du jeu de pelote protègerait les Basques des dangers sociaux, en les rendant plus forts, y constate l’auteur. La pelote prend place dans l’idéologie de la peur de la dégénérescence qui agite une partie de la société française dans l’entre-deux guerres.» À cette époque, en 1929, la Fédération internationale de pelote basque est fondée à Buenos Aires, symbole de l’internationalité d’un sport dont les premiers championnats du monde ont lieu en 1952 à San Sebastian, Pays basque sud, avant de s’exporter les décennies suivantes. D’abord à Montevideo, puis à Mexico en 1982 et même jusqu’à Cuba en 1990.

«Au Pays basque sud, c'est la période franquiste. Des jeunes nationalistes basques font l'apprentissage du jeu de pelote dans des associations de jeunesse liées au mouvement nationaliste. Au Pays basque nord, en France, le mouvement nationaliste est très faible.»

Francis Mendiague, maître de conférences en Sciences du sport

Originaire de Biarritz, l’actuel président de la FIPV, Xavier Cazaubon, réside lui même au Mexique, pays dont il porte aujourd’hui la nationalité. «Le fondateur de la FIPV, ainsi que celui de la Fédération française de pelote basque (FFPB), était Jean Ybarnegaray, renseigne-t-il via Messenger. Sa mère, Marie Estrugamou, était issue d’une famille ayant émigré en Uruguay et en Argentine où elle amassa une fortune considérable. Le Palacio Estrugamou est toujours un des plus beaux édifices de Buenos Aires.» Le président ne semble pas trop savoir pourquoi Ybarnegaray a d’abord fondé la FIPV en Argentine. Il raconte en revanche qu’il s’y «finançait» et s’y rendait souvent. Par souci de propager son sport, il a probablement préféré y baser le siège de sa fédération loin de ses terres d’origine.

Ce que tout le monde sait, c’est qu’Ybarnegaray est passé par plusieurs mouvements fascistes avant de devenir ministre sous Pétain. Ce n’est que parce qu’il démissionne en 1940 qu’il évitera plus tard un procès pour faits de collaboration. Au terme de la Seconde Guerre mondiale, son influence sur la pelote décline, en même temps que les grandes théories raciales jusqu’alors en vogue en Europe. «Après 1945 et le nazisme, en France on ne parle plus de race, résume Francis Mendiague, par email. Au Pays basque sud, c'est la période franquiste. Des jeunes nationalistes basques font l'apprentissage du jeu de pelote dans des associations de jeunesse liées au mouvement nationaliste. Au Pays basque nord, en France, le mouvement nationaliste est très faible.» Les associations entre pelote et indépendantisme sont donc limitées, mais son importance culturelle ne faiblit pas. Mendiague conclut: «La pelote est nationale et demeure constitutive de la culture basque, comme la langue et la danse, si on se fie à la grande enquête sur la culture basque de 2005.»

Le contexte de la crise en Catalogne

Et de nos jours? La pelote basque ne serait toujours pas un sport plus politique qu’un autre. Rédacteur en chef du site d’information Médiabask, Antton Etxeberri affine: «La pelote basque a eu un rôle important dans la politique basque, mais pas plus que le foot, que le rugby, la boxe ou le water-polo. Il y a une revendication essentiellement portée par le mouvement indépendantiste qui réclame en revanche une sélection nationale.» Le journaliste cite en parallèle le Royaume-Uni, constitué de cinq nations qui possèdent toutes des sélections nationales bien connues des amateurs de rugby et de football. «C’est ce qu’on désire pour le pelote basque, mais aussi pour le foot ou le basket, reprend-il. La Fédération espagnole s’y oppose. Aux championnats du monde, on retrouve donc des joueurs basques au sein de l’équipe de France et de l’équipe d’Espagne. Il arrive ainsi qu’ils s’affrontent.»

«Il y a eu un problème dès la cérémonie d’ouverture. Les Catalans refusaient qu’il y ait des drapeaux espagnols. C’est pourquoi la FIPV a vu ce drapeau basque comme une provocation et, est allé chercher un règlement trois mois plus tard.»

Etxeberri, rédacteur en chef du site d’information Médiabask

Toutefois, certains refusent d’être sélectionnés au motif qu’ils ne se sentent pas français ou espagnol, mais bien basques. Bilbao, qui joue pour la France, n’est donc pas exactement un militant féroce et insiste partout que son geste n’était pas politique. Malgré les excuses dont se pare Cazaubon, qui ne serait là «que pour parler de sport», comme si sport et politique constituaient deux dimensions distinctes et imperméables, le contexte de ces championnats du monde était, lui, extrêmement politique.

Un an et dix-neuf jours plus tôt, la Catalogne votait pour son indépendance lors d’un referendum d’autodétermination balayé comme «illégal» par Madrid. Depuis, neuf dirigeants indépendantistes sont toujours incarcérés, accusés de sédition et rébellion. «Il y a eu un problème dès la cérémonie d’ouverture, explique Etxeberri. Habituellement, toutes les sélections défilent avec leur drapeau. Mais les Catalans refusaient qu’il y ait des drapeaux espagnols.» Pour éliminer le problème, la FIPV décide drastiquement d’annuler la cérémonie. «Du coup, ils ont eu les boules, estime-t-il. C’est pourquoi la FIPV a vu ce drapeau basque comme une provocation et, est allé chercher un règlement trois mois plus tard.» Plus précisément, la décision de sanctionner Bilbao est prise par la commission de discipline de la FIPV, créée en juin 2017. Le texte porte les signatures de Pilar Muñoz Soria, Alejandro Arias Álvarez et Ignacio Gómez Gracia. Trois dirigeantes et dirigeants impossibles à contacter, même par l’intermédiaire de Cazaubon, qui s’agace: «Vous êtes qui? Le COI? Vous êtes qui pour parler à la Commission de discipline?»

Plainte du gouvernement basque

La pelote basque est encore à des années lumières de la popularité d’un sport comme le football. Ainsi, le président de la FIPV ne l’est pas à plein temps et les noms des décisionnaires ne sont pas connus de tous les joueurs, même pro. Difficile, ainsi, d’expliquer les motivations de la Commission. «Tous les pays sont représentés au sein de la FIPV, aide Etxeberri. Ce qu’on sait, c’est que la FIPV est influencée par la Fédération espagnole. Je ne sais pas si il y a des pressions directes des États. Mais les fédérations de chaque pays reçoivent tant d’argent de leurs ministères des sports. C’est sûr que les fédérations ont des relations directes avec les ministères.»

«Je ne suis pas fâché. Ils se sont juste ridiculisés. Si c’était à refaire, je le referai.»

Bixintxo Bilbao, joueur professionnel de pelote basque

La Fédération espagnole étant historiquement opposée à la sélection basque, il est difficile de ne pas penser, ici, qu’elle a joué un rôle dans la sanction. «C’est évident que la décision d’interdir un drapeau sur un podium est politique, estime Etxeberri. On peut imaginer que la FIPV a reçu des pressions, clairement de Madrid. Le mieux, ce serait de demander à Cazaubon.» Réponse de l’intéressé: «Rien de plus faux et de plus absurde. Un scénario qui vient de me faire rire alors que je suis en réunion. C'est un marronnier reposant sur un schéma facile, simple donc intelligible… Derrière tout ça, ce serait l'Espagne et son President [sic] et on enclenche sur la victimisation. C’est faux, archi faux.» Huit jours après l’annonce de la sanction, suivie par une levée de boucliers et même une plainte du gouvernement basque, Xavier Cazaubon annonçait avoir «décidé de lever immédiatement la sanction imposée au joueur de l'équipe de France Bixintxo Bilbao». En Anglais et en Espagnol, mais pas en Basque ni en Français, il dénonce aussi les insultes et les agendas politiques. Bixintxo Bilbao, lui, est ravi. «Je ne suis pas fâché, assure-t-il. Ils se sont juste ridiculisés. Si c’était à refaire, je le referai.»

Thomas Andrei Journaliste

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