Politique / Culture

Les convives au grand débat à l'Élysée, accessoires à la mise en scène de Macron

Temps de lecture : 5 min

La rencontre organisée par le président rappelle les entretiens entre Diderot et Catherine de Russie où le penseur ne servait que de caution à une souveraine déterminée à n'en faire qu'à sa tête.

Emmanuel Macron lors de sa rencontre à l'Élysée avec une soixantaine d'intellectuelles et d'intellectuels dans le cadre du grand débat national, le 18 mars 2019 | Michel Euler / POOL / AFP
Emmanuel Macron lors de sa rencontre à l'Élysée avec une soixantaine d'intellectuelles et d'intellectuels dans le cadre du grand débat national, le 18 mars 2019 | Michel Euler / POOL / AFP

Au soir du 18 mars, plusieurs dizaines d'intellectuelles et d'intellectuels, invités par le président Emmanuel Macron, se sont rassemblés à l'Élysée. Il s'agissait de l'épisode final du grand débat national lancé par le président français au début de l'année, conçu comme une réponse aux crises sociale, politique et économique qui agitent le pays. Après les maires, les élues et les élus locaux qu'il avait déjà fait monter sur scène à ses côtés, voilà que le président invitait les cerveaux les plus brillants, les intellos de France, sous le grand chapiteau.

Fasciné, j'ai suivi la retransmission de l'événement filmé sur France Culture. Mais à peine avais-je eu le temps de plonger la main dans mon cornet de pop-corn que l'un des invités, le sociologue Michel Wieviorka, lançait malicieusement: «On imagine mal une telle rencontre à la Maison-Blanche».

Comme c'est vrai. En tant qu'Américain, je ne pouvais qu'opiner du bonnet. Oui, difficile d'imaginer une situation de ce genre dans notre Maison-Blanche.

Converser avec franchise

En tant qu'historien spécialiste de l'époque moderne en France en revanche, j'ai opiné avec un peu plus de retenue. Après tout, on peut établir quelques parallèles entre l'occupant de la Maison-Blanche et ceux de l'Élysée. Je n'ai pas de mal à imaginer à l'Élysée un président servant un régime autoritaire et antisémite et maintenant des liens étroits avec des collabos, ou des présidents frayant avec des dictateurs sanguinaires ou encore, plus prosaïquement, impliqués dans des financements de campagnes un peu louches.

D'ailleurs, je n'ai aucune difficulté non plus à imaginer à l'Élysée un président semblant avoir tenté de protéger un proche collaborateur pour lui éviter de faire l'objet d'une enquête criminelle.

Mais en tant qu'historien des Lumières françaises, je n'ai pas non plus de mal à me représenter un spectacle comme celui du 18 mars. Il suffit simplement de changer de décor, de passer du Paris et de l'Élysée d'aujourd'hui au Saint-Pétersbourg du XVIIIe siècle et à l'Ermitage, pour constater que ce qui s'est produit ce lundi soir n'était pas aussi «inédit» que France Culture semblait le croire.

Comme Diderot le dit à plusieurs reprises, il souhaitait être «utile à l'humanité»

Demandez à Denis Diderot. Fin 1773, l'éditeur et coauteur de l'Encyclopédie s'extirpa d'une calèche à Saint-Pétersbourg –«plus mort que vivant», selon ses propres termes– après un éprouvant voyage depuis Paris. Son encyclopédie achevée et sa fille mariée, le philosophe n'avait plus d'excuse pour éviter les invitations répétées de Catherine la Grande à venir lui rendre visite. Et c'était d'autant plus le cas que quelques années auparavant, l'impératrice lui avait acheté sa bibliothèque dont elle lui avait laissé l'usufruit jusqu'à sa mort, tout en lui versant une somme princière pour en être le conservateur.

Mais Diderot avait un motif très particulier pour rendre visite à Catherine. En effet, avait-il écrit un jour, avec qui un philosophe pouvait-il converser avec franchise, si ce n'était avec un souverain? Il était on ne peut plus sincère. Précurseurs de nos penseurs et penseuses, les philosophes du XVIIIe siècle pensaient avoir un rôle crucial à jouer dans la société et qu'il leur revenait de travailler à la rendre meilleure. Comme Diderot le dit à plusieurs reprises, il souhaitait être «utile à l'humanité».

Rencontre entre Diderot et Catherine II | Hispalois via Wikimedia Commons

Mais à l'instar de ses confrères, Diderot n'était pas, en tout cas pas encore, un démocrate ou un républicain. Il comprenait que si son rôle était de proposer, c'était au souverain de disposer. En 1773, Catherine était le dernier grand espoir de Diderot et de sa bande. Peu de temps après son accession, n'avait-elle pas appelé dans son traité de philosophie politique, le Nakaz, ou Instruction, inspiré par De l'esprit des lois de Montesquieu, à une révision éclairée de la loi russe?

Lamentable échec

Aussi, lorsque Diderot fut présenté à sa mécène lors d'un bal masqué, ses attentes étaient-elles de taille. Si sa redingote noire déclencha les railleries chez les courtisans de l'impératrice, ceux-ci ne tardèrent pas à fulminer lorsque que la souveraine invita le philosophe à venir lui rendre visite chaque après-midi à l'Ermitage. Au cours des trois mois qui suivirent, il s'y rendit à peu près tous les trois jours et rencontra Catherine souvent très simplement vêtue, aiguilles à tricoter en main. Les deux se lançaient dans des conversations qui bien souvent duraient presque tout l'après-midi, basées sur un sujet dont les grandes lignes avaient été préparées à l'avance par Diderot.

Les lettres qu'il envoyait à Paris révèlent que lors de ses tête-à-tête avec Catherine, le philosophe était dévoré d'enthousiasme, quasiment fiévreux. Si les anecdotes qui le décrivent en train de lancer sa perruque à l'impératrice sont sans fondement, il n'était cependant pas rare qu'il donne un coup dans la jambe de l'impératrice ou qu'il lui serre le bras pour ponctuer ses dires. Catherine II rapporta en plaisantant à moitié qu'elle devait placer une table entre elle et «cet homme des plus extraordinaires, pour me protéger et protéger mes membres».

«Vous, vous ne travaillez que sur le papier, qui souffre tout; il est uni, souple, et n'offre d'obstacles ni à votre imagination ni à votre plume»

Catherine II à Diderot

Mais Diderot n'oubliait jamais que les mains qui faisaient cliqueter les aiguilles étaient aussi celles qui portaient le sceptre royal. Si leurs conversations balayaient une très vaste gamme de sujets, il était un thème que Diderot poursuivait avec obstination: il voulait convaincre Catherine de devenir une monarque constitutionnelle. Effrayé à l'idée qu'elle se transforme en despote, à l'image de Frédéric de Prusse, Diderot dénonçait les tyrans modernes et de jadis et chantait les louanges de l'empire de la raison. Il s'était imposé la tâche magistrale de convaincre Catherine d'améliorer le sort des serfs, de cultiver l'art de la paix et non de la guerre et de s'attacher à l'État de droit.

Diderot échoua lamentablement. Catherine lâcha ses armées sur l'Europe de l'Est, garda les serfs enchaînés à la terre et relégua tranquillement le Nakaz aux oubliettes. Comment aurait-il pu en être autrement? Bien qu'elle fût éblouie par l'intellect de Diderot, ses propositions ne provoquaient chez elle qu'indifférence ou impatience, surtout celles qui concernaient la nature de son règne. «Vous, vous ne travaillez que sur le papier, qui souffre tout; il est uni, souple, et n'offre d'obstacles ni à votre imagination ni à votre plume; tandis que moi, pauvre impératrice, je travaille sur la peau humaine, qui est bien autrement irritable et chatouilleuse.»

Comme Frédéric de Prusse, Catherine avait saisi l'utilité des philosophes longtemps avant avoir rencontré Diderot, vérité que le penseur ne comprit que trop tard. Lorsqu'il quitta Saint-Pétersbourg, il s'était rendu compte qu'aux yeux de l'impératrice, il ne servait à guère plus qu'à promouvoir sa campagne de relations publiques à destination des habitués des salons parisiens. Avant d'avoir rencontré Catherine, raconta-t-il à un ami, il n'avait vu que des tigres représentés en peinture. En voir un en vrai, avait ajouté un Diderot désabusé, était une tout autre histoire.

Pendant son débat avec les intellectuelles et les intellectuels français, malgré un occasionnel appel à moins de «verticalité» –euphémisme pour désigner l'abandon de certains des pouvoirs de la monarchie républicaine– pour Macron, il n'était pas davantage question d'y renoncer qu'il ne l'avait été à l'époque pour Catherine. Le président français a plutôt insisté sur la nécessité, plus impérieuse aujourd'hui que jamais, de l'autorité présidentielle. Même s'il prenait des notes, Macron avait des réponses toutes prêtes avant même que les questions ne soient posées. Son attitude rappelait celle de Catherine vis-à-vis de Diderot: vous ne travaillez que sur le papier, moi je travaille sur la peau humaine. Quant aux personnes invitées à débattre, à l'instar de Diderot plus de deux siècles avant, elles ont rempli leur office. Il ne s'agissait pas d'être utiles à l'humanité, mais de servir d'accessoires à la mise en scène d'un chef d'État.

Robert Zaretsky Historien

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