Culture

«Heart of a Dog», chant d'amour et d'inquiétude d'une sorcière d'aujourd'hui

Temps de lecture : 3 min

Poème de deuils et songe en images, mots et musiques, le film de Laurie Anderson passe par le plus intime des émotions pour questionner la manière dont nous habitons le monde.

La chienne Lolabelle aux claviers. | Tamasa
La chienne Lolabelle aux claviers. | Tamasa

Le noir d’abord. Puis la musique. Puis la voix, et ensuite des dessins. La voix raconte un rêve, tendre et cruel, ironique. Un songe d’amour déraisonnable, pour une petite chienne qui s’appelait Lolabelle.

C’est comme une création du monde, un monde, celui de Laurie Anderson. La musique de Laurie Anderson, sa voix, son apparence imaginée à traits précis qu’elle appelle «my dream body». Son rêve, son ventre, son cœur de chienne tout autant que le cœur de sa chienne aujourd’hui disparue.

Et le film se bricole sous nos yeux (et nos oreilles) avec de multiples autres présences, qui dissolvent en partie le sacro-saint individu et sa traduction dans le monde des arts, le «point de vue».

La personne nommée Laurie Anderson ne disparaît pas pour autant. Plutôt le contraire: cette multiplicité des distances et des angles d'approche l'inscrit dans un réseau très riche d'interactions, qui la qualifient sans la définir.

Le «visage rêvé» de Laurie Anderson, dessiné par elle-même. | Tamasa

Les images, les idées, les modes de présence se composent comme elle compose aussi la musique –et tout naturellement Heart of a Dog est aussi un disque, élaboré à partir de la bande son.

Le film peut sembler un poème un peu délirant. Très drôle par moments, très beau souvent, émouvant de sincérité à fleur de peau. Ce serait déjà beaucoup, et bien assez. Mais chemin faisant il se révèle bien davantage –sans jamais le formuler de manière abstraite, sans presque paraître s’en rendre compte.

Un déplacement radical

En conviant les animaux et les morts à cohabiter dans un tissu de connivences et d’attentions, Laurie Anderson déploie des possibilités partageables par ses spectateurs très au-delà de sa propre histoire affective. Elle rend accessible un rapport élargi à la réalité –rapport qui, malgré la tonalité toute en douceur, est d’une grande force polémique. Un geste de déplacement infiniment plus radical que ce qu’un esprit pressé et limité percevrait comme l’hommage d’une dame âgée à son chien.

Pour l’autrice du film, le recours au bouddhisme tibétain est une voie féconde qui l’aide dans ce processus d’ouverture. Il y a bien des raisons à cela, qui sembleront évidentes à qui s’intéresse à cette approche, sinon comme religion, du moins comme philosophie. Mais l’essentiel n’est pas là.

Image extraite du film Heart of a Dog. | Tamasa

Le chant d’images, de musiques et de mots, d’ombres et de vibrations qu’est Heart of a Dog trouve plus sûrement ses affinités, sinon son inspiration, du côté des sorcières contemporaines, ces chercheuses joueuses et savantes dont Donna Haraway, Isabelle Stengers ou Vinciane Despret sont les figures exemplaires.

Si vous voyez quelque chose, dites quelque chose

Comme elles, Anderson a affaire au monde, à la folie ravageuse du consumérisme et à la loi mortifère du profit, à l’univers paranoïaque des big data et du flicage général que chacun est sommé d’intérioriser.

Les images floues des souvenirs d'enfance. | Tamasa

Il s’agit bien de politique, et d’art: la façon dont il est imposé, ou très intensivement suggéré, de regarder les autres, et soi-même. Le corniaud de Goya perdu dans le sable, les images craquelées des films d'enfance en Super-8 ou le souvenir douloureux d'une accident traumatique apportent leur part à cette mise en question. Et celle-ci s'étend comme un feu de plaine.

Car les injonctions auxquelles il s'agit de répondre sont de chaque instant, sur les réseaux sociaux, à la télé, dans le métro, etc. C'est le monde de l'après-11 septembre et du Patriot Act. Le leitmotiv du film devient la phrase slogan des organes sécuritaires américains en direction du «grand public»: If you see something, say something.

Voir, dire, en effet. Mais, contrairement à l'impératif policier, ne pas négliger ce qui se joue de l’un à l’autre. Maintenir actives des questions aussi élémentaires que comment on voit, comment on dit, qui voit, qui dit, et à qui. Il y a là, tandis que la pauvre Lolabelle devient aveugle et que la caméra de sa maîtresse plonge dans l’abîme de ses yeux, une invitation à un très nécessaire et émouvant voyage de la pensée.

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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