Société / Monde

Le culte de Breivik

Temps de lecture : 6 min

L’auteur de la tuerie d'Utøya est devenu une icône pour toute une génération de terroristes d’extrême droite.

Anders Behring à la cour d'appel du Borgarting à la prison de Skien, en Norvège, le 18 janvier 2017 | Lise Aaserud / NTB Scanpix / AFP
Anders Behring à la cour d'appel du Borgarting à la prison de Skien, en Norvège, le 18 janvier 2017 | Lise Aaserud / NTB Scanpix / AFP

Dans son «manifeste», un texte sans queue ni tête de soixante-dix-huit pages intitulé «Le Grand Remplacement», Brenton Harrison Tarrant, le terroriste australien de 28 ans responsable de l’horrible tuerie de la mosquée Al-Noor du vendredi 15 mars 2019 à Christchurch en Nouvelle-Zélande, a rendu hommage à toute une galerie de terroristes racistes, parmi lesquels l’Américain Dylann Roof, l’Italien Luca Traini, le Suédois Anton Lundin Pettersson ou le Britannique Darren Osborne.

Il a aussi semblé évoquer Anders Behring Breivik dans une catégorie à part, à la fois comme un symbole à vénérer et comme un appel à l’action, une justification de la violence politique. Tarrant a spécifiquement désigné Breivik comme quelqu’un qui, par ses actions, a voulu «se dresser contre le génocide ethnique et culturel».

Le jeune homme a également déclaré que s’il avait lu les écrits de Dylann Roof «et de nombreux autres», il considérait Breivik comme sa seule «véritable inspiration» pour l’attentat, montrant à quel point l’influence du terroriste norvégien avait été importante sur son propre passage à l’acte.

«Justicier chevalier»

À mesure que les informations arrivent au sujet de l’attentat, s’il y a bien une chose qui apparaît clairement, c’est que l’assassin a été fortement influencé par Breivik, le suprémaciste blanc norvégien qui a tué soixante-dix-sept personnes lors d’un camp d’été en 2011.

Le manifeste de Tarrant fait ainsi écho à des thèmes qui figuraient dans celui de Breivik, intitulé «2083, une déclaration d’indépendance européenne», que le terroriste avait lui-même publié avant de commettre ses meurtres et dans lequel il fustigeait le marxisme culturel et l’immigration musulmane.

Breivik pensait que son attentat alerterait la population européenne sur ce qu’il considérait constituer les méfaits du multiculturalisme. Par «vengeance» contre la politique du gouvernement travailliste norvégien, à ses yeux trop favorable à l'immigration musulmane, il s’était attaqué à un camp d’été fréquenté par les jeunes du parti au pouvoir.

Dans son manifeste, Breivik se plaignait que l’Europe se soit éloignée des normes sociales des années 1950, qu’il considérait idéales, avec une population homogène sur le plan ethnique et une assignation stricte des rôles des hommes et des femmes. Des années après la tuerie, Breivik reste un farouche défenseur du suprémacisme blanc et n’hésite pas à faire le salut hitlérien lors de ses apparitions au tribunal.

Anders Behring à la cour d'appel du Borgarting à la prison de Skien, en Norvège, le 18 janvier 2017 | Lise Aaserud / NTB Scanpix / AFP

Qualifié par une partie de ses supporters de «saint» ou de «commandant», Breivik est devenu une source d’inspiration pour d’autres membres de l’ultradroite. Tarrant a même affirmé avoir contacté Breivik, auquel il accorde le titre honorifique de «justicier chevalier», en référence à la réputation de ce dernier dans les cercles suprémacistes blancs –les avocats norvégiens ont toutefois accueilli cette déclaration avec scepticisme.

Breivik a également été cité comme source d’inspiration dans l’affaire du complot, récemment déjoué, qu’avait élaboré le garde-côte américain et suprémaciste blanc Christopher Hasson pour s’attaquer à des personnalités.

Incarnation d'un combat

Contrairement à ce qu’il prétend, Breivik n’a jamais été le leader d’un quelconque groupe terroriste officiel, ou du moins formé. Mais depuis 2011, il est devenu quelque chose de potentiellement plus dangereux: un symbole, un héros et un martyr pour les individus et les groupes qui entrent dans le vaste groupe de l’idéologie néonazie et du suprémacisme blanc, en particulier s’ils sont en faveur de l’usage de la violence contre celles et ceux qu’ils perçoivent comme leurs ennemis: les personnes immigrées, les communautés musulmanes et juives, les responsables politiques qu'ils estiment trop progressistes ou en faveur du multiculturalisme et de la tolérance envers les autres ethnies ou religions.

Il y a eu un précédent à cette transformation de Breivik. De nombreux groupes terroristes ont eu recours à des symboles vecteurs de cohésion, de morale, de levées de fonds et de recrutements, comme l’avait fait l’IRA avec la figure légendaire de Bobby Sands, mort en prison suite à une grève de la faim.

Au cours des années 1980, de Belfast-Ouest à Derry, des fresques représentant le nationaliste avaient été étalées sur les murs extérieurs d’une multitude de bâtiments, afin de rappeler le dévouement et l’engagement dans le combat contre ce que nombre de catholiques en Irlande du Nord considéraient alors comme une occupation britannique.

En Turquie, le leader kurde Abdullah Ocalan, emprisonné depuis de nombreuses années, sert également d’inspiration au Parti des travailleurs du Kurdistan et à ses nombreux soutiens. Au Sri Lanka, Velupillai Prabhakaran a dirigé le mouvement des Tigres tamouls durant plus de trois décennies, ce qui lui a donné un statut quasi divin auprès des activistes tamouls.

Le Hamas palestinien cultive lui l’image des auteurs d’attentats-suicides, en les célébrant comme des «martyrs» et en s’occupant financièrement de leurs familles après leur mort. Quant au révolutionnaire argentin Che Guevara, il est devenu une véritable icône pour les militantes et militants de gauche durant la guerre froide.

Écho idéologique

Avant son passage à l’acte, Breivik avait mené, à l’instar de nombreux terroristes d’extrême droite, une existence remarquablement fade et sans relief. Mais la violence de ses crimes et sa défiance continue envers les autorités ont poussé ses soutiens idéologiques à idéaliser le tueur en défenseur de la civilisation chrétienne et de la population masculine blanche, opprimée par les politiques de gauche, les revers économiques et les changements démographiques.

Pour l’ultradroite, Breivik peut apparaître comme un prophète, quelqu’un qui avait prévu les difficultés sociales et culturelles auxquelles font aujourd’hui face de nombreux pays européens en raison de l’accueil d’un grand nombre d'immigrés de confession musulmane.

Non seulement son crime a été rendu célèbre par le nombre impressionnant de morts qu’il a faits, mais ses idées ont trouvé un écho dans le «cercle extérieur» du nationalisme blanc, c'est-à-dire chez celles et ceux qui soutiennent ses idées, ou du moins refusent de les condamner.

Son idéologie se retrouve souvent par inadvertance chez des personnalités populistes qui font de l’immigration leur cheval de bataille à des fins purement politiques, comme cela a été le cas en Hongrie, en Italie et en Pologne. Son manifeste s’inscrit dans le récit selon lequel tous les maux de l’Europe seraient attribuables aux immigrés, qui apportent avec eux la criminalité et le terrorisme.

Les leaders politiques de Nouvelle-Zélande, d’Australie, des États-Unis et du Canada s'étonneraient sans doute de voir à quel point les théories d’un terroriste norvégien d’extrême droite peuvent trouver un écho auprès de leurs propres populations. Mais dans notre monde moderne, comme avec d’autres formes de terrorisme, les symboles et les figures de proue transcendent les frontières physiques. Comme l’a récemment expliqué l’expert en terrorisme Daniel Byman sur Slate.com, le terrorisme d’extrême droite s’est, à l’instar du terrorisme salafiste, internationalisé.

De la même manière que des milliers d’analystes sont devenus des spécialistes d’Al-Qaïda via le propagandiste de la péninsule arabique Anwar al-Awlaki et le leader de l’organisation État islamique Abou Bakr al-Baghdadi, il est nécessaire pour comprendre l'ultradroite de se concentrer sur des symboles tels que Breivik et sur les groupes qui semblent les plus déterminés à frapper.

Aux États-Unis, les financements des programmes destinés à la lutte contre l’extrémisme violent ont été réduits par le gouvernement Trump. Et à de nombreuses reprises, le président a lui-même minimisé la menace posée par le nationalisme blanc. Après la tuerie en Nouvelle-Zélande, lorsqu’on lui a demandé si la menace posée par les nationalistes blancs était en voie d'intensification, il s’est contenté de remarquer que «c’est un petit groupe de gens».

«Journaliste: Percevez-vous le nationalisme blanc comme une menace qui se développe dans le monde?
Président Trump: Pas vraiment. Je pense que c'est un petit groupe de gens qui ont des problèmes très très graves. Si vous regardez ce qu'il s'est passé en Nouvelle-Zélande, je suppose que c'est le cas.»

Figure fédératrice

Les symboles et les martyrs ont toujours joué un grand rôle dans la propagande terroriste, mais internet leur a donné une nouvelle dimension. Avec l’aide des réseaux sociaux et des forums, sans parler du dark web, les extrémistes et les terroristes peuvent se servir de symboles pour réduire les clivages générationnels, en fédérant autour d'eux la jeune garde comme la frange la plus ancienne de certains mouvements.

Les extrémistes de droite s’échangent des mèmes sur des sites comme Gab ou 8chan, véritables havres de tranquillité pour les néonazis où les éloges d’Hitler sont étonnamment fréquents.

Les individus comme Breivik peuvent agir comme des multiplicateurs de force, des éléments qui apportent un semblant de cohérence à un groupe d’individus disparates aux idées encore mal formées, allant du simple troll qui fait de l’ironie sur les réseaux sociaux au fanatique prêt à sombrer dans la violence.

Colin P. Clarke Colin P. Clarke est politologue au sein de la RAND corporation.

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