Société / Culture

Ces idées façonnées par le langage

Temps de lecture : 5 min

Parce que les mots évoluent en même temps que les sujets qu'ils décrivent, ils reflètent la transformation des idées qui traversent la société.

Les mots évoluent à grande vitesse. | DR
Les mots évoluent à grande vitesse. | DR

On change. L’une des grandes révélations de ces dernières années, c’est la vitesse parfois vertigineuse à laquelle on a changé d’avis sur un certain nombre de sujets. C’est un fourmillement d’idées, de concepts nouveaux, de déconstructions tous azimuts qui n’est pas sans me rappeler mes plus riches années de fac. Étant particulièrement sensible aux langages, voici quelques trucs qui ne me dérangeaient pas et qui désormais me filent l’envie de frotter mes dents sur une lime à ongle. (Si vous voulez partager les vôtres, faites avec plaisir.)

On n'euphémise pas une couleur de peau

1°) Je ne supporte plus les gens qui disent «la semaine dernière, j’étais au supermarché quand il y a un grand black qui a» etc. Dire «black» à la place de «noir», ça me hérisse le duvet alors qu’à une époque j’ai sans doute dû l’employer également. Maintenant, cela me paraît marqué de l’hypocrisie de refuser de dire noir, mais en voulant malgré tout insister sur la couleur de peau de la personne. Une manière de vouloir dire noir sans dire noir. Or on n’euphémise pas une couleur de peau. D’autant que le terme «noir» ne renvoie pas seulement à une couleur de peau mais à une situation précise dans la société française, une situation qui inclut des discriminations qu’il est nocif de nier.

Je comprends bien que les gens qui emploient «black» ont pour certaines et certains la volonté de ne pas discriminer. Dire noir ça leur semble raciste. Mais d’abord, on peut dire «noir» sans adhérer au code Noir. Ensuite, soit dans ce que vous dites, le fait de préciser que la personne en question est noire a son importance et donc autant le dire clairement, soit cela n’apporte rien et alors inutile d’aborder le sujet de sa couleur de peau. Ce qui m’a fait prendre conscience de l’hypocrisie du terme «black» ce sont les premières et les premiers concernés qui ont expliqué que «black» leur écorchait les oreilles. Or ce sont elles et eux que l’on doit écouter en priorité sur ce sujet.

L'univers hétérocentré de Titeuf

2°) L’autre jour, mes enfants regardaient le dessin animé «Titeuf». J’en avais plutôt un bon souvenir, du temps de ma jeunesse où j’étais baby-sitter. Mais là, j’ai été horrifiée par la récurrence de l’expression «momosexuel». Pourtant, Zep a été salué pour son engagement contre l’homophobie. (Et Jair Bolsonaro avait accusé Titeuf de promouvoir l’homosexualité.) Mais l’emploi par son personnage du terme momosexuel me paraît incroyablement discriminant. Titeuf vit dans un univers hétérosexuel et même franchement hétérocentré. En parlant des «momosexuels» il en fait l’altérité absolue, les autres, les différents, les pas comme nous.

Alors même si la morale énonce «mais on doit accepter les gens différents» ça ne me va pas du tout, dans la mesure où cela promeut une norme hétérosexuelle et rejette les autres à la marge. On ne doit pas les inclure malgré leur différence ou pour leur différence. Ils font partie intégrante de la société, au même titre que les autres, point barre. Ce n’est pas la première fois que je décrypte ce genre de présupposés à mes enfants, mais le cas de Titeuf me pose un problème particulier pour une question de proximité temporelle. Quand je lis à mes enfants les contes des frères Grimm, qui reflètent le sexisme de leur époque, ils font d’eux-mêmes une mise à distance. Le vocabulaire, l’action, le décor, les codes sociaux, tout leur dit qu’on ne parle pas de notre société actuelle. Je leur précise qu’à l’époque les femmes et les filles n’avaient pas de liberté, et ils comprennent le contexte sexiste de l’histoire. Dans le cas de Titeuf, il n’y a pas ce recul historique. C’est grosso modo leur mode de vie qui y est décrit. Donc cela rend le recul critique plus difficile pour eux.

Les humains préhistoriques tardent à s'écrire

3°) «Les hommes préhistoriques menaient des existences nomades.» Alors là, pareil, je ne supporte plus alors que j’ai ânnoné ça pendant des années. Franchement, ça coûterait quoi de parler d’humains préhistoriques? D’ailleurs, le fait même de mettre préhistorique en adjectif me dérange. Dans l’idéal, ce serait les humains qui vivaient à la préhistoire, ce qui marque la continuité avec nous. On ne dit pas «les humains moyen-âgeux». Je ne vois pas pourquoi une période historique devrait être un adjectif pour ses habitantes et habitants. On comprend bien qu’il s’agissait, au début de l’étude de la préhistoire, d’insister sur leur infériorité par rapport à nous, les modernes. Or on est censé être sortis de cette vision. Ceci étant dit, déjà, remplacer hommes par humains me paraît être le minimum parce que nous appartenons à une espèce qui s’appelle l’espèce humaine.

Parler d’humains, c’est nous réinscrire dans un autre rapport plus proche du reste du vivant, là où le générique «les hommes», outre qu’ils invisibilisent une énième fois les femmes, les enfants, les vieux, les vieilles, nous place en situation de supériorité. L’homme versus la nature. (Un terme qui est donc en plus particulièrement mal choisi pour parler d’une époque où les humains ne se vivaient sans doute pas coupés du reste du monde naturel.) Mais visiblement, aucune maison d'édition jeunesse ne partage cet avis. Pour le moment. L’Académie française a bien fini par accepter la féminisation des noms de métiers, on peut donc tout espérer.

La pédophilie n'est pas la pédocriminalité

4°) Les termes clichés du journalisme qu’on se retrouve tous à employer. Évidemment les drames familiaux, drames conjugaux, drames de la séparation pour désigner des homicides, mais je ne vais pas revenir encore une fois dessus. Désormais, il y a également les «condamnés pour pédophilie». On n’est pas condamné pour pédophilie mais pour des faits de pédocriminalité. Parler de pédophilie c’est insister sur la dimension amoureuse, affective de l’acte. C’est donc adhérer exactement à la rhétorique des pédocriminelles et pédocriminels. De même, les abus sexuels. On n’abuse pas sexuellement d’un enfant. On l’agresse ou on le viole. Mais un gamin, ce n’est pas une tablette de chocolat.

De l'inquisition

Tous ces exemples prouvent que nous changeons, et vite.
Et cela nécessite d’accepter un fait simple: les autres changent également. La semaine dernière, à l’occasion de la sortie du nouveau livre de Chloé Delaume, certaines personnes ont ressorti quelques-unes de ses déclarations qui n’étaient pas très sororalement compatibles. Elle a elle-même expliqué qu’elle avait changé d’avis depuis. C’est une des difficultés de l’époque. On prend conscience d’un certain nombre d’impensés. Il ne faut donc pas tomber dans le travers qui consisterait à accuser celles et ceux qui n’ont pas toujours tenu ces propos. Laissons-nous le bénéfice du doute. Concernant Chloé Delaume, j’ai lu des réactions qui disaient «ah bah puisqu’elle a dit ça un jour, je ne lirai pas son nouveau livre». C’est totalement idiot.

C’est sans doute cette rapidité du changement qui fait parler à certaines et certains d’inquisition. Mais l’inquisition ce serait précisément d’aller chercher de vieux propos, qui datent d’avant, pour discréditer la personne qui les a émis.
On change d’avis? Félicitons-en nous, car comme le disait Jacques Chirac: «Il n’y a que les cons qui ne changent pas d’avis et je l’ai toujours dit.»

Ce texte est paru dans la newsletter hebdomadaire de Titiou Lecoq. Pour vous abonner c'est ici. Pour la lire en entier:

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