Société / Culture

Vous souvenez-vous de Pigalle avant la gentrification?

Temps de lecture : 6 min

Dans son documentaire «Le Pigalle, une histoire populaire de Paris», David Dufresne revient sur l'époque où ce quartier n'avait pas encore subi le lissage de la boboïsation.

Image extraite du film documentaire «Le Pigalle, une histoire populaire de Paris» | David Dufresne / Arte
Image extraite du film documentaire «Le Pigalle, une histoire populaire de Paris» | David Dufresne / Arte

En partenariat avec ARTE, Slate vous propose de découvrir en exclusivité le documentaire Le Pigalle, une histoire populaire de Paris, de David Dufresne.

À retrouver sur ARTE le mercredi 27 mars à 22.50 et en replay sur ARTE.tv

Casquette noire sur le crâne, gilet en jean clair et belle barbe blanche, Pedro, ancien videur, les mains derrière le dos, lâche une brève complainte: «Olala.» Son fils, Pierrot, béret vissé sur la tête et veste en cuir, vient de l’amener devant le New Moon, 9 place Pigalle à Paris. «Un ancien cabaret jazz devenu salle de tango, narre le réalisateur, David Dufresne, sur des images d’archives. Bordel de la Gestapo, cabaret lesbien et enfin, tel que je l’ai connu, club rock. Le New Moon, centre du monde. C’était chaud, sale et humide. C’était Paris la nuit

Si Pedro grogne derrière sa dentition éparse, c’est parce qu’aujourd’hui le New Moon, en symbole du Pigalle de 2019 peint sur celui d’autrefois, n’est plus qu’un Bio c’ Bon, supermarché biologique à l’esthétique aussi excitante que son orthographe est originale. C’est parce que le Pigalle d’alors semble presque entièrement gommé de ces rues plus vraiment sales que le réalisateur a senti la nécessité d’en rappeler la riche histoire. Qu’elle soit diurne ou surtout nocturne, qu’elle parle de Renoir, de Jacques Mesrine ou de la Mano Negra, de drogue, de gangstérisme, ou de femmes nues.

Une résistance à la culture acceptée

Bizarrement, David Dufresne n’a jamais habité à Pigalle. Il a grandi à Poitiers et vit aujourd’hui «chez les vieux», dans le XIVe arrondissement. À Pigalle, remontant à pieds depuis le centre de Paris, il y vient dès 1986 pour la musique, lui qui édite des fanzines rock. Dans les escaliers du New Moon, qui pouvait mener «à l’échafaud comme au paradis», il connaît une sorte de deuxième naissance, à 18 ans. «Le Pigalle de légende avait déjà un peu disparu, concède-t-il. Mais des concerts pouvaient toujours avoir lieu en toute illégalité, avec 250 personnes au New Moon alors qu’il n’y avait officiellement que trente-deux entrées possibles. Pas de sorties de secours, où elles donnaient sur les toits. Des choses qui, dans notre société ultra-réglementée et sécuritaire, n’existent plus.» Pour David Dufresne, les années 1980 représentaient déjà la «fin du monde», l'époque de l’essor du fric roi, de Bernard Tapie, du Front national et du «racisme d’État».

«Ce film rend hommage à la forme de résistance qu’était ce quartier. Une résistance au bon goût, à la chose entendue, à la culture acceptée

David Dufresne, écrivain-documentariste

Pigalle, hors du temps, faisait de la résistance et ne ressemblait à nul autre endroit au monde, à l’inverse d’aujourd’hui, alors que le coin se calque sur les autres zones branchées du monde occidental. «On pouvait encore y découvrir les choses de la vie, assure le documentariste. Avec des professeurs de la rue, en croisant des gens de tous bords et de toute obédience. Chacun avait ses failles mais tous étaient magnétisés par l’idée qu’on pouvait construire sa vie en dehors des sentiers battus. Ce film rend hommage à la forme de résistance qu’était ce quartier. Une résistance au bon goût, à la chose entendue, à la culture acceptée

Crêpes et prostitution

Les rues que connaît David Dufresne sont encore chaotiques comme un centre-ville moyen-oriental, arpentées nuit et jour par les cohortes de travailleurs et travailleuses de l’industrie des plaisirs. Que ce soit le vendeur de crêpes bien grasses, les «chasseurs» qui ramènent des passants dans les bars à strip-tease, le vendeur de journaux, celui qui file des clopes à la sauvette et la prostituée qui racole. Étroitement liée à l’image de Pigalle, la prostitution n’est évidemment pas ce que le coin a de plus glorieux. Un point que le film, qu’on peine à ne pas voir comme l’apologie d’un monde disparu, saisit d’angoisse et de malaise au moment de son traitement.

Image extraite du film documentaire «Le Pigalle, une histoire populaire de Paris» | David Dufresne / Arte

«La mythologie n’est pas là, nuance David Dufresne. Clairement, la prostitution a toujours été un moment de souffrance. On montre une femme qui explique que si elle ne faisait pas ses passes, elle était virée. Elle était soumise à une pression horrible. Elle devait faire du chiffre avec son corps.» Comme avec les trafics, les voyous ou le manque de normes de sécurité, on n’a de toute façon pas éliminé le problème en changeant Pigalle. On l’a seulement modifié et déplacé. «Et oublier que ces prostituées dans la rue s’habillaient et se coiffaient magnifiquement, je trouve ça dommage. Je ne sais pas si la prostitution cachée sur les boulevards périphériques est plus intéressantes pour les prostituées.»

«Vous avez des gens qui déposent le nom commercial de Pigalle. J’estime que c’est une captation d’héritage, de l’appropriation culturelle.»

David Dufresnes, écrivain-documentariste

Le documentaire ne se veut pas nostalgique, il présente de Pigalle la beauté comme la laideur. Il rappelle ces réalités d’autrefois, aujourd’hui utilisées pour vendre du mètre carré et des cocktails à douze euros. «On est à une époque à laquelle des gens qui ont beaucoup d’argent rachètent Pigalle et en font un Disneyland de la fripouille, un Disneyland des canailles. Vous avez des gens qui déposent le nom commercial de Pigalle. J’estime que c’est une captation d’héritage, de l’appropriation culturelle.» D’où le sous-titre du documentaire: une histoire populaire de Paris. «Le regret est là: que les conditions économiques ne soient plus réunies à Paris pour qu’on puisse encore y avoir des quartiers populaires.»

Gangstérisme et cinéma

Voilà pourquoi Pigalle était beau et nécessaire: les petites gens y côtoyaient le grand monde, les voyous les stars de cinéma, Edith Piaf sortait avec un petit maquereau, qui un jour «tira une balle qui la frôla». Pigalle, c’était la comédie humaine, le vrai monde au sens de la cour de justice. En voix-off, Dufresne s’interroge: «On ne savait plus qui du cinéma ou de Pigalle avait inspiré l’autre.»

Des anciens policiers de la brigade mondaine racontent comment les tenanciers arnaquaient les clientes et clients, une ancienne danseuse revient sur cette fois où des malfrats s’étaient faits «rectifiés» près d’elle et Pedro, le vieux videur, raconte qu’il ne reconnaissait pas toujours Jacques Mesrine, qui se pointait déguisé au Narcisse. L’ex-danseuse raconte comme elle ne reconnaît plus le quartier, dont les odeurs de parfum, de sang et de danger se sont depuis longtemps envolées. «Pigalle, c’était une fête, ajoute David Dufresne. On pouvait y jouer la comédie. Ce n’était pas un monde cynique, à l’inverse du monde d’aujourd’hui où on vend du clinquant et du vintage. La gentrification est plus forte que tout. L’argent est plus fort.»

«On nous fait croire en gardant le nom des bars qu’on est toujours à Pigalle. Mais on est dans du simulacre, dans les cliniques de l’oubli.»

David Dufresne, écrivain-documentariste

Pigalle est victime de la marche du progrès, de la bienséance et du consumérisme total. Un élan qui semble promettre que moins de gens seront misérables et qui finit par garnir les rangs des suicidés, agite la révolte des ronds-points. En effaçant le danger apparent, on gomme la personnalité d’un quartier, le sel de la narration du monde. On favorise la réalité, on abhorre l’imprévu, la vie vécue comme un bouquin surréaliste ou un film de la Nouvelle Vague. C’est plus sûr mais on s’emmerde. «Je ne sais pas ce qu’on peut faire à Pigalle aujourd’hui, souffle Dufresne. J’y vois beaucoup de faux-semblants. Il y a encore des fantômes, des néons, des réminiscences, mais il y a beaucoup de vide. Je ne vois pas d’évolution. Je vois un quartier dans le formol. On nous fait croire en gardant le nom des bars qu’on est toujours à Pigalle. Mais on est dans du simulacre, dans les cliniques de l’oubli.»

De Pigalle, il ne reste que l’Atlas, cinéma érotique boulevard Clichy, et quelques bars à hôtesses. Bientôt il ne restera plus rien. Sauf ce qu’on raconte dans les films, les livres et les documentaires. Et, selon le réalisateur, la vue du New Moon. «La meilleure à chose à faire pour voir le Pigalle d’avant, c’est d’aller au premier étage du Bio c’ Bon que. Du coup, on le ne voit pas, parce qu’on est dedans. On a une vue magnifique sur ce Sacré-Cœur qui a toujours écrasé Pigalle, ce Sacré-Cœur bourgeois domine toujours la place Pigalle. La guerre continue

Thomas Andrei Journaliste

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