Société

Annik, Muriel, Alexandre, seniors et étudiants

Temps de lecture : 9 min

Il y a les gens qui ne pensent qu'à quitter l'université sitôt la vingtaine atteinte, et il y a ceux qui y retournent à 50 ans passés.

Dans la cour, personne ne prête attention à lui mais cet étudiant a quelque chose d'un peu spécial. | Huy Phan via Unsplash
Dans la cour, personne ne prête attention à lui mais cet étudiant a quelque chose d'un peu spécial. | Huy Phan via Unsplash

Au milieu de la cour d'honneur de la Sorbonne, Annik passerait presque inaperçue. Comme des dizaines d'étudiantes et d'étudiants ce vendredi midi, cette élève en master d'histoire médiévale profite des premiers rayons de soleil de l'année. Une pause bien méritée, qu'elle prend avec Élise, Manon et Armand.

Assis sur un banc en pierre blanche, le groupe parle aussi bien des cours que de la vie en général. L'année dernière, les quatre camarades se réunissaient chaque lundi avant le cours d'anglais, pour préparer un travail en commun. Ce rendez-vous hebdomadaire est resté. «On s'est mis à déjeuner régulièrement tous ensemble, même une fois le travail fini, sourit Élise. On est devenu la team pique-nique

Treize heures sonnent. Manon offre le dernier des gâteaux qu'elle a elle-même confectionnés et file à sa préparation de l'agrégation d'histoire. La team pique-nique se quitte dans un concert de bises. Annik renfile sa doudoune rose, bien inutile ce jour-là.

Dans la cour, personne ne prête attention à elle. Mais cette étudiante de Paris IV a quelque chose d'un peu spécial. Elle regagne les couloirs de l'université fourmillant de jeunes têtes savantes comme si de rien n'était. Comme si elle oubliait qu'elle avait 70 ans.

Annik est loin d'être la seule étudiante aux cheveux blancs des universités françaises. Le phénomène est apparu dans les années 1970. Et même si très peu de statistiques ont été produites sur le sujet, les spécialistes observent une augmentation de l'effectif des personnes de 50 ans et plus dans le monde estudiantin actuel.

Serge Guérin, sociologue spécialisé dans les questions liées au vieillissement de la population, expose le premier facteur de cet élan: une meilleure santé. «Quelqu'un qui a 50 ans aujourd'hui ne ressemble en rien à quelqu'un qui avait 50 ans il y a vingt ans, précise cet auteur de nombreux ouvrages sur les seniors. Ce sont des gens qui sont plus jeunes dans leur tête et même physiquement.»

Mais l'âge n'explique pas tout. La modification des parcours professionnels est également responsable de ce phénomène, selon Mélissa Petit, elle aussi sociologue du vieillissement. «Avant, on était beaucoup dans le schéma formation-travail-retraite, rappelle-t-elle. On se rend compte aujourd'hui que les gens vont avoir un emploi entre trois et six ans, qu'ils vont changer soit de poste, soit d'entreprise.» Certes, mais pourquoi faire le choix de retourner à la fac en formation initiale alors même que la formation continue est la voie naturelle? Et quelles difficultés rencontre-t-on quand on replonge dans un monde que l'on a quitté il y a au moins trente ans? Les personnes concernées sont encore les mieux placées pour disserter sur le sujet.

Remise à niveau et initiation à WhatsApp

Retourner à l'université est un moyen de ne pas être dépassé par son époque. C'est pourquoi Muriel rejoint les bancs de l'école tous les dix ans. Une initiative essentielle si elle veut rester dans le coup. «Il y a des modes dans notre métier, justifie cette coach professionnelle. Il faut montrer que tu es à la page, du moins que tu as acquis les dernières approches.»

Passée de Publicis à un laboratoire du CNRS, elle a été amenée au fil de ses diverses formations à s'établir dans le conseil, en devenant consultante puis coach professionnelle. Mais à 50 ans, elle est retournée à la fac pour un master en médiation et agrandit ainsi sa panoplie de prestations. Pour Muriel, reprendre des études revient surtout à se donner le temps de découvrir de nouvelles techniques. Et elle préfère une formation en bonne et due forme plutôt que des cours du soir. «Quand tu reprends des études, tu es beaucoup plus disponible d'un coup, assure-t-elle. Tu n'es plus seulement quelqu'un de curieux qui se documente le soir et le week-end

Muriel a aujourd'hui 55 ans et affirme qu'elle fréquentera de nouveau l'université dans cinq ans. Dans quel domaine? Elle l'ignore encore. En tout cas, il ne sera pas trop tard pour se former à nouveau. Après tout, elle ne semble pas pressée de s'arrêter de bosser. «Avec l'ancien système de pré-retraite, les seniors avaient globalement cinq ans de vie professionnelle devant eux encore. Ça ne valait pas le coup de se reformer, éclaire Serge Guérin. Aujourd'hui, ils seront peut-être toujours au boulot dans quinze ans. Ça change fortement les perspectives.»

«Continuer à faire tourner le cerveau permet d'éviter des maladies neurologiques et de rester en forme»

Serge Guérin, sociologue

Encore faut-il se souvenir des codes universitaires pour ne pas connaître un retour aux études compliqué. Pas de souci de ce côté-là pour Muriel grâce à ses multiples passages à la fac. «Certains ne savent pas ce qu'on attend d'eux pour avoir une bonne note, relate la coach. Certains étudiants seniors trouvent qu'on leur en demande trop. Ils n'ont plus l'habitude ni de lire ni d'écrire.» Finalement, l'étudiant ou l'étudiante de 53 ans est parfois plus stressée que celle de 23. «L'étudiant plus âgé peut se demander s'il sera capable de suivre le rythme ou s'il va comprendre les nouvelles technologies», indique le sociologue. Cette remise en marche de la machine intellectuelle peut en freiner certains.

Annik n'a pas eu peur d'affronter ces obstacles. Pour elle aussi, étudier représente une manière de rester dans le coup, intellectuellement et physiquement parlant. D'autant plus qu'elle se sent encore jeune. «J'ai 70 ans mais ça ne veut absolument rien dire pour moi», promet la retraitée. Les études prolongent ce sentiment. «Continuer à faire tourner le cerveau permet d'éviter des maladies neurologiques et de rester en forme», analyse Serge Guérin.

Élise reste admirative de la démarche de son amie. «Je trouve ça assez courageux parce qu'il faut savoir se remettre en question, souligne l'étudiante de 22 ans. Il faut être capable de se dire “Bah oui on va m'apprendre de nouvelles choses” et là-dessus, elle est complètement open.» L'année dernière fut donc riche en découvertes pour Annik. Entre les soirées crêpes, le jeu de cartes du Président ou le «Secret Santa» (tradition qui consiste à s'offrir des cadeaux peu onéreux au hasard entre amis ou collègues), la retraitée de 70 ans a aussi été initiée à WhatsApp. L'apprentissage est encore en cours: «Par moments, je leur demande ce que veulent dire certains sigles cabalistiques qu'ils utilisent, rigole-t-elle. Du genre, une croix avec une parenthèse. Ils utilisent cet emoji sans arrêt». Ce n'est pas toujours évident de rester in.

«Retourner à l'école, c'est changer de paradigme»

La remise en question va parfois jusqu'à repartir de zéro. Les études sont alors vécues comme une renaissance. Si Nathalie* s'y est remise, ce n'est pas pour faire évoluer son travail, mais bien pour en changer. Cela fait six ans qu'elle interroge le sens de son métier. Le déclic: la réaction des gens quand elle se présente en tant que chercheuse en laboratoire dans un grand groupe de cosmétiques. «Quand j'ai commencé à travailler là-bas, tout le monde me disait “C'est une boîte magnifique! T'as un boulot de rêve”, retrace cette étudiante de 55 ans. Aujourd'hui, j'ai des réactions de dégoût: “C'est dégueulasse, c'est que du plastique, c'est mauvais pour la planète”.» Voilà pourquoi elle se permet de réprimander le serveur qui lui apporte son Coca-Cola, accompagné d'une paille en plastique. À côté, son travail l'enchante de moins en moins. Des tâches trop répétitives, peu de créativité: avec le temps, Nathalie ressent les limites de son job.

Les études n'ont pas tout de suite fait partie de ses priorités. Dans son viseur: les salons, les conférences ou tout autre événement qui concerne les questions environnementales. «Mais on est dans un pays où le diplôme est très important, grimace-t-elle. Si j'arrive devant un potentiel recruteur en disant que j'ai fait 300 salons, ça risque de ne pas suffire.» Elle s'est finalement tournée vers une école d'ingénieurs parisienne qui l'a acceptée en certificat de spécialité (l'équivalent d'un master 2) en écologie.

«Cette formation questionne le modèle de mon entreprise: la croissance à tout-va, des produits nouveaux tous les trois jours, la pollution, l'utilisation des plastiques»

Nathalie, chercheuse dans un grand groupe de cosmétiques et étudiante en écologie

Une fois sur les bancs de l'école, Nathalie déchante. Elle est entourée de vingt-quatre élèves qui se connaissent parfaitement et qui ont tous et toutes 30 ans de moins qu'elle. «Je me retrouvais comme un corps étranger dans une classe très homogène», confie-t-elle. Une situation qui la pousse à une certaine forme de schizophrénie. Elle doit apporter son expérience professionnelle à l'ensemble du groupe et en même temps savoir rester une étudiante comme les autres. Cette déconstruction de ses acquis est bénéfique selon elle. «Qu'est-ce que je mets en œuvre aujourd'hui à mon âge, avec mon parcours, pour pouvoir m'intégrer et accepter l'exercice?, se demande-t-elle. Je suis cobaye de cette expérience-là. Ce processus de déconstruction, dans l'optique de changer de boulot, c'est du 100% gagnant. S'il faut changer de boulot en 2019, j'y vais les doigts dans le nez.»

Nathalie ne sait pas si elle retournera dans sa boîte en fin d'année. «Cette formation questionne le modèle de mon entreprise: la croissance à tout-va, des produits nouveaux tous les trois jours, la pollution, l'utilisation des plastiques», liste-t-elle. Au 1er septembre 2019, une place l'attend pourtant là-bas. Alors une chose est sûre: si elle ne quitte pas la boîte, elle rejoindra une branche de l'entreprise plus concernée par l'écologie. Ou peut-être qu'elle se laissera tenter par une start-up ou une association spécialisée. De toute façon, Nathalie voit plus loin qu'un futur job éventuel. «Retourner à l'école était aussi à mes yeux l'occasion de changer de paradigme, de m'éduquer en tant que citoyenne autour des questions d'écologie et d'environnement.» Plus qu'un projet universitaire, ce retour est un projet d'ouverture d'esprit.

Passer le temps

Comme beaucoup de retraités, Annik est loin de toutes ces préoccupations. Elle est avant tout là pour le plaisir, pas forcément pour le diplôme. Cela n'a pas toujours été le cas. Il y a vingt ans, elle a regagné les amphis pour rattraper le temps perdu. «Je n'avais qu'une idée après mon bac: être indépendante financièrement. Cela m'a conduite à faire des études rapides et à me diriger vers un BTS de secrétariat de direction trilingue.» Vers l'âge de 50 ans, elle se lance dans un master d'histoire de l'art. Elle obtient son diplôme après la présentation de sa thèse intitulée «Ignoré, reconnu, pittoresque: Joseph, époux de Marie, dans l'art de Bernard de Clairvaux à Gerson». «Ce sujet me surprend encore», plaisante l'étudiante. Avant de redevenir sérieuse: «J'avais peut-être un petit besoin d'avoir des diplômes plus importants que ceux que j'avais eus. Ça y est c'est bon, je les ai eus, je suis contente».

Annik veut toutefois continuer de passer les examens lors de sa formation. Un «challenge» qu'elle n'aurait pas pu se permettre si elle s'était inscrite en auditrice libre dans une fac parisienne. Catherine, 62 ans, étudiante en sociologie à Montpellier III, la rejoint sur ce point. «Au pire si je n'y arrive pas, j'aurai perdu 200 euros et c'est tout, relativise-t-elle. Il y a ce petit défi personnel, se dire qu'on est encore capable d'avoir des diplômes.»

«Ce serait l'horreur pour moi si on me disait que l'année prochaine, les études, c'est fini»

Annik, retraitée et étudiante en histoire médiévale

Catherine pense surtout qu'il n'y a pas de raisons que ses fils aient des diplômes et pas elle. Après son départ de La Poste, elle se lance dans des études de sociologie. Comme un de ses fils. Elle le rattrape même une année après son redoublement. «Mon fils m'évitait tout le temps, raconte-t-elle. Mais il y avait un côté pratique pour lui: je lui refilais des cours quand il s'absentait. Je l'ai aidé à faire son mémoire aussi.» Elle n'échappe pas pour autant au fameux «À quoi ça te sert vraiment?».

Alexandre a trouvé la parade à cette question. À 68 ans, cet étudiant en philosophie à Paris I varie les réponses selon son humeur: «Je sais où aller le matin», «Ça m'intéresse» ou «À la Sorbonne il y a cinq mètres sous plafond, je n'ai pas ça chez moi». Imparable. Annik non plus ne doit pas avoir cette hauteur de plafond dans son appartement du XVIIe arrondissement parisien. Vêtue d'un pull en laine blanc et d'un foulard rose noué autour du cou, elle continue de louer l'accueil chaleureux des profs et la bienveillance de ses camarades. Elle n'est interrompue que par sa petite chienne, Gingko –en référence au ginkgo biloba, «le seul arbre à avoir survécu à Hiroshima».

Puis vient le moment d'évoquer l'après. En juin prochain, Annik aura terminé son master. Elle pourrait poursuivre ses études en entamant une nouvelle thèse d'histoire mais ne pense pas en avoir le courage. Heureusement pour elle, des professeurs lui ont proposé de continuer à suivre leurs cours en auditrice libre. Un petit privilège: ce statut n'existe pas officiellement à Paris IV. «Ce serait l'horreur pour moi si on me disait que l'année prochaine, les études, c'est fini.» La retraitée regrettera peut-être le challenge des partiels. Mais elle pourra toujours se rendre au pique-nique hebdomadaire.

*Le prénom a été changé.

Robin Richardot Journaliste en formation

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