Monde

Gbagbo, l'éternel retour du grand manipulateur

Pierre Malet, mis à jour le 21.02.2010 à 12 h 50

Elu seulement une seule fois, Gbagbo est au pouvoir depuis 10 ans. Et se débrouille toujours pour le garder.

A quoi joue Laurent Gbagbo? Le président ivoirien vient à nouveau de prendre tous ses adversaires politiques à contre-pied. Il les a «dribblés», comme l'on se plaît à dire en Afrique. En annonçant le 12 février à la fois la dissolution du gouvernement et de la Commission électorale ivoirienne (CEI). Celle-là même qui est chargée de faire le recensement, préalable nécessaire à l'organisation de la Présidentielle.

Comme le travail de la commission est loin d'être achevé, cela veut dire que la Présidentielle va encore être repoussée aux calendes grecques. Désormais l'expression calendes ivoiriennes serait même plus adaptée puisque cette élection a déjà été reportée six fois. Elle devait être organisée fin février ou début mars. Mais une fois encore, il paraît impossible que les délais soient tenus. Le scrutin ne sera sans doute pas organisé avant la fin de l'année.

Gbagbo, le boulanger

En octobre prochain, Laurent Gbagbo va achever son deuxième mandat de cinq ans. Il a été élu, une seule fois, en octobre 2000 au terme d'un scrutin qu'il a qualifié lui-même de «calamiteux». Aux dires même de Robert Gueï qui dirigeait à l'époque la Côte d'Ivoire, Gbagbo «l'avait roulé dans la farine».

Seul chef de l'opposition à accepter de se présenter lors de ce scrutin qui paraissait joué d'avance, il avait fait mine d'accepter une parodie d'élection. Mais au moment de la proclamation des résultats, il avait envoyé ses «troupes» dans la rue pour «l'emporter en force» et renverser le régime de Robert Gueï. Passé maître dans l'art de rouler ses adversaires dans la farine, Laurent Gbagbo a alors acquis le surnom de «boulanger d'Abidjan».

Ivoirité

Depuis lors, il excelle dans son art. Pour justifier sa récente décision, il a affirmé que l'opposition était «maîtresse» de la commission électorale: il accusé son président, Robert Beugré Mambé d'avoir tenté de faire inscrire sur les listes électorales «429 000  personnes dont l'identité n'avait pas été vérifiée». Il est vrai que la commission électorale est très politisée: certains de ses membres n'ont pas caché leur proximité avec l'opposition. Et quoi qu'il en soit, les listes électorales donneront toujours lieu à contestation.

Au cours de ces dernières semaines, des émeutes ont eu lieu dans plusieurs villes ivoiriennes. Des membres du Front populaire ivoirien (FPI), le parti de Laurent Gbagbo, ayant fait rayer des listes électorales des citoyens qui n'étaient pas jugés, par eux, suffisamment ivoiriens pour y figurer. Dans la ville de Man (Ouest de la Côte d'Ivoire), des habitants de la région ont attaqué le tribunal pour protester contre ces tentatives de rayer des noms. Des affrontements du même type ont récemment eu lieu dans la préfecture de Vavoua.

Dans un pays comme la Côte d'Ivoire où plusieurs millions de citoyens sont d'origine étrangère, ces débats sur «l'ivoirité» des uns et des autres peuvent durer des années. Voire des décennies. D'autant plus que ces «étrangers» sont suspectés par le pouvoir d'être des partisans de l'opposition. Dès lors qu'ils sont le plus souvent musulmans et originaires du Nord du pays. Alors que le Président Gbagbo est un chrétien, originaire du Sud de la Côte d'Ivoire. Un débat sans fin. D'autant que le temps joue en faveur de Gbagbo.

A l'annonce de la dissolution de la Commission électorale indépendante, l'opposition, pour une fois unie, a dénoncé «un coup d'Etat» et affirmé ne plus reconnaître l'autorité du président Gbagbo. Les médias proches de l'opposition tels que le quotidien Le Patriote ont beau agiter le spectre de la «guerre civile» et du «Rwanda», ils sont bien désarmés. Gbagbo est en position de force. Il contrôle la «Côte d'Ivoire utile». Le Sud, notamment la région d'Abidjan, centre économique du pays. Là où se concentrent presque toutes les richesses de la Côte d'Ivoire. En octobre 2010, il va fêter ses dix ans de règne sur le «Gbagboland» et n'a aucune envie de s'arrêter en si bon chemin.

La Côte d'Ivoire utile...face au reste

La Côte d'Ivoire est coupée en deux depuis la tentative de coup d'Etat de 2002. Les «chefs de guerre» qui contrôlent le Nord du pays ont «fait main basse» sur diverses activités commerciales très lucratives. Ils n'ont aucun intérêt à une réunification rapide du pays. De même, le Premier ministre, Guillaume Soro, ne souhaite pas forcément une sortie rapide de la crise. Benjamin de la classe politique, ce «Nordiste», né en 1972, sait que le temps joue en sa faveur.

Les dirigeants historiques de l'opposition, Alassane Ouattara (dirigeant du RDR, Rassemblement des Républicains) et Henri Konan Bédié (leader du PDCI, parti démocratique de Côte d'Ivoire) sont des hommes politiques vieillissants. Plus l'échéance électorale s'éloigne et moins ils ont de chance de séduire l'électorat, notamment les plus jeunes. Ce pourraient bien être eux, les dindons de cette farce électorale.

Qui fait pression sur Gbagbo? Pas grand monde. Certes, la France vient de rappeler par la voix de Bernard Kouchner, son ministre des affaires étrangères, l'attachement de Paris au processus électoral. Mais en réalité, les pressions internationales sont minimes. Paris et Washington sont très préoccupés par l'instabilité régionale, notamment par le dossier brûlant de la Guinée Conakry. De la Guinée en passant par la Guinée Bissau, la Liberia et la Sierra Leone, les voisins de la Côte d'Ivoire sont des Etats extrêmement fragiles.

Paris est d'autant moins encline à faire pression sur Gbagbo que le «boulanger d'Abidjan» n'a jamais hésité à «montrer ses muscles». Chaque fois qu'il y a un grave contentieux avec Paris, des manifestations antifrançaises voient le jour à Abidjan. Et des Français sont pris a parti. Gbagbo n'a jamais oublié qu'il avait des milliers «d'otages» potentiels à sa merci.

Fatalistes, des diplomates occidentaux se disent que «Gbagbo organisera la Présidentielle uniquement lorsqu'il sera vraiment certain de la gagner». Fidèle en cela à l'adage en cours dans certains palais africains: «On n'organise pas une élection pour la perdre».

Certains diplomates se veulent pragmatiques: «De toute façon, il n'acceptera jamais de quitter le pouvoir. S'il perd ce sera la guerre, alors autant le laisser gagner». Aux yeux de nombre d'Occidentaux, rien ne se serait pire qu'un retour au conflit armé dans ce pays de vingt millions d'habitants.

«L'Afrique de l'Ouest a besoin d'une Côte d'Ivoire stable pour se développer. C'est vital. C'est le poumon économique de l'Afrique francophone» ajoute l'un d'eux. Quoi qu'il en soit, le «boulanger d'Abidjan» n'est pas prêt de se retrouver au chômage. Bien assis sur son fauteuil, il ne manque jamais de grain à moudre.

Pierre Malet

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Image de une:Laurent Gbagbo, avril 2007/ Luc Gnago / Reuters

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