Politique / Monde

Une personne sur six dans le monde est victime de violence

Temps de lecture : 10 min

Le monde n'a jamais été aussi paisible, sauf en ce qui concerne la violence exercée par les États contre leurs populations.

Combattants des Force démocratiques syriennes au cours d'une opération pour expulser les troupes de l'État islamique de Baghouz (Syrie) le 13 février 2019. | Fadel Senna / AFP
Combattants des Force démocratiques syriennes au cours d'une opération pour expulser les troupes de l'État islamique de Baghouz (Syrie) le 13 février 2019. | Fadel Senna / AFP

Le monde est aujourd'hui moins violent qu'il ne l'a sans doute été à tout autre moment de l'histoire de l'humanité. S'il peut être difficile de le croire, les personnes tuées au cours de conflits armés entre États ont de fait considérablement diminué depuis les années 1950. Et si les décès liés à des guerres civiles se sont multipliés ces dernières années, la baisse considérable observée depuis la fin de la Guerre froide ne s'est pas démentie. De même, après avoir augmenté au cours de la dernière décennie, les assassinats terroristes ont eux aussi commencé à diminuer. Enfin, dans la plupart des régions du monde, les homicides sont également en baisse.

On peut évidemment s'en réjouir, mais le tableau n'est pas complet. Si nous avons réussi à réduire certaines formes de violence, d'autres sont en augmentation, notamment la violence exercée par les États contre leurs citoyennes et citoyens et la violence criminelle des mafias, des cartels de la drogue et des gangs. Pour compliquer les choses, la violence d'État et la criminalité sont souvent liées. Les politiques, la police et d'autres responsables sont parfois de mèche avec les organisations criminelles, ce qui entrave la consignation et la condamnation de leurs méfaits.

Augmentation du nombre de victimes

Ce qui ne veut pas dire qu'il soit impossible d'entraver un tel bain de sang. D'autres formes de meurtres organisés sont devenus moins courantes, en partie parce que des activistes et des décideurs ont produit des normes, des lois et des initiatives pour les éliminer. Ils ont également mis en place des institutions telles que l'Otan et les Nations Unies pour atténuer le carnage de la guerre et maintenir la paix. Il est donc temps de concevoir de nouveaux outils pour éliminer ces nouvelles formes de violence.

Avec le XXe siècle, l'humanité a fait l'expérience de la mort de masse. Des dizaines de millions de personnes ont été tuées durant les deux guerres mondiales. Reste que depuis, les pics de décès en temps de guerre (par exemple, pendant la guerre de Corée) ont progressivement diminué. En 2017, le nombre de décès directs dus à une guerre civile ou interétatique chutait à 90.000.

À cause de ces conflits, le nombre de victimes dans des guerres interétatiques a augmenté depuis 2010.

Mais le risque est toujours là. Les tensions latentes entre les États-Unis et la Chine, par exemple, pourraient ensanglanter l'Asie. La Russie menace ses voisins proches et d'autres conflits régionaux deviennent de plus en plus meurtriers. Les heurts entre l'Inde et le Pakistan constituent un danger immédiat, tandis que les guerres par procuration entre puissances du Moyen-Orient n'ont toujours pas cessé. À cause de ces conflits, le nombre de victimes dans des guerres interétatiques a augmenté depuis 2010. Si la hausse est encore faible après une baisse aussi importante, elle nécessite cependant une attention particulière, justement parce que les guerres d'aujourd'hui sont plus difficiles à juguler.

Parallèlement, le nombre de combattants engagés dans les conflits augmente. Selon le Comité international de la Croix-Rouge, la moitié environ des guerres contemporaines impliquent entre trois et neuf groupes rivaux.

En Libye et en Syrie, des centaines de groupes armés se disputent le contrôle de ces territoires. Ces factions mixent souvent milices locales, gangs criminels, combattants étrangers et organisations terroristes, ce qui défie toute réponse diplomatique conventionnelle. (Dans quasiment la moitié des quarante-sept conflits internes recensés par le Peace Research Institute Oslo (Prio), au moins un camp est approvisionné en troupes par des États). Autant de facteurs qui font que les outils traditionnels de rétablissement de la paix –négociations de cessez-le-feu, accords de paix et opérations de maintien de la paix, notamment– ont désormais encore moins de prise qu'auparavant.

Les suprémacistes, danger terroriste numéro 1

Depuis le choc du 11 septembre 2001, la violence terroriste préoccupe les Européens et les Américains du Nord. Bien que des responsables politiques américains aient menacé de fermer les frontières pour repousser de futurs terroristes, la plus grande menace pesant aujourd'hui sur leur pays émane des groupes suprémacistes blancs, pas des djihadistes. Et si ces dernières années l'Europe occidentale a été endeuillée par plusieurs attentats abjects, le véritable champ de bataille du terrorisme ne se situe pas à l'Ouest.

Au premier semestre 2017, à peine 2% des attentats et 1% des décès liés au terrorisme sont survenus dans les pays européens. En 2016, la probabilité de mourir dans un attentat terroriste en Europe était de 0,027 pour 100.000, soit un risque mortel légèrement inférieur à celui de la foudre. Plus de 90% des attentats terroristes et des décès consécutifs se produisent dans seulement sept pays: l'Afghanistan, l'Irak, le Nigeria, le Pakistan, la Somalie, la Syrie et le Yémen. Et selon le Global Terrorism Index, plus de la moitié des quelque 19.000 assassinats terroristes commis en 2017 ont été l'œuvre de quatre groupes: l'État islamique, les Talibans, Al Shabab et Boko Haram.

Malgré la présence de groupes aussi dangereux, le nombre de décès dus au terrorisme a baissé de plus de 40% au cours des dernières années. Si le terrorisme ne disparaîtra jamais complètement, il est préférable d'y remédier en jouant sur les facteurs qui le provoquent: exclusion, marginalisation et répression violente de l'État.

Violences d'État de plus en plus dissimulées

La violence d'État exercée contre des citoyens a persisté au XXIe siècle, mais sous des formes moins ostensibles que les goulags ou les massacres de prisonniers politiques et de minorités ethniques commis sous Joseph Staline ou lors du génocide de 1994 au Rwanda. Les gouvernements ont redoublé de sagacité pour dissimuler leurs violents excès.

Au Mexique, par exemple, trois quarts des personnes incarcérées déclarent avoir été torturées en prison. À Rio de Janeiro, la police a commis plus de 1.000 homicides en 2018. Au Nigeria, ce sont plus de 7.000 personnes qui sont mortes dans les centres de détention du gouvernement et 1.200 autres qui ont été exécutées sans procès ni condamnation ces dernières années. Parallèlement, en Corée du Nord, entre 80.000 et 130.000 personnes ont été détenues dans des camps de concentration qu'un survivant de l'Holocauste a jugé aussi ignobles que ceux de l'Allemagne nazie.

Mais vu que, sur de tels crimes, les données sont facilement occultées ou manipulées, il est impossible de connaître avec précision le degré de violence exercée par les États. Songez aux camps de concentration récemment découverts en Chine, censés «rééduquer» des centaines de milliers de musulmans ouïghours. Les fils barbelés sont bien là. Mais il y a aussi les technologies de surveillance et de reconnaissance faciale, miradors plus discrets contrôlant les mouvements, les débats et les manifestations.

Le crime s'organise sur la faiblesse des États-nations

Enfin, il y a le crime organisé. Quasiment toutes les régions du monde ont connu une recrudescence de ce type de violence au cours des dernières années –affrontements entre cartels au Mexique, meurtres perpétrés par des gangs au Brésil, exactions commises pendant les élections en République démocratique du Congo, vendettas entre agriculteurs et éleveuses au Nigeria, entre autres.

Comme la guerre, le crime organisé est aussi vieux que la civilisation humaine. S'il avait surtout cours dans les zones rurales, où le banditisme de grand chemin et les brigands persécutaient les populations, il s'est progressivement enraciné en milieu urbain. Aujourd'hui, le crime organisé exploite souvent une violence sciemment excessive et spectaculaire dont le but est l'intimidation des rivaux.

Les politiques répressives sont contre-productives car elles engendrent toujours plus de victimes et un État toujours plus fragile.

Le crime organisé prospère lorsque les États-nations ne peuvent ou ne veulent pas garantir une présence minimale ou pourvoir des services de base. Mais voir dans le crime organisé un signe de la disparition de l'État serait pour autant erroné. Au contraire, il arrive souvent que les politiques, la police et les gardiens de prison s'entendent avec des mafias, des cartels et des gangs, afin de profiter mutuellement de la prédation et de la collecte de biens mal acquis.

Dans le chaos qui s'ensuit, les gouvernements peuvent jouer les durs vis-à-vis de la criminalité par des stratégies répressives et des interventions militaires. Des tactiques qui sont souvent de bonnes recettes pour gagner des élections. Sauf qu'elles renforcent les groupes criminels. Les dizaines de jeunes hommes alors jetés en prison musclent les gangs contrôlant les établissements pénitentiaires. La brutalité policière incite les criminelles et criminels à réagir en redoublant de violence. Les populations ont de plus en plus peur de la police et des gangs. Irrémédiablement, les politiques répressives sont contre-productives car elles engendrent toujours plus de victimes et un État toujours plus fragile.

L'Onu pour prévenir les risques de guerre

Pour prévenir et réduire la violence, il existe de meilleurs moyens. Plutôt que de renforcer la répression militaire et policière, les gouvernements, les entreprises et les organisations de la société civile doivent comprendre ce qui marche et redoubler d'efforts dans cette direction. Afin de modérer la récente recrudescence des guerres interétatiques, il convient d'investir de nouveau dans la prévention des conflits menée par les Nations Unies.

Certes, en matière de prévention de la violence de masse, le bilan des Nations Unies est mitigé. Reste que les casques bleus ont été, globalement, un véritable facteur de stabilité. Selon une étude de l'Onu, l'organisation a ainsi contribué à empêcher une escalade conflictuelle violente en Guinée (2008-2010), au Soudan et dans l'actuel Soudan du Sud (2010-2011), au Malawi (2011), au Liban (2012-2017) et au Nigeria (2015). De même, selon les données de Rand Corporation, l'institution a non seulement réussi à réduire le risque de guerre, mais elle est aussi considérablement moins coûteuse que la plupart des autres options disponibles.

Mais à l'heure où la violence se transforme, il doit en être de même pour les méthodes de prévention. Personne, et encore moins le Conseil de sécurité de l'Onu, n'autorisera des casques bleus à patrouiller dans les rues de Caracas, au Venezuela ou de Karachi, au Pakistan. De même, il ne sera pas non plus facile d'envoyer des observateurs et observatrices des droits de l'Homme en Chine pour surveiller la répression des minorités.

Créer des agences plus réactives

Les agences internationales associées aux Nations Unies, à la Banque mondiale et à ses institutions sœurs devront faire preuve de davantage de vigilance (et de témérité) face à des États réprimant volontairement leurs populations et s'associant au crime organisé. De récentes initiatives visant à réduire la corruption, promouvoir la transparence et faire la lumière sur les budgets de sécurité publique vont dans la bonne direction.

Dans le même temps, les organisations concernées devraient rechercher avec soin les moyens de promouvoir la diplomatie et la médiation entre les gouvernements et les groupes criminels. La trêve tristement célèbre des gangs d'El Salvador a contribué à une baisse de courte durée de la violence meurtrière, mais s'est soldée par un échec du fait de la lâcheté des politiques. La recherche doit en savoir plus sur les conditions propices au succès des trêves et des pactes et sur les circonstances susceptibles d'aggraver les choses.

Mais les accords entre groupes criminels ne résolvent pas le problème des gouvernements iniques –au contraire, ils sont même susceptibles de renforcer la méfiance des populations vis-à-vis de leurs dirigeantes et dirigeants. La véritable nécessité, c'est de créer des institutions plus inclusives et plus réactives.

Réduire en priorité l'exclusion et les inégalités

Une gouvernance améliorée doit émerger du cœur d'un pays. Pour empêcher les meurtres, il n'y a rien de mieux que de réduire les facteurs qui les ont provoqués. Ce qui nécessite de se concentrer sur l'exclusion et les inégalités politiques, sociales et économiques. Dans les pays offrant aux jeunes –et en particulier aux jeunes femmes–, davantage d'opportunités politiques et économiques tout en encourageant la mobilité sociale, la violence a tendance a être moins importante. De même, les pays où les inégalités et les violences de genre sont les plus réduites sont aussi ceux où les risques de guerre civile sont les moins élevés. Dans tous les cas, une participation des citoyens à la gouvernance est cruciale.

Nous avons beaucoup de connaissances sur les types de réformes policières et militaires nécessaires à la stabilité. Mais il faut aussi que les citoyennes et citoyens agissent auprès de leurs gouvernements afin qu'ils optent pour des techniques pacifistes éprouvées, ce que les stratégies musclées de «guerre contre le crime» ne sont pas.

Les acteurs internationaux peuvent contribuer à cela, tout d'abord en reconnaissant que la lutte contre la répression étatique et contre le crime organisé est impossible si on se limite à des expédients à court terme. Pour réussir, il faut aider les classes moyennes à créer des dynamiques sociales favorables au changement politique. Les organisations de la société civile et les médias libres locaux peuvent être soutenus par des dons, afin d'aider un maximum de personnes issues de pays divisés et polarisés à se rassembler.

Les instances privées et le secteur social ont également un rôle important à jouer. Les centres d'affaires internationaux, comme New York et Londres, ainsi que les paradis fiscaux, devraient revoir le fonctionnement de leurs systèmes financiers et de leurs marchés immobiliers, qui permettent à l'heure actuelle de blanchir des biens mal acquis en toute impunité. Les investisseurs et les actionnaires des grandes entreprises feraient également bien de passer leurs portefeuilles en revue afin de s'assurer qu'ils ne traitent pas sciemment avec des margoulins.

Depuis son apogée moderne au milieu du XXe siècle, la violence est en baisse, mais elle est en train de remonter par rapport à ses creux records de l'après-guerre froide. En outre, elle adopte des formes de plus en plus difficiles à éradiquer. Le jus de crâne et l'huile de coude considérables qui ont été mobilisés pour contenir les guerres interétatiques doivent aujourd'hui servir aux défis contemporains: le crime organisé et les crimes des États contre leurs populations. Dans le monde, une personne sur six est aujourd'hui affectée par la violence. Tous ces gens, ainsi que les pays en proie à l'afflux de migrantes et migrants fuyant ces effusions de sang, en valent la peine.

Cet article a initialement été publié sur le site Foreign Policy.

Rachel Kleinfeld

Robert Muggah

Foreign Policy

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