Santé / Société

«Il a fallu que je choisisse: j’achète des protections hygiéniques ou je mange?»

Temps de lecture : 10 min

Travailleuses pauvres, étudiantes, sans-abri... La précarité menstruelle frappe de nombreuses femmes, qui se résolvent à garder longtemps la même protection ou à rogner sur d'autres budgets.

Dépenser cinq à sept euros par mois en serviettes ou en tampons, certaines font une croix dessus. | Josefin via Unsplash
Dépenser cinq à sept euros par mois en serviettes ou en tampons, certaines font une croix dessus. | Josefin via Unsplash

«Quand t'as tes règles et que tu n'as pas le droit d'acheter des trucs, tu vas chouraver des serviettes, des machins et tout. Mais parfois, tu n'as pas eu le temps ou tu n'as pas pu, comment tu fais? Tu te mets des journaux, des machins… On n'en parle jamais de ça, pourquoi ces trucs-là, ce n'est pas remboursé par la sécu?» Ainsi parlait la comédienne Corinne Masiero, qui a connu la rue, lors d'un entretien accordé à Brut, au début du mois de janvier.

Pour des femmes sans-abri ou en situation de précarité, avoir ses règles dignement représente un investissement qu'elles ne peuvent se permettre. Ce fléau qu'on appelle la précarité menstruelle concerne toutes les personnes menstruées, les femmes en très grande majorité, mais aussi des hommes trans ou certaines personnes non-binaires, qui ont des difficultés économiques pour s'acheter des protections hygiéniques, produits pourtant de première nécessité.

Selon un sondage Ifop pour Dons solidaires publié le 19 mars, 1,7 million de femmes manquent en France de protections hygiéniques. Selon ce même sondage, 39% des femmes les plus précaires ne disposent pas de suffisamment de protections hygiéniques. Plus d'une femme sur trois ne change pas suffisamment de protection ou a recours à des protections de fortune. Ces chiffres concernent également les jeunes filles. Parmi les bénéficiaires des associations, 17% des femmes ont manqué le travail ou un rendez-vous parce qu'elles n'avaient pas de protection. 12% des jeunes filles ne sont pas allées en cours.

Conséquences physiques et psychologiques

Les règles coûtent cher. Selon une étude menée en Grande-Bretagne en 2015, le coût des règles dans une vie s'élève à 18.450 livres, soit environ 21.300 euros. Ce montant inclut les protections hygiéniques, mais aussi les antidouleurs qu'utilisent de nombreuses femmes ou encore les sous-vêtements tachés qu'il faut remplacer. Dépenser cinq à sept euros par mois en serviettes ou en tampons, certaines font une croix dessus. D'autres se le permettent, mais rognent alors sur un autre budget, comme celui de la nourriture.

«Fin 2017, l'Observatoire des inégalités annonçait que 8,1% des femmes vivaient sous le seuil de pauvreté, c'est-à-dire que près de 2,6 millions gagnaient moins de 50% du revenu médian en France. Nos estimations sont qu'il y a au moins autant de personnes touchées par la précarité menstruelle... et c'est beaucoup trop», déclare Tara Heuzé-Sarmini, fondatrice de Règles élémentaires. Créée en 2015, cette association organise des collectes de protections périodiques, redistribuées ensuite par des organisations dédiées aux plus précaires: le Samu social, les Restos du cœur, le Secours catholique, etc.

Les associations dénoncent les difficultés d'accès aux protections hygiéniques. Car manquer de ces produits de première nécessité génère de lourdes conséquences physiques et psychologiques. Pour une femme en situation de précarité, «ne pas avoir assez de protections –et a fortiori, ne pas en changer assez souvent– peut conduire à toutes sortes de démangeaisons et d'infections, et même à des chocs toxiques et septicémies dans les cas les plus graves. Les conséquences psychologiques sont elles aussi énormes: honte, gêne, perte de confiance en soi, etc. De manière très concrète, le manque de protections hygiéniques peut être un réel obstacle à la réinsertion: comment affronter un entretien d'embauche si vous saignez et n'êtes pas en mesure de vous protéger?», interroge Tara Heuzé-Sarmini.

La taxe tampon supprimée en 2015

Le débat sur la reconnaissance de la précarité menstruelle revient régulièrement sur la table. En 2015, le collectif féministe Georgette Sand parvient à faire supprimer la taxe tampon au Parlement. La TVA sur les protections hygiéniques passe alors de 20% à 5,5%. Au 1er janvier 2016, les serviettes et tampons ne sont plus considérés comme des produits de luxe mais de première nécessité. Cependant, si la victoire est belle, les retombées pour les portefeuilles sont faibles. «L'abaissement de la TVA n'a pas été répercuté sur les produits des grandes marques. Le seul impact de la reclassification des protections hygiéniques en produits de première nécessité alors qu'elles étaient avant considérées comme produits de luxe a été symbolique», confiait à Ouest-France Sophie Janinet, membre du collectif, en octobre 2018. «La mobilisation autour du sujet a permis de lever un tabou et de créer une prise de conscience collective», a-t-elle toutefois reconnu.

Ce même mois, une pétition a permis au débat de revenir sur la place publique. Lancée par Axelle de Souza, le texte en faveur «des protections périodiques gratuites pour les personnes les plus précaires» a recueilli plus de 47.000 signatures tandis que le hashtag #Paietesrègles se répandait sur Twitter. Adressée à la secrétaire d'État chargée de l'égalité entre les femmes et les hommes Marlène Schiappa, à la ministre des Solidarités et de la Santé Agnès Buzyn et à Emmanuel Macron, «la pétition milite pour que les protections hygiéniques soient prises en charge à 100% par la Sécurité sociale, au moins pour les femmes les plus précaires, notamment les femmes ou les personnes ayant leurs règles qui bénéficient de la CMU».

Des chaussettes ou du papier journal

Sans logement, Axelle de Souza s'est retrouvée confrontée à ce problème brutalement. «Je ne connaissais pas le sujet. Et du jour au lendemain, il a fallu que je choisisse entre: est-ce que je choisis des protections ou est-ce que je mange?» Actuellement hébergée par des amis, la jeune femme souffre de ménorragie, des règles anormalement longues et abondantes. Il lui fallait 70 euros par mois pour payer les protections hygiéniques dont elle avait besoin. Impossible dans sa situation.

«J'essayais de trouver du Sopalin, du papier toilette. Certaines femmes utilisent des chaussettes, du papier journal. Moi, j'ai souvent fait le choix de ne pas manger pour en acheter», se souvient Axelle de Souza. Quand elle avait un peu de sous, elle essayait «de trouver les tampons les moins chers avec applicateurs, c'est beaucoup plus propre. Sinon, on a tout de suite les mains sales [une banalité qui devient un problème pour quiconque n'a pas accès à l'eau, ndlr]. J'ai organisé une collecte moi-même et je demandais aux gens de donner des tampons avec applicateur». Dans la rue, quand «on a un tampon, on a tendance à le garder très longtemps. C'est dangereux, on peut faire un choc septique», raconte-t-elle encore.

Après une période très difficile, Axelle de Souza va mieux et a décidé de lancer la pétition. «On a vraiment prévu la société pour les hommes. Si les mecs avaient leurs règles, on aurait des tampons dans toutes les toilettes depuis très longtemps», lâche la féministe, qui s'est aujourd'hui constituée un réseau lui permettant de se fournir en protections hygiéniques. 50.000 signatures plus tard, elle n'a aucune nouvelle de Marlène Schiappa, ni d'Agnès Buzyn. «Je sais qu'il en a été question à l'Assemblée nationale, mais je n'ai jamais été contactée.» Elle essaie actuellement de poursuivre son combat à une échelle plus locale, avec des maires notamment.

Les pouvoirs publics peu impliqués

Face au Sénat en décembre 2018, Agnès Buzyn s'est engagée à améliorer la disponibilité des protections périodiques pour les femmes en situation de précarité. «Je m'engage à trouver un vecteur pour que nous améliorions la disponibilité, la gratuité des protections hygiéniques, que nous trouvions ce vecteur d'ici la loi de finances de l'année prochaine, ou le PLFSS [projet de loi de financement de de la Sécurité sociale, ndlr]», avait alors déclaré la ministre. «S'il y a des mesures, ce sera sûrement pour le vote du budget de la Sécu 2020», fait savoir le ministère des Solidarités et de la Santé contacté par nos soins, quelques mois après les déclarations d'Agnès Buzyn. Les premières propositions pourraient être formulées en mai ou juin, mais pour l'heure, aucune n'est aboutie.

Le sujet progresse cependant. En octobre dernier, les militantes de Règles élémentaires étaient reçues au Sénat, afin d'y présenter leurs propositions pour un meilleur accès aux protections hygiéniques. L'association milite pour la mise à disposition de produits hygiéniques diversifiés dans les foyers, les hôpitaux, les prisons, les écoles et les universités, en portant une attention particulière à la composition de ces produits. Elle suggère l'instauration d'un dispositif de dépannage en pharmacie (sur le modèle de la pilule du lendemain), ainsi que la distribution de bons d'achat qui permettraient aux femmes de se procurer ce qui leur convient le mieux parmi une liste de produits préalablement sélectionnés. L'association plaide également pour un déploiement des distributeurs de produits d'hygiène intime, comme ce qui se fait déjà au Royaume-Uni et aux États-Unis.

«Un vrai sujet de discrimination»

En août 2018, le gouvernement écossais a instauré la gratuité des protections hygiéniques pour les 395.000 élèves et étudiantes du pays. Sandrine Rousseau, vice-président de l'Université de Lille, qui a organisé en janvier une distribution de protections périodiques gratuites pour l'ensemble des étudiantes du campus, explique avoir pris exemple sur l'Écosse. «On sait qu'il s'agit là d'un vrai besoin. C'est le premier produit demandé dans les épiceries solidaires du campus», commente cette ancienne élue EELV.

«Les protections hygiéniques sont un produit de première nécessité, comme le papier toilette. Celui-ci est gratuit dans les collèges, les lycées, les universités. Les protections périodiques sont des produits d'hygiène dont on a besoin quel que soit le niveau de revenu. Ce serait bien qu'il y en ait partout. Il s'agit d'un vrai sujet de discrimination, qui peut avoir beaucoup de conséquences négatives telles que des problèmes de santé, le manque de dignité et de confiance en soi», poursuit Sandrine Rousseau. Toutefois, pour pérenniser l'opération, qui a coûté 56.000 euros à l'Université de Lille, il faudra trouver des partenaires.

Si le sujet peine à avancer sur le plan politique, les associations ont également bien du mal à collecter ces produits pour leurs bénéficiaires. Encore aujourd'hui, avoir une tache de sang est honteux, sitôt achetée la boîte de tampons est vite cachée au fond d'un sac, une lycéenne cache sa serviette dans le creux de sa main pour se rendre aux toilettes… Pour beaucoup, les règles restent un tabou, un truc sale qu'il convient de cacher. À tel point que les donateurs et donatrices ne pensent pas à fournir de protections aux associations.

Marine Vuille, responsable aux Restos du cœur des maraudes sur le secteur de Clichy, Asnières et Gennevilliers, pointe ce manque de protections hygiéniques lors des collectes organisées dans les grandes surfaces notamment. «J'essaie de sensibiliser les femmes. Souvent j'insiste pour avoir des produits d'hygiène. Mais généralement on se retrouve quand même avec des pâtes. Il s'agit bien d'un scandale sanitaire, mais ça coûte cher et ce n'est pas culturel de donner des protections hygiéniques. Les gens ne se rendent pas compte de la difficulté d'avoir ses règles pour une femme dans la rue ou en situation de précarité.» Ne se rendent pas compte et n'y pensent tout simplement pas.

Le «free bleeding» pour sensibiliser

La fondatrice de Règles élémentaires se veut malgré tout optimiste. «Hommes et femmes et garçons et filles de tous horizons prennent conscience de cette inégalité biologique qui touche la moitié de l'humanité –et du coût qu'elle implique. L'équipe de Règles élémentaires le constate au quotidien: jour après jour, nous recevons des demandes d'organisation de collectes de la part de collégiens, de lycéens, d'élus, de retraités, d'employés de bureau, salariés et dirigeants de PME/ETI ou autres crèches, Ehpad et entreprises du CAC 40!», énumère-t-elle.

Pour Sandrine Rousseau, il était important que toutes les étudiantes puissent bénéficier de la distribution gratuite de protections hygiéniques, sans aucune condition de revenus. «Ce n'est pas parce qu'on n'est pas boursière qu'on a les moyens de s'acheter des serviettes. On ne sait pas ce que donnent les parents. Et puisqu'il s'agit d'un produit de première nécessité, il est normal que ce soit pour tout le monde. Le papier toilette, on ne demande pas le revenu des parents avant de le mettre dans les toilettes!», argumente la vice-présidente de l'Université de Lille.

Irene n'a que 20 ans. Étudiante en art, féministe, elle a voulu alerter à sa façon sur la précarité menstruelle. Jusqu'ici, elle a pu compter sur ses parents lors des mois difficiles. N'empêche, les semaines de règles, elle anticipe et rogne sur autre chose pour avoir l'argent nécessaire à l'achat de protections. Le vendredi 1er février, elle a décidé de laisser couler librement son sang dans les rues de Paris. La jeune femme est partie le matin, veste courte, pantalon clair et surtout, sans serviette ni tampon dans son sac. Irene est allée en cours, a pris les transports en commun, a vu ses copines, a vécu une journée normale. «J'ai eu mes règles en le montrant, c'est tout, commente-t-elle. Les personnes non menstruées ne se sentent pas concernées par les règles. Je voulais montrer que si nous décidons de ne pas porter de protection, c'est l'espace public qui est impacté. Nous sommes donc tous concernés.»

«L'école a un vrai rôle à jouer»

L'étudiante milite pour la gratuité pour tout le monde. «Ce n'est pas normal que ce soit à nous toutes seules de devoir assumer le prix de ces protections, c'est injuste! Surtout que les personnes menstruées, les femmes, sont également celles qui gagnent le moins d'argent dans le monde. Ce n'est pas à nous de dépenser entre 6.000 et 25.000 euros dans une vie. Ça devrait être remboursé par l'État», clame celle qui prépare une série de vidéos de sensibilisation à destination des enfants. «Il faut parler des règles, désacraliser le sujet, briser le tabou!»

Briser le tabou des règles dès le plus jeune âge, une position défendue par Règles élémentaires. «Sachant qu'en moyenne les premières règles apparaissent vers l'âge de 12 ans, il me paraît essentiel qu'en 2019, tous les enfants et ados de notre pays comprennent ce que c'est et puissent en –et poser leurs questions– librement. L'école a un vrai rôle à jouer!», abonde Tara Heuzé-Sarmini. «Les mecs peuvent pisser partout, nous aussi on a besoin de saigner partout. Il faut se décider à en faire un besoin normal car on ne peut pas s'en empêcher!», conclut Axelle de Souza.

Dorothée Duchemin Journaliste

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